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Jean-Claude Sosnowski  |  mise en ligne : mars 2016

Rouffinel, François Charles Félix


Né le 8 septembre 1804 à Paris (Seine). Décédé le 18 septembre 1870 à Paris (14e arrondissement). Peintre en décors et en bâtiment à Paris ; rentier à son décès. Membre du Comité de la souscription phalanstérienne en 1840. Administrateur de l’Union industrielle du Brésil à Paris. Proche de Benoît Mure.


En février 1840, avec le peintre en bâtiment Lahaye et le peintre Jolly, Rouffinel est à l’origine des « grands tableaux et inscriptions qui décoraient la salle » [1] lors du premier bal organisé pour la souscription phalanstérienne organisée par le groupe du Nouveau Monde. Il est signataire de l’« Appel aux disciples de Fourier » initié par ce groupe, publié dans le journal Le Nouveau Monde du 21 janvier 1840. Il participe pour 2 francs à « la mise au jour » [2] du Plan pour l’établissement comme germe d’harmonie sociétaire d’une maison rurale industrielle d’apprentissage pour 200 élèves de toutes classes, garçons et filles, de 5 à 13 ans..., projet de Guilbaud, publié en 1840. Il est signalé comme membre du Comité de la souscription phalanstérienne en janvier 1841 [3]. A la même date, Le Premier Phalanstère indique qu’il a versé 42,90 francs pour la fondation du phalanstère d’enfants, projet vers lequel se concentre l’effort du comité. Très peu de souscripteurs peuvent rivaliser avec sa générosité. Seul Jean Czynski a versé plus que lui avec 64 francs. En 1840, puis en 1841, Rouffinel est inscrit comme peintre en décors puis en bâtiment sur la « liste des principaux artistes et travailleurs appartenant à l’École sociétaire, résidans (sic) à Paris » [4] au 10 (ou 18 en 1840 [5]) rue Princesse.
En avril 1841, il est désigné comme l’un des administrateurs de l’Union industrielle dirigée par Arnaud, Jamain et Derrion, union chargée de recruter des colons pour établir un phalanstère au Brésil à l’initiative de Benoît Mure. La société, dont l’acte est déposé à Paris le 21 mai 1841, est établie provisoirement chez le docteur Arnaud et son intitulé est ainsi libellé : « Arnaud, Jamain, Derrion et compagnie » [6]. Mais Mure, déjà au Brésil, n’est pas solidaire de cette organisation. Le contrat fait suite à un précédent qu’il a déposé en septembre 1840 auprès du consul du Brésil, contrat qui lui confiait « des pouvoirs pour l’obtention d’une concession et la négociation d’un prêt auprès du gouvernement brésilien » [7]. Après s’être plaint à Antoine-Joseph Jamain de l’influence saint-simonienne sur cette société, Mure s’adresse à Rouffinel le 5 juillet ; il devient même menaçant :

J’attends si vous serez au niveau de la mission de réorganisation que je vous ai confiée, si vous serez l’homme de vos discours, l’action de votre pensée. Je crains que votre facilité à discourir ne vous porte à croire que vous agissez quand vous restez stationnaire [8].

Mure exprime nettement son dirigisme ; il ajoute à propos de la société « Arnaud, Jamain, Derrion et compagnie » :

Le meilleur moyen de faire une bêtise à des gens d’esprit, c’est de les faire délibérer parlementairement.

Il intime l’ordre à Rouffinel de

laisser de côté toutes ces paperasses de règlement qui n’auront aucun sens sur le terrain [9].

Fin septembre 1841, Rouffinel renseigne Mure sur la situation des colons en attente d’embarquement au Havre. S’il l’informe des dissensions qui commencent à germer – il parle de « murmure » [10], peut-être en raison des accusations de Mure à propos de l’influence saint-simonienne sur l’Union industrielle – il l’implore d’attendre son arrivée :

Ne faites pas le transport de votre concession, je vous en prie, de qui que ce soit, et attendez mon arrivée. Au nom de Dieu, je vous en prie, restez le tuteur, le mentor. Sondez les consciences, pesez les hommes et ne faites rien précipitamment.

Le 20 octobre, lorsque le capitaine de La Caroline décide d’appareiller, Rouffinel ne répond pas à l’appel. Il reste à Paris et espère « maintenir l’harmonie au sein des réalisateurs » [11].
Rouffinel se révèle être selon Arthur de Bonnard un « homme d’une remarquable intelligence, d’un caractère opiniâtre, possédant toutes qualités exigées pour les délicates fonctions qu’il avait à remplir » [12]. A la fin de février 1842, alors que la scission entre le groupe de Derrion et de Jamain et celui de Mure est consommée, Rouffinel épaule le peintre Jolly renvoyé par Mure à Paris pour y ouvrir un bureau de recrutement pour la colonie du Sahy [13].
Rouffinel effectue finalement le voyage du Brésil lors d’une des deux expéditions du Curieux affrété pour le transport de nouveaux colons [14] ; le navire accoste par deux fois en baie de Rio en avril 1843 puis le 28 décembre 1843. Rouffinel y retrouve probablement Mure qui a quitté la colonie du Sahy avec sa femme, une nièce et une servante en août 1843 [15].

Rouffinel reste fidèle à Mure. Rentré en France, Mure ouvre à nouveau son institut homéopathique, rue de La Harpe. Rouffinel devient son secrétaire et également le cobaye de certaines de ses expériences [16]. En 1852, alors que Mure tente de renouer contact avec son père depuis l’Égypte où il s’évertue à propager l’homéopathie, il indique à son père :

Quant à mes travaux matériels, si tu veux les connaître, Rouffinel te communiquera mes lettres (18, rue Princesse S. G.) et te mettra en rapport avec mes amis si tu vas à Paris [17].

Au cours de la décennie, François Charles Rouffinel est recensé parmi les contacts de l’École sociétaire. Il est inscrit dans le « répertoire Noirot » des abonnés et contacts de la Librairie des sciences sociales établi au cours des années 1860. Mais il n’a probablement plus aucune activité au sein de l’École sociétaire.
Son acte de décès intrigue. L’un des déclarants est Adrien Chirol, « son gendre », mercier établi 25 impasse du Moulin vert à Paris, 14e arrondissement, adresse de François Charles Félix Rouffinel, rentier et de son épouse Marie Madeleine Piron, âgée de 73 ans. Pourtant lors du mariage de ce gendre avec Désirée-Maria Rouffinel le 27 septembre 1866 à Paris (14e arrondissement), celle-ci, sans profession en 1860 - son commerce de marchande de modes et de lingerie a été mis en liquidation [18] -, est née à Paris (12e arrondissement) le 21 janvier 1831 de « père et mère inconnus ». On retrouve cette mention dans la déclaration de son décès le 26 novembre 1877 ; elle est alors redevenue modiste.


Jean-Claude Sosnowski

Dernière mise à jour de cette fiche : novembre 2016

Notes

[1« Faits divers », Le Nouveau Monde, 1er mars 1840, p. 4.

[2P. A. Guilbaud, Plan pour l’établissement comme germe d’harmonie sociétaire d’une maison rurale industrielle d’apprentissage pour 200 élèves de toutes classes, garçons et filles, de 5 à 13 ans..., Paris, Lacour, 1840, [p. 27].

[3« Membres du Comité de la souscription phalanstérienne », Le Premier Phalanstère, 15 janvier 1841, p. 2.

[4Almanach social pour l’année 1841, Paris, Librairie sociale (1840), p. 173.

[5Almanach social pour l’année 1840, Paris, Librairie sociale (1839), p. 186.

[6Manifeste et statuts de l’Union industrielle, Paris, au siège la Société, 1841, p. 10, cités par Laurent Vidal, Ils ont rêvé d’un autre monde, Paris, Flammarion, 2014, p. 100.

[7Laurent Vidal, opus cité, p. 100.

[8Archives historiques de Joinville (Santa Catarina, Brésil), Coleção Carlos Ficker, « Lettre de Mure à Rouffinel », 5 juillet 1841, citée par Laurent Vidal, opus cité, p. 122.

[9Archives historiques de Joinville (Santa Catarina, Brésil), Coleção Carlos Ficker, « Lettre de Mure à Rouffinel », 5 juillet 1841, citée par Laurent Vidal, opus cité, p. 146.

[10Archives historiques de Joinville (Santa Catarina, Brésil), Coleção Carlos Ficker, « Lettre de Rouffinel à Mure », 30 septembre 1841, citée par Laurent Vidal, opus cité, p. 145.

[11Laurent Vidal, opus cité, p. 226.

[12Arthur de Bonnard, Organisation du travail. Organisation d’une commune sociétaire d’après la théorie de Charles Fourier : ouvrage dédié aux réalisateurs, Boudonville, 1845, p. XXII.

[13Laurent Vidal, opus cité, p. 225.

[14Laurent Vidal, opus cité, p. 225 et p. 312 signale cette présence de Rouffinel au Brésil lorsque Derrion reconstitue un groupe phalanstérien à Rio de Janeiro à partir de 1846. Il est arrivé avec Jierkiens.

[15Laurent Vidal, opus cité, p. 251.

[16Publication de l’Institut homéopathique du Brésil, Doctrine de l’école de Rio de Janeiro. Pathogénésie brésilienne..., Paris, à l’Institut homéopathique, Rio de Janeiro, 1849, p. 132.

[17« Lettre de Benoît Mure à son père », Korosko en Nubie, 13 avril 1852, dans Benoît Mure, L’Homoeopathie pure, Exposé complet des connaissances nécessaires au traitement des malades…, revu, augmenté et mis en ordre par Sophie Liet..., Paris, J.-B. Baillière et fils, 1883, pp. 148-149.

[18La Gazette des tribunaux, 1er avril 1860, p. 4.


Ressources

Sources

École Normale Supérieure, fonds Considerant, carton 13, dossier VIII, « correspondance - répertoire - M. Noirot - 13, rue des Saints-Pères », [post 1860].
Archives de Paris, V3E/N 1980 Fichiers alphabétiques de l’état civil reconstitué (XVIe siècle-1859), fiche de la naissance de François Charles Félix Rouffinel, 8 septembre 1804 (en ligne sur le site des Archives de Paris, vue 39).
Archives de Paris, V4E1806 registre de l’état civil, acte de décès n° 2583 de François Charles Félix Rouffinel du 18 septembre 1870 (en ligne sur le site des Archives de Paris, vue 2).
Archives de Paris, V3E/N 1980 Fichiers alphabétiques de l’état civil reconstitué (XVIe siècle-1859), fiche de la naissance de Désirée-Maria Rouffinel, 21 janvier 1831 (en ligne sur le site des Archives de Paris, vue 41).
Archives de Paris, V4E4436 registre de l’état civil, acte de décès n° 2826 de Désirée-Maria Rouffinel du 26 novembre 1877 (en ligne sur le site des Archives de Paris, vue 12).
Archives de Paris, V4E1753 registre de l’état civil, acte de mariage n° 383 d’Adrien Chirol et Désirée-Maria Rouffinel du 27 septembre 1866 (en ligne sur le site des Archives de Paris, vue 4).
« Règlement du comité de la souscription universelle pour la fondation du premier phalanstère », Le Nouveau Monde, 21 janvier 1840.
« Propagande populaire. Bal pour la souscription phalanstérienne », Le Nouveau Monde, 1er mars 1840, p. 2.
« Faits divers », Le Nouveau Monde, 1er mars 1840, p. 4.
« Membres du Comité de la souscription phalanstérienne », Le Premier Phalanstère, 15 janvier 1841, p. 2.
« Première liste de la souscription pour la fondation du phalanstère d’enfants », Le Premier Phalanstère, 15 janvier 1841, p. 4.
« Souscription universelle pour la fondation du premier phalanstère », Almanach social pour l’année 1841, Paris, Librairie sociale (1840), pp. 157-168 (en ligne sur le site de la Bibliothèque virtuelle, Les Premiers socialismes, Université de Poitiers).
« Noms des principaux artistes et travailleurs appartenant à l’École sociétaire », Almanach social pour l’année 1840, Paris, Librairie sociale (1839), p. 186 (en ligne sur le site de la Bibliothèque virtuelle, Les Premiers socialismes, Université de Poitiers).
P. A. Guilbaud, Plan pour l’établissement comme germe d’harmonie sociétaire d’une maison rurale industrielle d’apprentissage pour 200 élèves de toutes classes, garçons et filles, de 5 à 13 ans..., Paris, Lacour, 1840, [p. 27] (en ligne sur le site de la Bibliothèque virtuelle, Les Premiers socialismes, Université de Poitiers).
« Liste des principaux artistes et travailleurs appartenant à l’École sociétaire, résidans (sic) à Paris », Almanach social pour l’année 1841, Paris, Librairie sociale (1840), p. 173 (en ligne sur le site de la Bibliothèque virtuelle, Les Premiers socialismes, Université de Poitiers).
Arthur de Bonnard, Organisation du travail. Organisation d’une commune sociétaire d’après la théorie de Charles Fourier : ouvrage dédié aux réalisateurs, Boudonville, 1845, pp. XV-XXXIX (en ligne sur [(en ligne sur le site de la bibliothèque virtuelle, Les Premiers socialismes, Université de Poitiers).
Publication de l’Institut homéopathique du Brésil, Doctrine de l’école de Rio de Janeiro. Pathogénésie brésilienne..., Paris, à l’Institut homéopathique, Rio de Janeiro, 1849, pp. 132-134 (en ligne sur Gallica).
« Lettre de Benoît Mure à son père », Korosko en Nubie, 13 avril 1852, dans Benoît Mure, L’Homoeopathie pure, Exposé complet des connaissances nécessaires au traitement des malades…, revu, augmenté et mis en ordre par Sophie Liet..., Paris, J.-B. Baillière et fils, 1883, pp. 148-149 (en ligne sur Gallica).
La Gazette des tribunaux, 1er avril et 8 octobre 1860 (en ligne sur le site de l’École nationale d’administration pénitentiaire).

Bibliographie

Laurent Vidal, Ils ont rêvé d’un autre monde, Paris, Flammarion, 2014, p. 101, p. 111, p. 122, p. 145, p. 150, pp. 225-226, p. 287.


Pour citer cette notice

SOSNOWSKI Jean-Claude, « Rouffinel, François Charles Félix », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en mars 2016 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1705 (consultée le 1er juin 2017).

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