retour au sommaire

Intransmissible

Roland Barthes  |  2009 / n° 20 |  février 2010



Pour citer ce document

BARTHES Roland , « Intransmissible  », Cahiers Charles Fourier , 2009 / n° 20 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1777 (consulté le 18 juin 2017).

Texte intégral

Développant le thème du jeu divin, la mythologie indoue nous dit que ce jeu se poursuit infiniment en tours et retours, périodes alternées de création et d’anéantissement mesurées en kalpas (quatre milliards trois cent vingt millions d’années) : c’est une machine formidablement monotone (mais l’enfant qui lance et rattrape la bobine — vort/da — s’enchante de cette monotonie même). Bien que le Dieu fouriériste soit, paraît-il, ennemi de l’uniformité (I, 195), il agit un peu comme le dieu indou : il varie bien le mouvement du monde, mais comme ce mouvement n’a que deux termes (gradation/dégradation), le temps n’existe que pour faire tourner l’engrenage, c’est-à-dire changer et répéter, répéter le changement.

Ce que le jeu fouriériste élimine (parce que tout jeu annule et recommence), c’est la transmission, l’héritage. Pour Fourier, le Père Civilisé est une invention des livres (à force de lire de beaux sentiments de paternité, on se croit père). < ; l’affection filiale est encore plus illusoire : au début, l’enfant ne sait pas en quoi consiste le père, le générateur : son amour est sympathique (et non filial) ; de 7 à 14 ans, obsédé par les remontrances de ses parents, il va vers « le plus gentil » (aïeul, domestique) ; à la puberté enfin, il découvre que l’amour que ses parents lui témoigne est intéressé, composé du souvenir de la jouissance génératrice, d’ambition, de distraction etc. [I. 73]> Le Père déclenche toujours chez Fourier une partialité : les Chinois et les Juifs sont condamnés, non en tant que tels, bien sûr, mais parce qu’ils sont attachés aux formes du patriarcat et du commerce, « le plus vil mélange » [I. XV]>.

Le transmissible n’est pas naturel, sacré, mais seulement contingent, social : « Le meurtre de Caïn fut moins grave que l’asservissement du premier esclave car il ne se transmet pas … au contraire, les enfants des esclaves furent eux-mêmes des esclaves. » [IX, 816] La mutation sociétaire doit faire cesser ce transmissible-là ; elle doit mettre en place une organisation si structurale qu’elle ne comporte aucun héritage (le goût des structures implique une certaine indifférence aux héritages) : à chaque journée harmonienne, tout est remis en place et le jeu recommence ; il n’y a pas de passé (d’histoire), sinon l’image d’un temps repoussant où l’on ne jouait pas (la Civilisation).

Si paradoxal que cela puisse paraître de la part d’un auteur réputé utopiste, il n’y a pas non plus de futur. Certes, la planète suit un cours anthropomorphe, elle va, en 80.000 ans, de l’enfance à la caducité, son temps est vectorisé (en attendant que notre grande âme, au jour de la dissolution lactée, transmigre sur un autre globe neuf, implané) ; mais le futur fouriériste — celui qui est vécu passionnellement — est immédiat  : c’est seulement une imminence, une impatience : l’Harmonie est possible tout de suite (en 1808, année même où l’Utopie s’écrit) <[I. 99]>, l’unité sociale peut être fondée subitement <[III. 22]> ; le futur à long terme n’entre pas dans le calcul de plaisir <[Si l’enf sait qu’il s’agisse d’épargner en vue d’une jouissance plus tardive]> : le bonheur est là, à portée du présent. <(« Ne sacrifiez point le bien présent au bien à venir ; jouissez du moment, évitez toute association de mariage ou d’intérêt qui ne contenterait pas vos passions dès l’instant même » [I. 308] ; les misères (inhérentes au déclin) sont loin (« Si l’enfant de 6 à 7 ans ne doit pas s’inquiéter des infirmités qui lui surviendront aux approches de la 80e année, comme lui nous ne devons songer qu’au bonheur qui s’approche… », [I. 37]> Fourier nous place juste au moment où nous allons être heureux : ce n’est ni un présent ni un futur, mais une sorte de catégorie spéciale qui unit une temporalité (l’imminence) et une logique (la certitude). Le futur obsessionnel du discours fouriériste (j’éclaircirai ceci plus tard, <je dévoilerai cela lorsque vous serez capable de supporter l’éblouissement d’un tel bonheur> etc) ne s’énonce qu’au prix du congé donné à tout futur référentiel : le futur est seulement un fait de discours. L’explication (dans le style de Fourier lui-même) est simple : le goût du futur <(et donc la manie toute fouriériste de l’énoncer)> est une passion (parmi les 1620 caractères de l’âme intégrale), que Fourier satisfait pleinement en discourant au futur  : « Tant de caractères trouvent dans le soin de l’avenir un plaisir présent : ce seront eux qui, dans chaque Série, s’occuperont par attraction des approvisionnements… » [III, 289] (la planification, rage moderne, serait donc une passion, rationalisée, sublimée par la science économique et politique).


Roland Barthes

Roland Barthes

Les autres articles de Roland Barthes





 . 

 . 

 .