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La presse parisienne et Charles Fourier

Jean-Claude Dubos  |  1994 / n° 5 |  juillet 2017



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Notions : Journalisme - Presse - Réception

Pour citer ce document

DUBOS Jean-Claude , « La presse parisienne et Charles Fourier  », Cahiers Charles Fourier , 1994 / n° 5 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article120 (consulté le 19 novembre 2017).

Texte intégral

Quelque chose bouge-t-il à Paris ? Depuis l’été dernier, après des années d’indifférence, il semble qu’un certain dégel vis-à-vis de Fourier se produise dans la presse parisienne. Du moins pour ce qui est des quotidiens, qui lui ont consacré plusieurs articles, notamment à l’occasion de la publication de la traduction française de sa biographie par Jonathan Beecher. C’est une évolution que nous saluons avec plaisir, en espérant qu’elle se confirmera et qu’elle s’étendra aux revues qui, elles, continuent de bouder Fourier.

Du 25 juillet au 7 août 1993, La Croix a publié sous le titre « Voyage en Utopie » une série de portraits d’utopistes, de Platon à Marx en passant par Thomas More, Fourier et Proudhon. Celui de Fourier, le 5 août, dont la théorie est présentée comme « la plus insolente et la plus vivante du XIXe siècle » est dû à l’historien Pierre Pierrard. En 1984, dans son ouvrage L’Église et les ouvriers de France, 1840-1940, M. Pierrard ne soufflait mot de Fourier et présentait même trois des principaux fouriéristes chrétiens — Transon, Laverdant et La Morvonnais — comme des disciples de Buchez. Il a été sensible aux représentations que nous lui avions faites à ce sujet, et son article dénote une meilleure connaissance du sujet. M. Pierrard a d’ailleurs trouvé une jolie formule pour résumer le projet fouriériste : « une attraction passionnelle entre travail et plaisir ». On souscrirait volontiers à la liste dressée par lui des « penseurs, théoriciens sociaux, écrivains qui sont redevables à Fourier de leur itinéraire intellectuel et spirituel : Flora Tristan, Dostoievski, Bebel, Marcuse, André Breton, voire (sur certains points) Engels », si n’y figurait aussi, lapsus involontaire sans doute, Swedenborg, mort l’année même de la naissance de Fourier en 1772.

C’est encore La Croix qui, le samedi 23 octobre sous le titre « La Franche-Comté terre d’utopie » consacre, sous la signature de Laurent Lemire et Maurice Lorry, une page entière aux « inventeurs sociaux » franc-comtois (Fourier, Considerant, Proudhon). Mais c’est dans Le Monde des débats de décembre 1993, sous la signature de Claude Fabert, qu’est paru le seul compte rendu, très fouillé et très pertinent, du colloque que nous avons organisé du 21 au 24 octobre aux Salines Royales d’Arc-et-Senans sur le thème « Fourier, fouriérisme(s), fouriéristes ».

Publié en ce même mois d’octobre chez Fayard, la traduction de l’ouvrage capital de Jonathan Beecher Fourier, le visionnaire et son monde a fait l’objet de comptes rendus détaillés dans les pages littéraires de trois quotidiens parisiens.

Le 10 décembre, dans Le Figaro littéraire, Claude Jannoud sous le titre « Fourier : l’utopique absolu », constate : « Ce qui est fascinant chez Fourier, c’est ce mélange de liberté illimitée qu’il octroie à l’individu et son obsession pour organiser son bonheur. » Comparant Fourier à Raymond Roussel pour son souci du moindre détail, Claude Jannoud estime que son œuvre est « un joyau de politique fiction ».
Pour Dominique Kalifa (Libération, 29 décembre), Fourier est « l’atypique de l’utopie » : « Radicalement optimiste, son œuvre procède d’une même idée, le refus obstiné de tout fatalisme, la certitude que l’individu est capable de façonner son destin et son monde. »
La chronique de Pierre Daix (Le Quotidien de Paris, 12 janvier 1994), « De Charles Fourier à la fin de l’URSS », réunit le livre de Beecher et le texte des actes d’un colloque tenu à la Sorbonne en mai 1992. Ancienne figure emblématique de l’intelligentsia communiste — c’est lui qui avait mené l’assaut contre Kravchenko en 1947 ---, Pierre Daix n’en est que mieux à même pour apprécier ce que fut la lecture marxiste de Fourier : « Marx et Engels puisent dans l’utopie de Fourier ce qui convient à leur socialisme, sa conception d’une société modèle, voire son talent de visionnaire pragmatique qui voulait voir mûrir des oranges à Varsovie [...] Mais ils émondent tout ce qui à ses yeux était l’essentiel : la transformation psychologique, l’idée que la limite du pouvoir qu’ont les hommes de changer le monde est celle de leur désir. » Pour Pierre Daix, « que Fourier voie la libération sexuelle conduire à l’harmonie sociale le rattache à ce courant issu des Lumières et de Diderot qui voulait apporter une dimension que nous appellerions culturelle, au sens anthropologique, à la transformation de l’homme en société. »
Si, dans leur ensemble, les revues littéraires ou historiques continuent de bouder Fourier — on reste par exemple perplexe devant l’absence de la moindre référence aux Cahiers Charles Fourier dans la livraison 1993 de la revue 1848, révolutions et mutations au 19e siècle consacrée à l’Utopie —, saluons cependant comme les prémices d’une saison plus heureuse, l’article publié dans Études (avril 1994) par Thierry Paquot, « Le besoin d’utopie ». Thierry Paquot constate que « cette année comme la précédente, sera riche en séminaires, colloques, publications, expositions consacrées à l’utopie, comme si ce thème se révélait soudain vital pour notre société, plongée dans l’anomie, le conformisme et l’attente. » Partant à la découverte de ce continent utopique, Thierry Paquot analyse successivement l’ouvrage de Beecher (« une biographie qui évite scrupuleusement l’hagiographie ») un article d’Henri Desroche (« Affaires Fourier : affaires et patrimoines » [1]), Parole de Providence de Clarisse Vigoureux (republiée chez Champ Vallon en 1993) et enfin le dernier numéro des Cahiers Charles Fourier « Autour de la colonie de Réunion, Texas », « une contribution neuve et documentée sur l’exportation d’une "utopie". »
Nous espérons bien sûr, en publiant cette chronique, que le point que nous y mettons aujourd’hui n’est pas un point final, et qu’au contraire chaque année la verra s’étoffer de nouveaux articles et de nouveaux comptes rendus consacrés à des ouvrages écrits par d’anciens et de nouveaux adhérents et amis de notre association.


Jean-Claude Dubos

Jean-Claude Dubos

Ancien élève de l’Ecole nationale des Chartes, Jean-Claude Dubos était bibliothécaire en retraite (médiathèque de Besançon). Il a préfacé Parole de Providence, de Clarisse Vigoureux (1993) et il est l’auteur de Victor Hugo et les Francs-Comtois (2002). Il a été l’un des membres fondateurs de l’Association d’études fouriéristes. Il est décédé en 2013.


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Notes

[1Anamnèses, n°15, 1993. Cet article ne nous a pas été communiqué.



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