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Constantin Irodotou  |  mise en ligne : février 2014

IRODOTOU Constantin (2015), "Sade/Fourier : Utopie et sexualité"
Thèse de doctorat en Philosophie soutenue le 16 janvier 2014 à l’Université Paris VIII-Vincennes-à-Saint-Denis sous la direction de Georges Navet, en co-direction avec René Schérer






L’algorithme et l’énigme

Résumé de l’exposé de soutenance de thèse

Commençons par le titre : Sade / Fourier : Utopie et sexualité, procédant par induction, du particulier au particulier. Toutefois, le premier syntagme, Sade / Fourier, correspond à une abduction analogique.

Cela signifie que l’étude en question ne vise pas à analyser la relation qui s’entretient entre l’utopie et la sexualité en général. Ces deux notions sont les angles sous lesquels l’œuvre sadienne et fouriériste a été abordée. La vision n’est pas donc télescopique ou macroscopique : penser la conjonction utopie-sexualité à l’époque des Lumières. Au contraire, elle microscopique : penser ce qu’est l’utopie et ce qu’est la sexualité, penser, en quelque sorte, l’utopie sexuelle dans les œuvres en question.

Quant à l’utopie, il est certain qu’elle renvoie à tout un champ d’études et de recherches, dit « études utopiques » (utopian studies). Il y a plusieurs voies pour aborder ce concept ou cette notion. Selon la logique aristotélicienne, par exemple, cela n’a aucun sens. L’utopie, c’est l’atopon, le non-sens par excellence. Foucault, par ailleurs, considère que l’utopie représente la technologie biopolitique, Fourier en étant l’exemple majeur. Abensour, de son côté, la revendique à l’égard du socialisme. En revanche, Deleuze et Guattari la réfutent, en pensant qu’il ne s’agit pas d’un bon concept.

Quant à la sexualité, le mot renvoie directement à l’Histoire de la sexualité de Foucault, ainsi qu’à la tradition psychanalytique.

Une phrase énigmatique de Foucault se trouve au cœur de cette étude : « Le problème, c’est de savoir comment dire oui, comment dire oui à ce désir ». Il s’agit du passage du désir appartenant à un registre religieux au désir civil, vers la fin du XVIIIe siècle. C’est, d’après Foucault, la « seconde entrée » du désir « à l’intérieur des techniques de pouvoir et de gouvernement ». C’est un désir – commutateur de la vie de la population.

La première entrée du désir se situe à l’aube de l’époque chrétienne, quand le sujet du désir s’identifie au sujet de la loi. C’est justement la problématique que Foucault approfondit dans le IVe volume de l’Histoire de la sexualité, restant inédit.

La seconde entrée du désir se fait donc à l’époque où le sombre de Sade tombe sur le berceau de Fourier. De plus, Barthes avec son œuvre Sade, Fourier, Loyola, était aussi une source d’inspiration pour le choix du sujet. Bien que je focalise mon travail sur des textes marginaux ou inédits des deux auteurs, j’y ai emprunté quelques clés de lecture, sans, pour autant, partager en entier son approche.

Les grandes questions primordiales de mon travail sont déjà tracées. Pour répondre à ce défi, j’ai choisi ne pas suivre un schéma d’argumentation déductif. J’ai préféré suivre le sens inverse, allant du particulier au général, ou plutôt, pour ainsi dire, du particulier au particulier, par abduction analogique, processus correspondant, comme le dit Umberto Eco, au travail de détective.

Je m’explique : Au lieu de me lancer dans une médiation approfondie de la notion d’utopie ou celle de sexualité pour les appliquer ensuite tant au corpus sadien qu’au corpus fouriériste, dans une sorte de prophétie auto-réalisatrice, j’ai pénétré dans les textes pour chercher, suivant une méthodologie historique, ce qu’est l’utopie et ce qu’est la sexualité chez Sade, au crépuscule du 18e siècle, et chez Fourier, à l’aube du 19e.

La conception deleuzienne de l’utopie, avec l’image du labyrinthe leibnizien, comme d’ailleurs la généalogie foucaldienne se conjuguent à l’abduction analogique, c’est-à-dire au travail de détective, travail que j’ai effectué sans m’opposer à la conception du genre utopique et sans introduire une coupure absolue entre le terme de sexualité et celui de désir.

Ainsi, ai-je fait de longues recherches dans différentes archives :

Les archives du Marquis de Sade à la BnF, où j’ai trouvé « Les inconvénients de la pitié », roman censé être détruit. Il s’agit d’une autre version de « Dorgeville », roman qui se trouve dans Les Crimes de l’amour. L’étude comparative entre les deux versions fait dégager le mécanisme de la narration sadienne, mécanisme qui renverse les principes aristotéliciens.

Les archives Fourier aux Archives Nationales, où j’ai trouvé un grand nombre de textes inédits, le plus important étant Le Réveil d’Epiménide, sorte de nouvelle utopique supposée contenir le secret de Fourier.

Les archives Foucault à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, où j’ai pu consulter le quatrième volume de l’Histoire de la sexualité grâce à l’autorisation de Francine Fruchaud, sœur de Michel Foucault. Il faut dire que cette lecture était très importante pour mon étude, car là se trouve l’argumentation de Foucault sur la « première entrée » du désir à l’intérieur des technologies du pouvoir dans le monde occidental. Voilà pourquoi une distinction absolue entre le désir et la sexualité s’avère simpliste.

Les archives Lacan à la Bibliothèque de la Cause Freudienne. Quoique mon approche ne soit pas, à proprement parler, lacanienne, j’ai pris en considération certains aspects de la pensée de Lacan, surtout du dernier enseignement de Lacan, portant sur mon terrain de recherche et restant encore inédit.

En ce qui concerne Sade, j’ai analysé la « chimère », sorte d’utopie, par abduction analogique, par rapport au roman, à l’histoire et au récit de voyage, sans négliger ni les idées générales conditionnant l’historisation du questionnement et l’émergence du temps civil – c’est le cas de Kant et de Buffon – ni le contexte proprement historique – c’est le cas du mariage civil.

Que Sade tombe dans la biopolitique, est une phrase qui se redit. L’important consiste à démontrer que cette observation est vraie. A cet égard, la cruauté de son récit n’est absolument pas un argument suffisant. En comparant la « chimère », le royaume de Tamoé, à l’ « histoire pure », le royaume de Butua, j’ai pu dégager l’algorithme – la « machinerie » dirait Philipe Roger – qui les induit. Butua et Tamoé, pourraient se lire comme le double programme d’une narration s’écrivant selon la position d’un commutateur qui permet de choisir le flux de la population. Si l’on pense à sa diminution, on se réfère au programme de Butua. Si l’on pense à son maintien et à son efflorescence on se réfère au programme de Tamoé. C’est la thanatopolitique qui se tourne en biopolitique.

En ce qui concerne Fourier, j’ai abordé son œuvre, de même, par abduction analogique. Il faut peut-être que la « méthode de détective » soit prise, dans ce cas, à la lettre, à la recherche du secret de Fourier. D’ailleurs ce que Jean-Paul Thomas appelle « construction paratactique » chez Fourier correspond en tant que telle à une abduction analogique, dilatoire et infinie, qui prend la forme d’un livre qui s’écrit sans cesser de renvoyer le lecteur à lui-même. C’est une sorte d’auto-citation permanente. Presque chaque phrase renvoie à telle autre qui sera écrite ailleurs par le même auteur. Par conséquent, chaque texte renvoie à un autre texte qui reste à écrire. La pensée de Fourier se trouve au-delà de la logique de l’accumulation du savoir de type Encyclopédie. Pour résoudre l’énigme et arriver au bonheur, il faut lire attentivement le livre du monde. Fourier procède par une logique hiéroglyphique. C’est la logique du roman : si on le prend par la queue tout est perdu. Au moment où émerge le discours « scientifique » de l’évolution ou du progrès – le discours des Lumières - Fourier se demande s’il est possible de recommencer l’histoire en prenant comme point de départ les passions.

En effet, Le Réveil d’Epiménide, étant supposé contenir le secret de Fourier, s’écrit aux antipodes du régime biopolitique de rationalité. Car Fourier dissocie le sujet du désir du sujet de la loi, selon un processus qui n’est pas de l’ordre de la transgression de type sadien. Dans Le Réveil, par exemple, défilent des « infirmistes » qui « violent les gens qui trouvent du plaisir à se laisser violer ». Cette phrase n’a pas de sens dans un contexte biopolitique.

En fin du compte, le champ de réflexion sur le questionnement de Foucault sur la « seconde entrée » du désir est ouvert. Comment dire oui à ce désir ?

Si la réponse n’est pas nécessairement du côté de la biopolitique, si l’utopie n’est pas toujours une stratégie biopolitique, entre autres, la « folie » fouriériste qui prend la forme d’un certain archaïsme est à retenir comme une grande stratégie d’écriture, mélangeant tous les genres littéraires. C’est une « ligne de fuite », aux confins de la « micro-politique du pouvoir » qui procède justement sous la forme de facétie.

Dès lors, le schéma courant selon lequel Sade et Fourier font partie d’une prétendue « libération sexuelle », n’a pas de sens. Car, le vrai problème se trouve dans les agencements du désir hantant le monde occidental. Si Fourier est à relire, c’est parce qu’il rend problématique, c’est qu’il apparaît comme allant de soi.

Cette étude n’est qu’une scholie sur un problème de l’Histoire foucaldienne de la sexualité, tout en ouvrant une autre piste de travail. Il reste à en tirer d’autres conséquences vers une histoire du désir dans le monde contemporain.

Il faut aussi noter que l’étude en question a donné lieu à deux publications séparées :

René Schérer et Constantin Irodotou (dir.), Le Réveil d’Epiménide (œuvre inédite de Charles Fourier), Stéphane Cosson, Anne Pichard, Éditions Fata Morgana, à paraître, avril 2014.

Constantin Irodotou (dir.), « Les inconvénients de la pitié », Edition d’un inédit du Marquis de Sade, Stéphane Cosson, Anne Pichard, Inter-textes, revue internationale de l’Université de Thessalonique, Grèce, vol. 15, Thessalonique, 2013, pp. 123-149.

Constantin Irodotou



Constantin Irodotou

Constantin Irodotou est docteur en Philosophie de l’Université Paris-8, membre élu du Conseil Scientifique du LLCP – EA 4008. Il est boursier de la Fondation pour l’Education et la Culture Européenne (IPEP – Fondateurs : Nikos et Lydia Tricha).


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