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Le fouriérisme à Chalon-sur-Saône (suite)

Michel Cordillot  |  2015 / n° 26 |  février 2016



Index

Lieux : Chalon-sur-Saône, Saône-et-Loire

Personnes : Dain, Charles - Wurgler, André

Pour citer ce document

CORDILLOT Michel , « Le fouriérisme à Chalon-sur-Saône (suite)  », Cahiers Charles Fourier , 2015 / n° 26 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1671 (consulté le 23 juin 2021).

Texte intégral

Le dépouillement de la feuille républicaine de Chalon-sur-Saône, La Révolution de 1848 [1], pour la période allant de l’automne 1850 jusqu’à sa disparition au moment du coup d’État de décembre 1851, nous apporte quelques renseignements complémentaires sur l’implantation du fouriérisme dans cette ville, et plus largement dans le département de Saône-et-Loire (voir la rubrique « Chantiers de recherche » du Cahier n° 23).

Alors que la répression consécutive à l’affaire du 13 juin 1849 a plongé l’École sociétaire dans le désarroi du fait de l’exil ou de l’emprisonnement de ses principaux dirigeants (Considerant, Cantagrel, Bureau…), plusieurs fouriéristes en vue de Chalon sont toujours actifs localement au sein du parti républicain. Outre André Wurgler, dont on a dit que la police avait conduit chez lui une perquisition le 11 janvier 1851 dans le cadre de son enquête sur le « complot de Lyon » (affaire la « Nouvelle Montagne » d’Adolphe Gent), et qui est finalement laissé en liberté [2], c’est par exemple le cas d’Émile Pérusson. Il est l’un des principaux protagonistes de la « manifestation » qui se déroule à Mâcon pour célébrer le troisième anniversaire de la Révolution de février 1848 et qui donne lieu à des « désordres » jugés intolérables par les autorités. En fait les manifestants (après n’avoir pas obtenu l’autorisation d’organiser un banquet, par ordre du préfet) se sont contentés de se rassembler à la sortie de la messe pour crier « Vive la République ! », avant de partir bras dessus, bras dessous en direction de l’Hôtel-de-Ville. Mais la gendarmerie, aussitôt avertie, accourt en force et le commissaire somme les cinq cents démocrates présents de se disperser, en menaçant de les faire charger à la baïonnette. Obtempérant, ils décident alors de partir déjeuner par groupes dans les estaminets voisins. Mais le commissaire les suit partout, estimant qu’il s’agit de banquets interdits et ordonne l’évacuation par la force de certains établissements. Pérusson prend donc sa plume pour rectifier la version donnée par les feuilles réactionnaires et rétablir les faits [3]. On le voit encore prononcer, en août 1851, devant près de deux mille personnes venues de tout le département pour assister aux obsèques du pharmacien fouriériste Pierre Batilliat, un éloge funèbre suffisamment enflammé pour entraîner une intervention de la troupe [4]. Il se confirme ainsi que les interpénétrations entre la mouvance fouriériste et le « parti » républicain, déjà visibles avant la Révolution de février, se sont renforcées au cours des mois qui l’ont suivi.

D’autres exemples locaux le confirment, telle l’implication républicaine du fouriériste Alexis Bessard à Tournus [5]. En juin 1851, il est l’un des participants du pique-nique champêtre organisé par les républicains de cette ville, lui aussi brutalement interrompu par la gendarmerie après que les participants ont entonné « La Marseillaise » et « Le Chant du Départ ». L’affaire se solde par seize arrestations, à la suite de quoi Bessard adresse à La Révolution de 1848 une lettre de protestation cosignée par douze autres participants [6]. Quant à l’avocat Charles Boysset, qui avait glorifié Fourier lors du banquet fouriériste du 7 avril 1849, il est désigné en août comme candidat de la gauche républicaine pour les élections au Conseil général dans le canton de Givry [7], sans toutefois être élu.

À mesure que la situation politique se tend et alors que les rumeurs d’un coup d’État imminent circulent dans la presse, les autorités continuent de se méfier des fouriéristes connus. Ainsi le dirigeant phalanstérien Charles Dain, élu représentant de la Saône-et-Loire à l’occasion des élections complémentaires du 10 mai 1850, est étroitement surveillé lors de ses séjours en Bourgogne. En septembre 1851, des visites domiciliaires sont diligentées à l’occasion de son passage [8]. Plus grave encore, il est brièvement mis en état d’arrestation quelques jours plus tard à Louhans par un commissaire de police trop zélé, qui paie ce faux-pas de sa révocation [9]. Au lendemain du 2 décembre, Charles Dain s’élève contre le coup d’État, mais n’est pas inquiété.
Mais l’initiative la plus intéressante, dans la mesure où elle semble attester d’un impact plus large des idées fouriéristes, est celle qui vise à mettre en place à Chalon une boulangerie sociétaire. La première annonce concernant ce projet est faite fin juin 1851. Une commission d’initiative a été constituée, dont le porte parole est Paul Viochot et le caissier provisoire J.-M. Jannin. Une souscription est par ailleurs lancée pour recueillir les fonds nécessaires [10]. Des statuts sont élaborés, qui sont publiés le 26 juillet dans les colonnes de La République de 1848. Le prix de chaque action est fixé à douze francs, et les intérêts versés ne pourront excéder 3 %. Une fois tous les frais et intérêts déduits, le bénéfice réalisé chaque année « sera employé pour des encouragements à des associations ouvrières déterminées par l’assemblée générale ou à l’extension de l’entreprise » (article 21). En permettant en moyenne une économie de 3 centimes par kilogramme de pain, l’économie annuelle pour une famille ouvrière consommant 5 kilogrammes de pain par jour devrait s’élever au minimum à 54 francs 75, soit une « notable portion du loyer ».
Le fait qu’aucun des fondateurs cités ou des correspondants chez qui il est possible de souscrire ne figurait parmi les fouriéristes identifiés avant 1849, peut être vu comme le signe d’une relève militante, tout comme l’absence de référence explicite à l’expérience dijonnaise voisine, clairement animée par des membres du groupe phalanstérien à partir de 1847. En effet, la précision la plus intéressante sur ces statuts est qu’ils ont été rédigés par les Chalonnais en s’inspirant d’un modèle qui leur a été fourni par le Docteur Guépin de Nantes. Ce vétéran du saint-simonisme, qui a également repris à son compte nombre d’idées fouriéristes, possède déjà en la matière une longue expérience. Début 1849, il a participé à la fondation de l’Association des Travailleurs de Nantes et à l’installation de sa boulangerie sociétaire, laquelle atteint rapidement une capacité de production quotidienne de 8 000 kilogrammes de pain. A la suite de désaccords internes, la boulangerie sociétaire a disparu le 17 novembre 1850, mais Ange Guépin et ses amis ont aussitôt ouvert une autre boulangerie populaire, qui fonctionne jusqu’à sa destruction par un incendie le 23 mars 1862 [11].
À Chalon, les choses avancent rapidement. Une première réunion générale des actionnaires a lieu début septembre en présence de deux cent cinquante d’entre eux (sur trois cent trente) [12]. Elle débat des modalités pratiques et arrête les ultimes décisions. Un mois plus tard, grâce « aux efforts intelligents des fondateurs et à l’active coopération de nos concitoyens, qui ont répondu avec empressement à l’appel qui leur était fait au nom de la fraternité et de la solidarité, ces deux bases essentielles du régime démocratique », tout est quasiment prêt : l’émission des actions est terminée, un local a été loué et seules quelques formalités administratives retardent encore l’ouverture au public de l’établissement [13].
Peu après, le coup d’État du 2 décembre contraint les républicains et les démocrates au silence forcé, entraînant la disparition instantanée de La Révolution de 1848. Il est vraisemblablement aussi fatal à la boulangerie sociétaire. Pour autant le courant fouriériste n’est pas totalement anéanti en Saône-et-Loire, comme l’attestent le départ de la famille Bessard pour la colonie de Réunion (Texas) en 1856 ou encore l’itinéraire d’André Wurgler sous l’Empire et au-delà [14].


Michel Cordillot

Michel Cordillot, professeur émérite de civilisation américaine à l’Université Paris VIII, collabore au Maitron et a publié aux Editions de l’Atelier La Sociale en Amérique : dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis, 1848-1922. Il a été l’un des fondateurs des Cahiers Charles Fourier.


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Notes

[1L’auteur tient à remercier Jean-Claude Sosnowski et Bernard Desmars pour leur relecture attentive et leurs suggestions.
Cette feuille a pour sous-titre Journal des vrais principes républicains, d’avis et d’annonces judiciaires jusqu’au 22 février 1851. Après cette date, celui-ci disparaît.

[2Il est sans doute d’autant plus suspect que le mari de sa sœur, Durant, est à Paris le gérant de l’Association égalitaire des ouvriers charpentiers. Ce dernier décède début octobre 1851. Cf La République de 1848, 8 octobre 1851. Voir sa notice dans le DBF.

[3Ibid., 1er mars 1851.

[4À noter que le fils de Pierre Batilliat, Sizoï, ne peut assister aux obsèques de son père, étant à la même époque incarcéré à Belle-Île suite à deux condamnations à 4 et 1 an de prison durant le premier semestre 1849. Voir sa notice dans le DBF.

[5Voir sa biographie dans Michel Cordillot et al., La Sociale en Amérique. Dictionnaire biographique du mouvement social francophone, 1848-1922, Paris, Éditions de l’Atelier, 2002, p. 53 (également en ligne dans le DBF).

[6La République de 1848, 14 juin 1851.

[7Ibid., 15 août 1851.

[8Ibid., 27 septembre 1851.

[9Ibid., 4, 15 octobre 1851.

[10On peut souscrire chez : Vaudrey, cafetier, rue du Pont ; Goutille, café du Pont ; Berthelot, café du Quai ; Philippon, débitant, Saint-Jean-des-Vignes ; Cantin, débitant, place de Beaune ; Roth, limonadier ; Mignot, restaurateur, rue aux Febvres ; Gandrey, cafetier ; Massin, débitant, Saint-Cosme ; Badot, cafetier, Saint-Cosme ; Pélissier, débitant, porte de Lyon ; Saulet, restaurateur, rue de Lyon ; Chapotet, Sainte-Marie ; Montfaucon, Sainte-Marie ; Georges, brasseur, rue basse de l’Obélisque ; Jolijeon, débitant, place de Beaune ; Carré, débitant, rue aux Febvres ; Protheau, cordonnier à Saint-Laurent, Grande Rue ; Martinet, cafetier ; Bertrand, restaurateur ; Donet, débitant ; Cheveau, professeur, quartier de la Citadelle (La Révolution de 1848, 5 juillet 1851).

[11Sur Ange Guépin, voir Guy Frambourg, Un philanthrope et démocrate nantais. Le Docteur Guépin, 1805-1873, Thèse d’État, 1964. Quand ils seront parus, les actes du colloque tenu à Pontivy le 25 mai 2013 apporteront des précisions nouvelles sur la vie et l’œuvre de ce pionnier du socialisme breton.

[12La Révolution de 1848, 6 septembre 1851.

[13Ibid., 1er octobre 1851.

[14Voir sa biographie dans le Dictionnaire biographique du fouriérisme (en ligne sur charlesfourier.fr).



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