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Fourier et Zola

Maria Alberta Sarti  |  1994 / n° 5 |  juillet 2017



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Notions : Littérature

Personnes : Zola, Emile

Pour citer ce document

SARTI Maria Alberta , « Fourier et Zola  », Cahiers Charles Fourier , 1994 / n° 5 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article119 (consulté le 18 décembre 2017).

Texte intégral

On peut consulter à la Bibliothèque Nationale de Paris, à la section des manuscrits français, les dossiers préparatoires à celui des Evangiles de Zola qui est considéré par la critique comme le plus important. Il s’agit de Travail, où, pivot du naturalisme, l’impassible observateur de la réalité suivant une approche scientifique, s’abandonne au projet d’une ville future de travail, de justice et de paix [1].

Ces dossiers référencés bibliographiquement comprennent, pour le carton Ms 10.333, outre le plan général et l’approche détaillée de l’œuvre, des notes sur l’anarchie et sur le socialisme. On y trouve encore les repères des lieux de l’action, les ébauches ou esquisses de plan et 1’« Ébauche » proprement dite. Le carton Ms 10.334 contient, outre les désignations des personnages, leur âge et les liens qui les unissent, une documentation technique sur l’électricité, sur les fondations de l’Abîme et de la Crêcherie, des notes sur Fourier, sur la Conquête du pain de Kropotkine, la Société future et l’anarchie de Jean Grave, Cent ans après ou Tan 2000 de Edward Bellamy, Le Familistère de Guise, les « notes Noirot », et des documents sur les foyers, la métallurgie, Le Creusot et les Forges d’Unieux...

Mon projet étant de repérer les références de Zola à la pensée de Fourier, la consultation des manuscrits préparatoires m’a semblée essentielle afin de contrôler les sources directes que constituent les ouvrages d’Hippolyte Renaud, Solidarité, vue synthétique sur la doctrine de Charles Fourier, de Jean-Baptiste Godin sur la réalisation du Familistère de Guise, et les avis que Zola reçut du libraire phalanstérien Noirot.

Dans mon analyse des dossiers j’ai principalement insisté sur 1’« Ébauche » (fos 347 à 444, in Ms 10.333) et sur les notes regroupées sous le titre « Fourier », qui traitent en fait des synthèses d’Hippolyte Renaud, ainsi que celles réunies sous le titre « le familistère de Guise », et les « notes Noirot ». Je dois préciser que bien que m’étant rendu compte de la forte influence des théories anarchistes de Kropotkine et de Grave sur Zola, dont témoigne une imposante quantité de notes (environ cent feuillets d’une écriture serrée), j’ai considéré que ces théories étaient superposées et complémentaires aux pensées de Fourier qui constituent, de l’aveu même de Zola, la structure porteuse du livre. Contentons-nous des deux citations suivantes, la première tirée de 1’« Ébauche » : « Travail est le livre que je veux faire avec Fourier ; l’organisation du travail, le travail père et régulateur du monde. Avec Luc, fils de Pierre et de Marie, je crée la Cité, une ville du futur, une sorte de phalanstère » ; la seconde de Travail : « Pourquoi [Luc] s’arrêtait-il sur la formule de Fourier, entre plusieurs ? »

La courageuse prise de position de Zola en faveur de l’innocent Dreyfus correspondait à l’aboutissement de ses réflexions sur l’iniquité et les corruptions de la société de son temps. Elle marquait le point de départ d’un engagement politique, latent à l’époque de l’Assommoir et de Germinal. Comme si, après avoir scruté la réalité misérable d’une manière impitoyable, était venu, pour Zola, le temps d’adresser aux hommes avec ses Évangiles un message d’espoir et de proposer une mutation radicale de la société.

« Après la dénonciation, l’annonciation », selon la célèbre formule de Guillemin. Déjà quand il préparait Paris, Zola s’était documenté sur les mouvements socialistes, mais, pour Travail, ses lectures deviennent plus précises.

Pendant son triste exil londonien, une des étapes de son calvaire, Zola approfondit sa connaissance des socialistes français et plus particulièrement de Fourier, qu’il connaissait grâce aux conversations qu’il avait pu avoir avec Noirot et aux pages de présentation de Larousse qu’il avait lues. Jean Jaurès rapporte, dans La Petite République du 23 avril 1901, ces confidences faites par Zola alors qu’il lui rendait visite à Londres pendant son exil :

Ah, comme cette crise m’a fait du bien ! Elle m’a rendu insensible à toutes ces petites choses et ces vanités auxquelles comme tant d’autres j’étais trop attaché ! Comme elle m’a révélé la vie, elle m’a dévoilé bon nombre de problèmes à une profondeur que je n’imaginais pas ! Je veux consacrer tous mes efforts à la libération des hommes (...) le moment est arrivé où imaginer et pressentir ne suffisent pas. Il faut savoir. Il faut préciser les moyens d’organisation et de libération. Un ami m’a prêté Fourier et je le lis actuellement avec enthousiasme. Je ne sais pas à quoi mes recherches aboutiront, mais je veux glorifier le travail et obliger les hommes qui le profanent, l’asservissent, le salissent de laideur et de misère à, finalement, le respecter.

De retour à Paris le 5 juin 1899, après presque onze mois d’exil durant lesquels il rédigea Fécondité, Zola commence à écrire Travail. Retournons deux ans en arrière, fin 1897, pour repérer les points saillants du document aujourd’hui conservé dans les archives de Famille (collection Leblond) où l’on trouve la première rédaction du projet des Évangiles.
Le titre, Les Quatre Évangiles, est postérieur de plusieurs mois aux treize feuillets composant le document en question. En effet dans un premier temps Zola n’avait envisagé d’écrire que trois évangiles, Fécondité, Travail, et Justice, en guise de suite à la trilogie Trois Villes. Le personnage central devait être Jean, fils de Pierre et de Marie Froment. Dans Fécondité il s’agissait de créer la famille ; dans Travail devait se dessiner, à partir du personnage de Jean, la cité de l’avenir, sorte de phalanstère inspiré de Fourier. Enfin avec Justice, l’humanité aboutissait dans l’apothéose de la paix réalisée. D’un roman à l’autre nous voyons le décor s’étoffer, une maison dans Fécondité, une ville dans Travail et finalement le monde dans Justice. Zola confirme surtout son désir de s’abandonner au lyrisme, à l’imagination et à l’espérance dans une aura d’optimisme radieux.
À la désignation « poème » que l’on trouve souvent dans les « Ébauches » précédentes est carrément substituée le terme biblique de Cantique : un cantique de bonté, de tendresse. Mais la conscience qu’a Zola d’être au seuil d’un siècle nouveau qui sera dominé par la science et la technique incline le discours des évangiles à être « basé sur la science ». Il doit s’inspirer du « rêve que la science autorise ». Se révèle ainsi le caractère propre des Évangiles qui, à la différence des autres cycles, constituent une œuvre d’anticipation ou, comme le suggère Henri Mitterand, « si l’on ne craint pas d’utiliser un mauvais anglicisme, une œuvre de phanta- socialisme. » Cette dimension anticipatrice est surtout présente dans Travail qui, s’appuyant sur la doctrine de Fourier, postule un renversement de la conception traditionnelle du travail comme héritage de souffrance et en fait la charnière d’une nouvelle vision du monde et de la création de la « Cité du Bonheur ».
Ce n’est qu’au début de l’année 1898 que Zola décide d’écrire quatre romans et non plus trois, en vue de réaliser un montage parallèle aux quatre Évangiles testamentaires de Jean, Luc, Matthieu et Marc. Si Zola maintient Fécondité et Travail comme titres des deux premiers et si Justice devient le titre du quatrième et dernier, il hésite pour le troisième entre Vérité et Humanité. Il s’agit ainsi de bien garder à l’esprit que les Quatre Évangiles de Zola sont écrits dans une perspective unique et, bien que les actions, les circonstances et les personnages soient différents, ils n’en font cependant pas moins partie d’un projet original commun. Ainsi, par exemple, peut-on noter que les premières pages de 1’« Ébauche » de Travail (Ms 10.333, fos 347 à 350) sont déjà contenues, à quelques variantes près, dans un document de 1897 conservé dans les archives familiales.
Revenons au mois de juin 1899 et à la préparation de Travail. Henri Mitterand découvre deux précieux feuillets, non pas dans 1’« Ébauche » mais sous le titre « Divers » (Ms 10.334), qui autour d’un éloge du travail annonce une société libérée de tout esclavage grâce au travail. Cela pourrait bien constituer le point de départ du roman [...] tant y sont présents les thèmes que développeront les différents personnages, et auxquels se laissera aller Zola dans ses remarquables digressions.
Dès le premier chapitre du livre 1 est décrite la terrifiante misère des ouvriers de l’Abîme. Après une grève de deux mois, ils ont dû accepter pour survivre les conditions imposées par les patrons. Ce qui suscite les réflexions de Luc-Zola sur la paradoxale iniquité qui oppose le bien-être d’une élite de privilégiés au malheur de la majorité [...]. Quant à la philosophie du travail, fondée sur sa nécessité biologique universelle, c’est le savant Jordan qui en expose les principes fondamentaux dans le 5e chapitre du livre 1 [...]. D’autre part la glorification de la fécondité apparaît comme complémentaire de cette philosophie du travail, dans la mesure où la création d’un nouvel être est vue comme la plus sublime forme de l’activité perpétuelle de l’univers [...]. C’est, dans ce contexte, à Luc Froment, fils de Pierre et Marie Froment, que revient la mission de créer la cité de l’avenir. Sa nature d’homme d’action, qui l’a amené après ses études d’ingénieur à la pratique toute manuelle du métier de tailleur de pierres, le pousse à réaliser rapidement son projet. Et c’est en cela que Zola s’identifie à lui et lui fait choisir Fourier comme maître. L’intuition de Zola est grande d’avoir compris avant ses contemporains que Fourier 1’« utopiste » encourage une rébellion du quotidien sans s’abandonner à l’abstraction ni au rêve, à la littérature ni aux symboles. C’est en accordant à la nature les comportements, la mentalité et la sensibilité des hommes qu’il envisage une organisation sociale complète et bénéfique. La « révolution intérieure », inlassablement requise par Fourier, qui doit conduire au bien-être de tous les hommes par la multiplication des produits agricoles, par la mise en place des conditions de vie et de travail optimales, n’est, remarquons-le bien, utopie que dans le sens d’un projet réalisable. Tout au long du Traité de l’association domestique et agricole, Fourier veut rassurer et convaincre les sceptiques et les incrédules du caractère non-utopique de son projet. C’est ainsi qu’il s’applique à réaliser en automne 1823 le premier canton d’essai à partir d’une lieue carrée de terrain, un capital déterminé et 1600 ou 1800 volontaires.
Le génie de Zola a su immédiatement dépasser les invraisemblances, les simplifications et les lourdeurs de certaines parties de l’œuvre de Fourier, pour en saisir l’aspect essentiel, dans la volonté d’agir sur le réel. Il n’est pas important que Zola évite l’analyse et la critique des fondements de la société industrielle moderne pour imaginer une cité utopique où régnerait l’utopie sur le modèle du phalanstère fouriériste. Son discours est clairement dirigé, tout comme celui de Fourier, contre les maux de la société de son temps. Quant à la question des rapports entre le présent et le futur elle n’est pas ici fondamentale : une fois les fondements posés, il s’agit de résoudre les problèmes de la misère et de l’injustice sociale de la meilleure façon possible. Pour cela Zola emprunte principalement l’idée fouriérienne de la revalorisation et de la réorganisation du travail, ainsi que celle qui pose lien entre capital, travail et talent. Il apparaît bien donc qu’il prend conscience de la modernité de Fourier, même si la première expression de sa théorie remonte à 1808, c’est-à-dire presqu’un siècle avant la rédaction de Travail. D’autre part Zola accueille les thèses collectivistes et anarchistes en les adaptant à celles de Fourier, tandis que pour son exaltation de la science et du progrès qui devraient contribuer à soulager la fatigue de l’homme, il s’éloigne quelque peu du Maître. En effet, beaucoup plus sceptique que Zola, Fourier se méfie des innovations technologiques toujours au service d’une élite et non de la collectivité. Il a trop constaté dans la soi-disant civilisation le triomphe de l’égoïsme, des abus et du gaspillage pour dévier de son axe basé principalement sur l’homme et sur ses inclinaisons, et pour accorder aux circonstances externes qui pourraient modifier la réalité humaine, comme les innovations scientifiques, un rôle important.

(Texte traduit de l’italien par Andréa Cagno et Louis Ucciani)


Maria Alberta Sarti

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Notes

[1Nous proposons ici une traduction des premières pages du livre de Maria Alberta Sarti, Fourier e Zola (Torino, Giappichelli editore, 1989). Le propos développé, introductif, permet de voir les bases et fondements du travail de M.A. Sarti, son recours aux archives et son accroche au texte de Fourier. Nous nous proposons, dans un prochain numéro, de présenter un autre passage, montrant l’application de ces principes méthodologiques.



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