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Jean-Michel Ducomte, Jean Macé, militant de l’éducation populaire, Toulouse, éditons Privat, 2015.

Bernard Desmars  |  2015 / n° 26 |  février 2016



Pour citer ce document

DESMARS Bernard , « Jean-Michel Ducomte, Jean Macé, militant de l’éducation populaire, Toulouse, éditons Privat, 2015.  », Cahiers Charles Fourier , 2015 / n° 26 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1682 (consulté le 10 août 2017).

Texte intégral

En introduisant son livre, Jean-Michel Ducomte souligne que si le nom de Jean Macé est familier à nos oreilles – grâce aux écoles et aux bibliothèques Jean Macé, aux rues et aux places Jean Macé – son parcours et ses engagements sont beaucoup moins bien connus, la dernière biographie remontant à 1955 . Ce livre est donc bienvenu. En une vingtaine de chapitres, il déroule la vie de Jean Macé, de sa naissance au sein d’une famille de condition modeste demeurant dans un quartier populaire de Paris, jusqu’à son décès, alors qu’il est un personnage important de la Troisième République, sénateur inamovible et président de la puissante Ligue de l’enseignement. Plusieurs moments importants permettent de comprendre cet itinéraire remarquable. Tout d’abord l’admission au sein du réputé collège Stanislas, a priori inaccessible aux enfants des classes populaires : les statuts de cet établissement privé confessionnel lui imposent d’accueillir chaque année des boursiers ; Jean Macé, bon élève d’une petite école paroissiale, doit à ses qualités propres et à la ferveur religieuse de sa mère d’être repéré par le curé de Saint-Eustache et signalé à la direction du collège. Il y acquiert une solide formation classique – il obtient plusieurs prix au Concours général. En dix années d’internat, aux côtés d’enfants généralement issus des élites aristocratiques et bourgeoises, il noue quelques solides amitiés, notamment avec le futur éditeur Jules Hetzel.
Le second facteur de son ascension sociale est son engagement sous la Seconde République. Macé n’est pas un républicain de la veille – en janvier 1848, il publie une brochure sur le système électoral, où il ne réclame pas le suffrage universel mais seulement l’accès de tous les gardes nationaux au scrutin. Sa position est donc très en retrait des revendications présentées lors de la campagne des banquets de 1847. Mais, une fois la république installée, il y adhère sans restriction et, à l’automne 1848, il se situe du côté des démocrates-socialistes. Il rédige des articles et des brochures de propagande républicaine ; il participe aux travaux des clubs ; il soutient Jeanne Deroin dans son combat féministe ; il anime un bureau de « la propagande socialiste » qui a pour but de favoriser la diffusion des journaux socialistes dans toute la France. Ces activités l’amènent à circuler dans le pays et à rencontrer de nombreux militants républicains. Tout cela cesse évidemment avec le coup d’État du 2 décembre 1851 . Prudemment, il quitte la capitale pour s’installer à Beblenheim (Haut-Rhin), où il devient professeur dans un établissement privé de jeunes filles. Mais ces années 1848-1851 ont été une période importante de formation idéologique et militante pendant laquelle il a développé sa réflexion politique ainsi que ses qualités de propagandiste et d’organisateur.
Enfin, le nom de Jean Macé est évidemment associé à celui de la Ligue de l’enseignement qui, en intervenant dans les domaines de l’école, des bibliothèques, de la formation des adultes, mais aussi de l’éducation gymnastique et militaire, contribue après 1871 à l’établissement et à la consolidation du régime républicain ainsi qu’à l’adoption des lois scolaires et laïques. Jean Macé, en tant que président de la Ligue, est désormais un familier des dirigeants républicains, en même temps que la cible des milieux cléricaux qui lui reprochent aussi son appartenance à la franc-maçonnerie. Les chapitres consacrés à la formation de la Ligue, à partir de l’appel lancé en 1866 et prolongé – d’abord prudemment – par la formation de cercles locaux, avant sa constitution véritable en 1881, sont les plus longs. L’auteur passe d’ailleurs un peu rapidement sur les initiatives de Macé avant 1866 – la fondation d’une Société des bibliothèques communales du Haut-Rhin, la création d’une société de crédit mutuel à Beblenheim – œuvres locales mais dont l’écho dépasse largement les frontières de l’Alsace. De même, pour la période de l’après-1866, les activités de Macé ne concernant pas la Ligue (ses relations avec les milieux coopératifs à la fin des années 1860, sa présence au conseil municipal de Monthiers (Aisne) où le pensionnat s’est installé en 1872 ou encore son travail parlementaire après 1883) sont très rapidement envisagés.
Il est vrai que Jean-Michel Ducomte est lui-même président de la Ligue de l’enseignement (ce qui, curieusement, et sauf erreur de lecture, n’est pas mentionné à l’intérieur de l’ouvrage, ni sur la quatrième de couverture où figure pourtant une présentation de l’auteur, enseignant à l’Institut d’études politiques de Toulouse et avocat, menant des recherches sur « la laïcité, la tradition républicaine et la construction européenne »). J.-M. Ducomte s’appuie en particulier sur les textes de Macé, qui a lui-même fait le récit des « origines de la Ligue de l’enseignement », ainsi que sur les précédentes biographies, en particulier celle d’Édouard Petit (parue au lendemain de la Première Guerre mondiale), ami de Macé et dirigeant de la Ligue à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Il utilise aussi la thèse de Jean-Paul Martin sur « La Ligue de l’enseignement et la République, des origines à 1914 » soutenue en 1992. Sans doute ces différents éléments expliquent-ils que l’auteur ait centré son propos sur Jean Macé fondateur et président de la Ligue, au détriment d’autres aspects de la vie du personnage, trop rapidement abordés.
Ainsi, Jean-Michel Ducomte n’occulte pas les liens de Jean Macé avec le fouriérisme et le mouvement sociétaire dont il observe l’influence sur l’organisation de la Ligue, perceptible sur plusieurs points : l’importance accordée à l’association comme moyen d’action (p. 28 et p. 84), la volonté de partir « d’en bas » ou du local (p. 28), l’utilisation des relations établies avec des fouriéristes pour faire connaître la Société des bibliothèques communales puis établir des cercles (p. 78 et 90). Il est cependant possible d’envisager l’adhésion de Macé au fouriérisme d’une autre façon – c’est-à-dire non seulement par rapport à la Ligue –, en la considérant comme une aspiration à des changements sociaux dont l’éducation du peuple ne constituerait qu’une partie. Celà avant que la question politique (la consolidation de la République, la formation des citoyens-électeurs, la lutte anticléricale) et ses dimensions scolaires n’absorbent l’attention et l’énergie de Macé, au détriment de son investissement dans le domaine social.
Si l’économie de l’ouvrage paraît un peu trop déterminée par le rôle de Jean Macé à l’origine et à la tête de la Ligue de l’enseignement, l’ouvrage de Jean-Michel Ducomte n’en constitue pas moins une biographie solide, agréable à lire et utile sur l’un des grands personnages de l’éducation populaire et de la République laïque.


Bernard Desmars

Bernard Desmars

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine. Après avoir étudié la délinquance des premières décennies du XIXe siècle, il s’intéresse depuis quelques années déjà aux militants fouriéristes, et surtout à ce qu’ils deviennent après la Seconde République, aux voies qu’ils empruntent pour réaliser leurs ambitions et concrétiser leurs idéaux. Il participe depuis une quinzaine d’années aux activités de l’Association d’études fouriéristes. Il a récemment publié Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (Dijon, Presses du Réel, 2010)


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