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L’engrenage

Roland Barthes  |  2009 / n° 20 |  février 2010



Pour citer ce document

BARTHES Roland , « L’engrenage  », Cahiers Charles Fourier , 2009 / n° 20 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1774 (consulté le 29 juin 2017).

Texte intégral

La Série fouriériste est construite comme un discours, un espace de sens (Fourier lui-même parle d’une grammaire passionnelle, [II. 163]). Il lui faut donc un ressort paradigmatique et une étendue syntagmatique. Le paradigme est fourni [par] les contrastes de groupes à l’intérieur de la série (il faut cependant au moins 3 groupes car un terme moyen, [écho du] analogique au degré zéro des linguistes, doit tenir la balance entre les deux contrastes ou extrêmes, [III. 21]). Le syntagme, c’est la série elle-même, son propre est sa dimension ; comme les oppositions doivent porter sur des groupes et non sur des individus, la série doit être assez peuplée, c’est là tout son secret. « Trois individus, A, B, C, aiment le pain à 3 degrés de salaison : A le désire peu salé, B le veut mi-salé, C l’aime très salé ; ces 3 êtres ne forment qu’un discord gradué, inhabile aux accords sériaires… Si au lieu de 3, on en suppose 30 (8 de A, 10 de B, 12 de C)… ils formeront série passionnelle ou affiliation de groupes gradués et contrastés en goûts sur le pain ; leur intervention combinée, leurs discords cabalistiques, fourniront les intrigues convenables à élever la fabrication du pain et la culture du blé à la perfection » [III.20] ; la mutation quantitative, loin de [multi] répéter et [donc] d’aggraver les discords, permet de les construire en système et donc de les jouer, de les vivre heureusement [20].

Ce syntagme (la série) est animé par une syntaxe. [D’abord une syntaxe du voi]. Il y a d’abord des lois de voisinage ; le principe est que chaque groupe est en scission [mot barré illisible] (en contraste fort, aigre) avec ses [voisins immédiats] contigus dans la série alphabétique, B est très discordant avec F et H dont il juge les goûts défectueux ; il n’est déjà plus qu’en demi-discord avec les sous-contigus E, I et commence à entrer en affinité avec D et J qui deviennent sympathiques à la tierce (à plus forte raison à la quarte, à la quinte) ; le [la règle de cette p] principe de cette syntaxe est évidemment tonal, un son ne s’accorde point avec ses contigus ; mais c’est comme en musique (ce n’est pas indûment que Fourier a appelé son système Harmonie), des dissonances peuvent être préparées (et dès lors savoureuses), et tout comme en linguistique, des oppositions peuvent être neutralisées (moyennant un certain contexte), de même, en régime sériel, il y a des accords neutres, des antipathies surmontées, des liens entres classes inconvenantes, riches et pauvres, maîtres et valets, jeunes filles et barbons, entre Valère (20 ans) et Urgèle (haute matrone ou hyperfée de 80 ans) ; ce sont « des antipathies surmontées par intérêt de circonstance » [II. 154] [comme dit assez cyniquement Fourier, entre catholiques et Musulmans pour la destruction des chrétiens grecs (d’autres exemples, plus modernes, ne manqueraient pas)(*)] et « l’état sociétaire fait naître constamment 16 espèces de ces accords neutres en ralliements d’extrêmes, vrais miracles de sympathie artificielle » ; pour se faire une idée de cette neutralisation des discords, il suffit de penser à l’accord matériel opéré par la chaux entre le feu et l’eau : elle allume le feu dans l’eau.

Ceci n’est qu’une petite syntaxe analogue à celle qui règle la place des mots dans une proposition, l’Harmonie se contentant ici de coder (de transformer en jeu) les « circonstances » qui rallient les contigus extrêmes, de préparer, par exemple, par un ensemble de dispositions et de cérémonies (comme on prépare de loin une dissonance), le ralliement du jeune Valère et de la vieille Urgèle. [et après tout, il lie la] Au dessus de quoi, il y a une syntaxe noble, qui est la mécanique des passions, [celle qui lie plusieurs séries entre elles, comme la période unit plusieurs propositions.(*)] Si une série opérait isolément, dit Fourier [II, 143], elle ne s’élèverait qu’aux accords de mécanique matérielle : division du travail, perfection des détails, etc : ce dont s’occupent les planificateurs, spécialistes du Besoin ; mais il y a le Désir ; pour assurer le succès passionnel, il faut mettre en jeu une masse de séries (50 au moins, 500 au plus : nous connaissons l’importance structurale de ces seuils) de façon à pouvoir construire une syntaxe bien articulée (comportant beaucoup d’articulations), [une longue période ] de façon que chaque sociétaire puisse figurer dans un grand nombre de séries, en fréquenter 50 ou 100, bref engrener de l’une à l’autre [II. 143]. L’engrenage est en effet cet opérateur syntactique qui permet de mobiliser tout [l’appareil passionnel] l’appareil des passions, qui sans lui, resterait dans l’état d’un tableau de monades fixes. [L’engrenage implique une temporalité double]. Il ne s’agit plus ici d’une syntaxe [de lieu,(*)] de voisinage : le temps intervient d’une façon décisive ; l’engrenage implique en effet une temporalité double : d’une part, étant le lien des différentes séries [(il faut au moins une cinquantaine de séries pour que l’engrenage fonctionne)(*)] « il ne peut avoir lieu qu’autant que les groupes changent très fréquemment de fonctions, comme d’heure en heure ou tout au plus de deux en deux heures » [III. 23] : il faut [un temps varié des pas] une succession rapide et variée des passions, il faut un temps cassé, il faut que l’engrenage tourne vite, que la « dent » de chaque individu, dans sa passion de l’heure, morde à coups précipités sur l’interstice [de l’engrenage] du rouage adverse (celui des individus des autres séries), bref que l’engrenage tourne à vive allure ; et d’autre part, pour que chaque groupe coopère « harmoniquement » avec la masse des autres, il faut que les « dents » (les passions face à face) engrènent à leur tour [III.22] : l’obligation d’un ordre (principe de l’engrenage) est compensée par la rapidité des [de ses trans] changements passionnels, la liberté de [variété] la variation.>

L’engrenage fouriériste (succession et emboîtement de passions dans un espace collectif) a des dents. Cela veut dire que les agressivités subsistent, mais qu’au lieu de s’affronter et de se léser, chacune vient occuper l’alvéole [tracée par] de l’autre (cependant que celle-ci s’apprête à son tour à engrener). Fourier ne veut pas du tout réprimer les passions (c’est la bévue des siècles civilisés, qui ne parvient d’ailleurs qu’à les faire s’entrechoquer). Le nouveau mécanisme imaginé par Fourier n’est ni égalitaire ni fraternel, <[il n’est pas républicain]> : « Rien de moins fraternel et de moins égal que les groupes d’une série passionnelle. Pour la bien équilibrer, il faut qu’elle rassemble et associe des extrêmes en fortune, en lumières, en caractères… » <[cet amalgame n’est rien moins que l’égalité [III.161] « Une autre condition est que les groupes de la série soient en rivalité inconciliable ; qu’ils se critiquent sans pitié sur les moindres détails de leur industrie ; que leurs prétentions soient incompatibles, et partout distinctes sans la moindre fraternité. [III. 161]. L’Harmonie. Fourier fait dans cet esprit le procès des droits de la majorité]>. Il est naturellement tout à fait insuffisant de faire coexister deux groupes : majorité/minorité, c’est, pour Fourier, une opposition beaucoup trop grosse ; <il faudrait une autre typologie proportionnelle, qui soit infinitésimale [VII. 395]> le droit de la majorité est oppressif, il égalise, il aligne ; il faudrait une autre typologie proportionnelle, de portée infinitésimale ; il faudrait laisser à l’engrenage ses dents, empêcher que l’une détruise l’autre ; concevoir, par exemple, des jurys de juges en nombre pair « parce que ce nombre présente la chance de partage ou suspens dont on tire grand parti » [VII. 342] <[républicaine, sur l’égalité et la fraternité, pas de grandes phrases sur l’égalité, la fraternité, la majorité]>. Donc : pas de phraséologie républicaine, pas de grandes phrases sur l’égalité, la fraternité, la majorité : une politique du conflit, une dialectique qui se résout, non par l’apparition d’un troisième terme, mais par le simple décalage de l’un des deux termes sur l’autre [( engrenage )]. <[Il y a un moment limite où l’engrenage fouriériste disparaît [se transforme] et où le dentelé des passions fait place à une substance qui est l’opposé même de la dent d’engrenage, métallique, discontinue et aigue ; cette substance est le fluide, l’arôme ; [le mode de fonctionnement des arômes n’est plus l’engrenage (mécanique) mais le coït (perfusif)(*)] l’arôme est un attribut des astres, dont la combinaison est sexuelle ; cette sexualité arômale, astrale, appartient à l’avenir de l’Harmonie, temps où en dirigeant le coït des planètes (les aurores boréales sont déjà un symptôme de rut, « une effusion inutile de fluide prolifique » [I. 40]), on modifiera la chimie même de notre globe : la couronne boréale (un effet d’un coït bien réglé) [décomposera] précipitera les particules bitumeuses de la mer par l’expansion d’un acide citrique boréal : toute la mer sera convertie (mythe chanéen) en une sorte de limonade, l’aigre de cidre) [I. 45].]>

Un rouage est forcément animé d’un sens et par suite, si on le fait tourner à l’envers, d’un contre-sens. L’appareil fouriériste connaît des contre-marches. La contre-marche est négative <[lorsque la]> en Civilisation <[tourne à rebours de la Nature puisque celle-ci tourne à rebours de la Nature]> ; mais elle sera positive <[lorsque]> en Harmonie puisqu’alors l’ordre sociétaire opèrera en contre-pied de l’ordre civilisé : <[I] « J’en ai dit assez pour prouver que les Civilisés envisagent toutes choses à contre-sens… », [I. 129] ; « L’Ordre civilisé a la faculté de développer les 12 passions radicales en contre-marche générale et de produire constamment autant d’iniquités et d’horreurs que ces passions auraient produit de justice et de bienfaits dans leur marche directe et leur développement combiné » ; « le peu de bien que l’on trouve dans l’Ordre civilisé n’est dû qu’à des dispositions contraires à la Civilisation » [I. 85, 87] [II]> « Comme le Créateur a dû produire en tout sens des esquisses renversées de l’Ordre combiné, il a représenté, par la création du ver solitaire, l’appétit prodigieux que ressentiront les individus élevés dans ce nouvel Ordre » [I.180] … « L’Harmonie ne changera rien à Néron et Tibère, ils deviendront dans le nouveau mécanisme des êtres de haute utilité sans autre condition que celle de contre-marche des principes élémentaires. » … « Les passions de Néron, Tibère, Marat et Robespierre ne seront que modifiées en manœuvre et nullement changées. » [VII, 167]

En somme la manœuvre de l’engrenage dépend du pouvoir qu’il a de se renverser. La combinatoire, en état de fonctionnement, contient des germes de renversement (de contre-marche ou de contraversion). Cela veut dire que dans ce système, fondé sur la magnificence des contraires, le mouvement lui-même connaît la contrariété (en Harmonie, le pôle doit devenir chaud, la Sibérie doit se renverser en Andalousie [I, 42]). Fourier nous apprend que la subversion (ne parlons pas de Révolution) n’est pas d’annuler, d’égaliser les divisions, ni même de permuter les contraires <(promouvoir, par exemple, des valeurs contraires à la Civilisation, tels les Hippies)>, mais de circulariser les sens, de faire succéder les contre-marches, de légaliser le contraire, quel qu’il soit. Ainsi le système accomplit-il son pouvoir le plus <[haut]> sûr de décentrement.


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