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Arrigo Colombo, Trilogia della nuova utopia. 1. La nuova utopia il projetto dell’umania la construzione di una societa di giustizia, Milan, éditions Mursia, 2014.

René Schérer  |  2015 / n° 26 |  février 2016



Pour citer ce document

SCHéRER René , « Arrigo Colombo, Trilogia della nuova utopia. 1. La nuova utopia il projetto dell’umania la construzione di una societa di giustizia, Milan, éditions Mursia, 2014.  », Cahiers Charles Fourier , 2015 / n° 26 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1679 (consulté le 18 juin 2017).

Texte intégral

Vers où nous allons – Cette grande question, cette question fondamentale de nos « destinées » comme disait Charles Fourier, qui oserait la reprendre aujourd’hui à son compte ? L’utopie n’a pas la cote, elle n’est pas une valeur en bourse ; qui l’allègue, qui s’en recommande risque, à coup sûr, d’être taxé d’extravagance, et de ridicule. Ou mieux, ou plutôt, on s’en moque, on ne l’écoute pas, on ne le lit pas.
Et pourtant, le « vers où ? » nous obsède. On a beau le refouler, on ne fait que le contourner, que le remettre à plus tard ; il revient comme étant l’objet même de notre inquiétude ; à la manière de cet ange bleu que Paul Klee a choisi pour illustrer le questionnement gnostique : « D’où ? où ? vers où ? », En 1938-39, dans les tourmentes et les espoirs de l’Europe d’avant-guerre, que se partageaient fascisme, nazisme et communisme stalinien.
Combien alors, en effet, redevenait d’actualité l’ancestrale, l’immémoriale question de la Gnose des derniers siècles de l’Empire romain et des premiers du christianisme : D’où, où, vers où ?
Ange, on ne l’ignore pas, appartenant à une série de ces originales et désormais classiques allégories d’un des grands inaugurateurs de l’art contemporain ; Ange faisant pendant, à l’ange de l’histoire, cet Angelus novus que Walter Benjamin, à la veille de 1940, prenait comme emblème de la faible lueur d’espoir, de l’étoile messianique emportée au vent des catastrophes en cours et à venir.
Vers où ? Plus que jamais, en dépit des ricanements, de la morgue des prétendues certitudes positives, se pose l’incontournable question. La question qui lance à la connaissance son défi. La plupart déclarent forfait et abandonnent, au nom, précisément, d’un positivisme restreint ; d’un « réalisme paradoxal », finalement, d’un scepticisme et d’un nihilisme théoriques.
L’intérêt majeur du livre récent d’Arrigo Colombo, vient de ce que, ce défi, il ne craint pas de le relever ; et ce, chose, particulièrement incitante ou excitante, nouvelle, au nom de cette histoire dont les tempêtes paraissaient avoir pour fonction de le rendre vain. C’est, en effet, dans cette Nouvelle utopie qui se déroulera en trois publications, l’histoire elle-même qui se trouve son garant, le véhicule. Qui, non pas de manière simplement problématique et volontariste ou fidéiste, mais dans sa substance vivante, est nourrie de cette utopie qu’elle semble infirmer. L’histoire, dans un irrésistible cheminement vers une « société de justice et d’égalité », à la manière – mais n’est-ce pas la même chose, au fond ? – de l’Univers, du « cosmos » dans le mouvement d’expansion irréversible qui est sa loi.
Il y a quelques années, en 2000, se tenait à Blois une rencontre consacrée à l’histoire et à ses méthodes. Une des sections, présidée par Michèle Riot-Sarcey, avait pour titre « L’utopie, moteur de l’histoire » Elle avait beau jeu de montrer qu’il n’est pas possible de ne prendre comme objet d’étude que les temps modernes, depuis l’œuvre éponyme de Thomas More, Utopia. Michèle Riot-Sarcey, s’attachant à notre temps et à son passé immédiat, mettait en lumière la participation intime des utopies saint-simonienne, fouriériste, proudhonienne, ainsi que la part effectivement utopique du manifeste communiste de Marx aux mouvements historiques, aux révolutions du XIXe siècle. On ne peut opposer aux utopies une « science » de l’Histoire, puisque celle-ci les inclut.
Le « projet » d’Arrigo Colombo est analogue, mais il n’est pas tout à fait le même. Car, il adopte une méthode différente et, en un sens, va plus loin. Il s’applique, en effet, en analysant l’histoire tout au long de son déroulement, à montrer que celui-ci est guidé par le programme général des utopies. La marche de l’Histoire, c’est, identiquement la marche vers la justice et vers l’égalité. Il n’y a pas, en ce sens, de différence de fin entre utopie et histoire. Non seulement elles convergent finalement, mais l’histoire, en son fond, trouve l’utopie comme sa raison sous-jacente. La Raison profonde de l’histoire est le projet utopique. N’est-ce pas dire que l’Histoire est l’utopie ? Mais l’utopie concrète, réalisée ; histoire et utopie s’appuyant l’une sur l’autre et chacune trouvant dans l’autre sa confirmation ?
On pourrait penser, peut-être, à ce propos, à cette « Ruse de la raison » dont parlait Hegel, présente chez Kant, lorsqu’il appuie la rationalité de la finalité historique sur la marche même, anarchique et concurrentielle des « passions » ; à la célèbre Fable des abeilles de Mandeville démontrant la part essentielle des rivalités, de l’appât commercial du gain, à l’avancée progressive de l’humanité vers le bien.
Sans la négliger, La nova utopia ne relève pas, toutefois, d’une telle dialectique. L’utopie vaut par ses affirmations, non par ses ruses. Tout en admettant que le chemin de l’Histoire est parsemé d’embûches et de crises, voire de faux-semblants, comme ces « dystopies » ou anticipations pessimistes et négatives d’un destin funeste de l’humanité, Arrigo Colombo a choisi pour boussole ou fil conducteur, « fil rouge » de l’Histoire la voie royale, le « sentier lumineux » de l’acheminement de l’Homme vers sa libération.
Non, je le répète, qu’il adopte pleinement une « philosophie du progrès », telle que les siècles précédents l’on imprudemment postulée, s’exposant aux plus cinglants démentis. Non, il reconnaît crises et échecs. Il les reconnaît étant la partie affichée de l’histoire, mais non sa réalité essentielle, encore latente, à découvrir, à formuler.
Et c’est en cela que réside l’utopie : la nouvelle utopie, comme vérité de l’histoire se faisant. Non plus description d’un ailleurs, non plus simple promesse, ou encore objet de croyance, de foi, mais expression du réel lui-même, anticipé, esquissé dans son devenir, son à venir. Oui, c’est en cela qu’à chaque étape de l’Histoire, les utopies – non seulement des œuvres, mais des mouvements, des élans, comme celui, au Moyen-Age, du millénarisme, puis des hérésies de la réforme, le siècle des Lumières, les révolutions du XIXe siècle, ont contribué à porter au grand jour. Cela, cette « société de justice » qui revient comme un refrain et s’élabore sous nos yeux, positivement, scientifiquement.
Une telle rationalité immanente, maintenue jusqu’au bout par de minutieuses analyses, confère à ce livre sa force et son originalité certaine parmi tant d’études négatives consacrées surtout à prédire des apocalypses, en un concert tristement nihiliste des esprits. La nouvelle utopie tranche sur cette désespérance ; elle est joyeusement affirmative, elle appelle à un sursaut. Une contribution, j’aimerais le penser, à cette « science joyeuse », à ce Gai Savoir que Nietzsche a préfiguré et ambitionné.


René Schérer

René Schérer

René Schérer, né en 1922, est professeur émérite en philosophie à l’université Paris-8. Dernier ouvrage paru : Petit alphabet impertinent, Paris, Hermann, 2014.


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