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Le Phalanstère de Scaieni en Valachie

Dan Berindei  |  1991 / n° 2 |  décembre 1991



Index

Notions : Expérimentations

Personnes : Balaceanu, Emmanuel - Bolliac, César - Diamant, Théodore - Ghica, Ion - Kretzulescu, Nicolae - Radulesco, Jean Eliade

Pour citer ce document

BERINDEI Dan , « Le Phalanstère de Scaieni en Valachie  », Cahiers Charles Fourier , 1991 / n° 2 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article18 (consulté le 22 septembre 2014).

Texte intégral

« Je vais être de retour prochainement, écrivait le 24 mars 1833 de Paris Théodore Diamant à son frère Barbu, et (...) je vais leur apporter quelque chose de neuf dont ils seront enchantés : la solution d’un problème social qu’on croit insoluble, même en France [1]. »

C
ette communication était destinée à tout un groupe de parents et d’amis. Diamant ne partit toutefois de Paris qu’un an plus tard, le 20 mars 1834 [2] ; du 6 au 18 avril, il poursuivit son voyage depuis Vienne vers Bucarest [3].

Dès son arrivée en Valachie, le jeune homme, alors âgé de 24 ans, déploya tous ses efforts afin de mettre en pratique ce qu’il avait appris en se montrant l’un des disciples les plus fervents de Charles Fourier.

« Homme d’esprit, érudit, agréable dans sa conversation, Diamant a été reçu fraternellement dans toutes les maisons, notait un demi-siècle plus tard son compagnon et ami Jean Ghica, et il est devenu l’ami intime et recherché de tous les gens libéraux et de progrès, de Câmpineanu, de Grégoire Cantacuzène, d’Emmanuel Baleanu, de Jean Rosetti, de tous ceux qui sont animés de sentiments et d’amour envers leur patrie. »

Cependant, toujours selon Ghica, dans son action de propagande, Diamant « trouva des auditeurs, et non des prosélytes » :

« Quand il commençait à parler, durant deux ou trois secondes ses lèvres tremblaient et les cinq ou six premiers mots lui sortaient difficilement, tremblants et hâtés, mais quand son émotion passait, son éloquence était rare, sa parole pénétrante et convaincante ; c’était impossible de ne pas l’écouter avec plaisir et attention [4]. »

D’après les souvenirs de Nicolas Kretzulesco, un autre ami et cousin de Diamant, celui-ci, rentré de Paris, « n’aspirant qu’à la constitution de phalanstères, prêchait le fouriérisme avec toute l’ardeur dont il était animé [5]. » Par l’intermédiaire de Kretzulesco, Diamant envoya à son maître une lettre en date du 24 juin [6 juillet] 1834 pour lui annoncer que « trois terrains cultivés, dont chacun est bon pour une colonie et sur lesquels il y a déjà quelques bâtiments pour un premier essaim de colons, sont offerts par leurs propriétaires ». Diamant précisait encore à Fourier que ceux-ci étaient devenus « des partisans zélés du procédé sociétaire et admir[ai]ent votre génie. » Et il ajoutait : « Plusieurs autres boyards, médecins, professeurs, offrent de l’argent. » Toutefois, Diamant précisait qu’il aurait déjà formé une « société d’actionnaires », mais qu’il avait retardé cette initiative (qui ne sera jamais réalisée) afin « d’attendre le retour de notre digne prince, pour le faire s’inscrire le premier. » Il s’agissait d’Alexandre Ghica, qui se trouvait à Constantinople pour y recevoir son investiture [6]. Ghica allait décevoir les espoirs de Diamant, et se montrer hostile à la tentative de Scaieni. Ou pour mieux dire, il ne la comprendra pas, et en tout cas, ne la soutiendra pas.

Pour en revenir à Diamant et à son action, on doit dire qu’à part le boyard Emmanuel Balaceanu, il avait trouvé un point d’appui auprès de Jean Eliade Radulesco, personnalité marquante de l’époque sur le plan culturel. Radulesco ouvrit les pages de son Curierul românesc (Le courrier roumain) à Diamant [7], et le jeune fouriériste publia dans le numéro du 7 [19] juin 1834, son premier article concernant l’application du « système de M. Charles Fourier » au nord de l’Afrique, ce qui devait avoir pour conséquence que « cette terre barbare égalera et même dépassera dans un court délai les peuples les plus civilisés d’Europe [8]. » Radulesco lui-même avait été attiré par Fourier, dont il écrivait quelques décennies plus tard : « j’avais lu et étudié les œuvres dès 1832 [9]. » Par ailleurs, Eliade Radulesco ne fut pas le seul, en plus de Diamant, à montrer de l’intérêt à l’égard de Fourier. On doit tout d’abord mentionner Jean Ghica, l’un des fondateurs de l’Etat roumain moderne, et en même temps l’un des meilleurs écrivains roumains du XIXe siècle. Ghica s’était trouvé à Paris en même temps que Diamant. Celui-ci l’avait entraîné aux conférences de Fourier, évoquées vers la fin de sa vie par Ghica, quoique son évolution idéologique et politique l’eût entraîné loin de Fourier dès avant la révolution de 1848.

« Le dimanche, relata Ghica, il [Diamant] venait régulièrement me prendre et me conduire aux conférences de Fourier. C’était merveilleux l’éloquence et la poésie que le vieux réformateur déployait en expliquant les cercles sympathiques : il y avait tant de force et de douceur dans ses paroles que c’était impossible que l’auditeur ne soit pas captivé. (...) Je sortais de ces conférences émerveillé et exalté, convaincu, pourrais-je dire. Il me semblait parcourir les Champs Elysées dans une voiture tirée par deux fiers lions, devenus antilions, plus doux que les agneaux, rien que par la force harmonique ; les dauphins et les baleines, transformés en antidauphins et en antibaleines, me faisaient voguer doucement sur toutes les mers ; les vautours, devenus antivautours, me portaient sur leurs ailes vers les hauteurs des cieux. Magnifique était la description des beautés, des plaisirs et des délectations de l’esprit et du cœur dans la cité phalanstérienne ... [10] »

On sait que le 24 juin [6 juillet] 1834, Diamant écrivit à Fourier, confiant sa lettre à Kretzulesco [11]. Dans ses mémoires, qui ne comptent que quelques dizaines de pages, ce dernier évoqua, toujours vers la fin de sa vie, sa rencontre avec Fourier, lequel l’avait reçu « avec beaucoup de bonté » [12]. L’année suivante, Ghica fut le messager de Diamant auprès de Fourier [13] et ce dernier lui adressa même une lettre le priant de le visiter afin de lui communiquer « des détails sur l’entreprise de M. Diamant » et aussi pour envoyer au disciple de Valachie l’un de ses livres [14]. D’autres jeunes intellectuels roumains se trouvèrent sous l’influence de Fourier, par exemple César Bolliac, qui, en 1846, demandait dans une étude que « chaque peuple soit préparé à l’idée de fraternité générale » et se prononçait, entre autres, en faveur de la libération et de l’émancipation de la femme pour remédier à la « première inégalité sociale », thèse fouriériste [15] ! En tout cas, on doit retenir ce qu’a écrit Ghica en conclusion des pages consacrées à Diamant : « Un grand nombre des hommes qui ont joué un rôle dans ce pays sont redevables à Diamant pour leurs idées généreuses et patriotiques [16]. »

Cependant, l’optimisme initial de Diamant ne fut confirmé par les faits que dans une certaine mesure. Un seul de ceux qui avaient montré de l’intérêt envers les idées de Fourier passa aux actes. Il s’agit d’Emmanuel Balaceanu [Balaciano], qui décida de mettre à la disposition de Diamant l’un de ces domaines afin que soit appliqué le système préconisé par Charles Fourier. Balaceanu appartenait à l’une des plus importantes familles valaques. Par ailleurs, il descendait du prince Constantin Brancovan [17]. Mais sa fortune, ainsi que celle de son frère Jean, était relativement réduite. Ils avaient reçu en héritage de leurs parents plusieurs domaines, mais grevés de dettes. Tout comme Diamant, Emmanuel Balaceanu allait mourir jeune, en 1842. L’un de ses neveux - Etienne Greceanu - visitant le domaine de Scaieni après que le phalanstère ait été dissous, nous a laissé cette description :

« Les deux chambres où habitait mon oncle, c’est-à-dire le cousin germain de ma mère, était tapissées de portraits et de gravures, tirés de livres d’histoire, de l’histoire de la Rome antique, en partant des frères Remus et Romulus. Sur tous les murs on retrouvait une galerie de statues antiques, des lithographies, des livres latins, grecs, en moins grand nombre des livres français. Je n’ai pas vu de livres roumains, ni non plus de livres ecclésiastiques. Du mobilier simple ... [18] »

Balaceanu était connu de ses contemporains pour son esprit frondeur, ainsi que pour son originalité. Il bénéficiait aussi de solides connaissances juridiques, ainsi qu’il le montra au fil des années dans ses démarches incessantes auprès de diverses autorités [19]. En tout cas, convaincu par Diamant, qui était à la fois son cousin et son ami, il offrit en 1834 son domaine de Scaieni afin que soit constitué un phalanstère. C’était la seconde expérience fouriériste après celle de Condé-sur-Vesgres.

Au printemps 1835, Balaceanu afferma son domaine de Scaieni aux membres de ce qu’il définissait comme une « société agronomique ». Le domaine devait être travaillé « selon la méthode européenne », en tenant compte des conseils de l’agronome Crateros, lui aussi membre de la société [20]. Dans un autre document datant de l’été 1835, Balaceanu montra que son domaine avait été affermé pour cinq ans, les trois premières années de fermage étant payées au maître du domaine [21]. Nous ne possédons aucun des contrats conclus avec les membres sociétaires au cours de l’année 1835, mais nous avons par contre à notre disposition de tels contrats conclus en 1836. Ils sont révélateurs quant au caractère de l’entreprise de Scaieni. On doit y ajouter les enquêtes des autorités ainsi que des réclamations ultérieures, tous ces documents nous aidant à reconstituer ce que fut la « société agronomique ».

En ce qui concerne le nombre des « frères agronomes » de ce domaine de Scaieni, situé à une dizaine de kilomètres au nord de la ville de Ploiesti, une enquête officielle effectuée le 20 septembre [2 octobre] 1836 enregistra une liste de 32 hommes et 21 femmes, y compris les anciens esclaves tziganes libérés par Emmanuel Balaceanu [22]. Quant à celui-ci, il rédigea quelques jours plus tard d’autres listes : une liste de 36 « frères agronomes » qui n’étaient pas originaires de Scaieni, ainsi qu’une liste de 14 autres « frères agronomes » qui ne se trouvaient pas à Scaieni le 26 septembre 1836 [23], soit un total de 50 personnes, auxquelles venaient toutefois s’ajouter les « frères agronomes » recrutés parmi l’ancien personnel du domaine et les tziganes. Ce qui est certain, c’est que ce chiffre était bien inférieur aux indications de Fourier. On était loin des 1500 personnes nécessaires au bon fonctionnement d’un phalanstère préconisées par Fourier. Par ailleurs, cette condition n’avait pas non plus été remplie à Condé-sur-Vesgre.

Pour ce qui est de l’appartenance sociale des « frères agronomes », les listes mentionnées nous montrent que parmi ceux-ci, se trouvaient des enseignants, des cordonniers, des tailleurs, des petits fonctionnaires, un relieur, un agronome, et évidemment les travailleurs de la terre, y compris les tziganes. On remarque encore que les jeunes étaient majoritaires, surtout parmi les intellectuels de la « société agronomique ». Les cinq « professeurs » de la pension - à l’exception de David Diamant, qui avait environ 25 ans - avaient tous entre 17 et 20 ans ! Parmi les « frères agronomes » ou parmi les « garants » des « sociétaires mineurs », on retrouve aussi des boyards des catégories moyennes ou inférieures ; à ces derniers, on doit ajouter le « directeur » Emmanuel Balaceanu et son frère Jean, engagé en tant que secrétaire, commissionnaire et avocat de la « société agronomique » de Scaieni à Bucarest. Diamant était lui-aussi un petit boyard. En ce qui concerne les femmes, toutes sauf trois - parmi lesquelles la fille de Balaceanu, âgée de 9 ans - étaient des tziganes, y compris Stanca Constantinescu, 27 ans, la maîtresse de Balaceanu, avec laquelle il se maria vraisemblablement vers la fin de sa vie. En tout cas, si l’on prend en considération la liste dressée par le représentant des autorités, soit au total 53 personnes, 31 étaient des tziganes libérés. Cependant, on doit encore remarquer qu’en ce qui concerne les paysans corvéables, il ne s’était point produit l’afflux escompté par les fondateurs de la « société agronomique », et craint par les maîtres des domaines des alentours. Dans le village de Scaieni, se trouvaient 52 paysans corvéables et 12 paysans libres [24]. Toutefois, le seul paysan corvéable de Scaieni membre de la « société agronomique » ne fut autre que le chantre, Iancu Iliescu, âgé de 25 ans [25]. Parmi les sociétaires, on comptait aussi Sandu Nohaia, un ancien sous-officier [26]. Les « frères agronomes » étaient originaires de Bucarest, de Scaieni (les tziganes surtout), de Rîmnicu Vîlcea, de Carbunesti, donc d’un espace géographique assez étendu.

Le contrat conclu entre l’un des sociétaires - Mihai Danciulescu de Bucarest - et Balaceanu, définissait comme suit le but de la « société agronomique » : « L’objectif de cette société est l’imbrication du travail et du talent en vue de l’activité industrielle et agricole [27]. » Aux termes du contrat conclu entre Emmanuel et Jean Balaceanu, ce dernier s’obligeait à travailler huit heures par jour ; à son tour le directeur de la société s’obligeait à payer le travail supplémentaire de son frère [28]. Afin de recruter les membres de la « société agronomique », Balaceanu leur avait promis leur complète libération (ce qui intéressait surtout les esclaves tziganes), le respect des droits de l’homme, un enseignement varié, des revenus avantageux résultant d’une répartition correcte [29]. Le 9 [21] décembre 1836, après la dissolution de la société, un groupe de « frères agronomes » se plaignit d’avoir été victime de la propagande de Balaceanu : « Il nous promettait, écrivaient-ils, que nous allions trouver le siècle d’or, le paradis terrestre et des gains plus élevés, les délectations du monde, la libération qui est à tous la plus agréable, et encore d’autres [choses] [30]. »

Mais l’une des activités principales de la « société agronomique et manufacturière » fut l’enseignement dont devaient bénéficier les « frères agronomes ». En 1835, Emmanuel Balaceanu publia une annonce par laquelle il faisait savoir qu’on avait créé à Scaieni une « pension » où allaient être enseignés l’économie politique et sociale, la théorie et la pratique de l’agriculture, la théorie et la pratique militaire, les mathématiques et les connaissances nécessaires à un ingénieur, la musique vocale et instrumentale, la danse, le dessin et le catéchisme. On recevait en tant qu’élèves des jeunes filles et des garçons « de n’importe quel âge », à partir de quatre ans. « L’organisation de cette pension, était-il précisé, sera assuré par M. Teodorache Diamant, qui a fait ses études en Bavière et à Paris, (...) selon le système très favorable au développement de la morale, de l’esprit et de la force des gens, [système] inventé par M. Charles Fourier de France [31]. » Dans la liste des gens de la colonie, on retrouve les noms des enseignants : Jean Vretos, « professeur » de roumain, de français et de musique vocale, Nicolas Marc Duilie, « professeur » de français et des arithmétiques, Constantin Bulgarescu, « maître d’études », Constantin Serbanescu, « professeur » de géographie et de catéchisme et Toma Constantin, « professeur » de dessin et de calligraphie française et roumaine. Par contre, on ne retrouve pas parmi les enseignants Théodore Diamant, pourtant mis en vedette dans son annonce par Balaneascu. La liste des « frères agronomes » rédigée par le « directeur-fondateur » de la « société agronomique » enregistrait une quinzaine d’élèves de la pension, où travaillaient aussi deux femmes en tant que surveillantes et femmes de ménage, ainsi que la maîtresse de Balaceanu en tant que préceptrice [32].

Balaceanu fut convaincu par Diamant de la justesse des conceptions de Fourier. En même temps, on doit constater qu’il espérait aussi résoudre ses propres difficultés financières. Malheureusement, non seulement tel ne fut pas le cas, mais il compromit ainsi dès le départ l’essor de la tentative de Scaieni. Le fermier Tudor Zaplan, qui avait affermé le domaine en 1833, bien que n’ayant pas respecté les conditions du fermage, réussit à faire mettre sous séquestre Scaieni le 25 avril [7 mai] 1835, soit un mois et demi après que la « société agronomique » ait commencé ses activités. La décision fut levée le 30 mai [11 juin], mais quelques jours plus tard, Zaplan obtint une nouvelle mise sous séquestre. Ce n’est que le 29 juillet [10 août] que les autorités décidèrent de nouveau de lever le séquestre. Jusqu’en décembre 1835, les « frères agronomes » purent déployer leur activité sans que Zaplan interfère, mais ce même mois, celui-ci réussit encore à obtenir une mise sous séquestre. Cette décision ne fut annulée pour la troisième fois qu’en 1837, après la dissolution de la « société agronomique » [33]. Au séquestre de Zaplan s’ajouta l’action de la Obsteasca epitropie (curatelle générale), qui obtint, à un certain moment, la vente aux enchères des biens de Balaceanu [34]. Dans ces conditions, il est évident que dès le départ, l’activité des « frères agronomes » était prati-quement paralysée.

Pourtant, durant une année et demie, la « société agronomique » fonctionna. Les « frères agronomes » devaient se consacrer - selon les termes d’un « contrat » - aux « travaux de l’industrie et des champs » [35]. L’activité agricole se déploya en tenant compte des conseils de l’agronome Crateros, lui aussi sociétaire, qui prépara un plan de production [36] (un mémoire rédigé par Diamant en 1841 précisait : « Les terres seront exploitées et cultivées selon les dernières méthodes de l’Europe avancée en ce qui concerne l’agriculture [37]. »). A Scaieni, on cultiva le maïs, on pratiqua le jardinage et la culture de la vigne ; à cela, s’ajouta le défrichement des terrains, les travaux d’irrigation ; on construisit des puits et des fontaines [38]. La « société agronomique » acheta un certain nombre de bêtes de somme [39], et elle se préoccupa aussi de la modernisation des outils de travail, ce qui contribua d’ailleurs à sa dissolution : demandant que lui soit cédée une charrue modèle importée par la société agronomique organisée sous le patronage du prince régnant à Pantelimon, près de Bucarest, le groupe des « frères agronomes » provoqua l’ire du prince Ghica qui désirait que la ferme de Pantelimon gardât un véritable monopole technologique [40] !

Conformément à la doctrine de Fourier, on déploya aussi une activité industrielle à Scaieni. Deux moulins, un moulin à foulon, l’exercice de certains métiers - on constatait l’existence d’artisans : cordonniers, tailleurs, un pelletier, un relieur - confirment cette activité [41]. Comme on l’a constaté, les « frères agronomes » étaient susceptibles de réaliser une « pluralité d’activités par le mécanisme de l’attraction, des inclinations et de la capacité de chacun [42]. »

Quand un représentant des autorités se présenta, en septembre 1836, à Scaieni, Balaceanu motiva l’absence de certains membres par le fait que ceux-ci déployaient « des spéculations commerciales ». Il parla, exagérant à l’évidence, de leur présence « dans toute la Valachie », mais aussi à Vienne, à Paris et en Grande-Bretagne [43]. La « société agronomique » avait un « économe intérieur » et un « économe extérieur » [44]. Les produits étaient vendus par l’intermédiaire des trois auberges, une boulangerie fonctionnant dans l’une de ces auberges [45] ; et, toujours à Scaeini, des cabarets fonctionnaient aussi près des moulins [46]. Une importante partie des produits de Scaieni était vendue sur le marché de Bucarest, où existait une « filiale » de la « société agronomique », dirigée par Jean Balaceanu [47].

L’un des « frères » remplissait la fonction de « secrétaire de la société » [48]. Il devait tenir un relevé de la production journalière ; on avait aussi des registres de comptabilité en partie double [49].

La journée de travail était de huit heures et l’on cherchait à assurer un régime de travail rationnel et varié [50]. La répartition devait se faire - d’après les contrats que l’on possède encore - en tenant compte du travail et du talent, une fois déduites les dépenses de logement, d’alimentation et de vêtements [51]. Pour ceux qui avaient apporté une contribution sous forme d’argent (le paiement du fermage), on tenait également compte du capital dans la répartition [52]. Toutefois les cotes fixées par Fourier (5/12e au travail, 4/12e au capital, 3/12e au talent) ne furent pas appliquées.

A Scaieni, l’embryon de phalanstère bénéficia d’un bâtiment. Balaceanu s’était réservé une chambre, et les « frères agronomes » logeaient dans des dortoirs communs où se trouvaient « de nombreux lits (...) à la manière de ceux de l’hôpital [53]. » Un neveu de Balaceanu relata ses impressions lors d’une visite effectuée postérieurement à la dissolution de la « société agronomique », en montrant que les constructions présentaient d’un côté la maison ancienne des maîtres du domaine à plusieurs étages, et que des trois autres côtés, Balaceanu avait fait construire des rangées de chambres « du genre des cellules monastiques, mais grandes, spacieuses [54]. » Evidemment, ce n’était qu’un embryon de construction phalanstérienne, mais l’intention reste cependant significative, surtout dans la mesure où elle correspondait aux moyens dont Balaceanu disposait.

On doit ajouter à ce propos que dès le 24 juin [5 juillet] 1834, Diamant, en écrivant à Fourier, l’avait informé :

« Des architectes assez bons pour se charger de la construction du phalanstère, nous en avons ici. Je m’occupe maintenant d’en faire le plan, mais comme j’ai oublié, étant à Paris, de vous demander des renseignements sur quelques détail : par exemple, le nombre, les dimensions des séristères, chambres, dortoirs, salles à manger, cuisines, etc., je vous prie, Monsieur, de m’envoyer plutôt un plan détaillé, et l’argent qu’il vous coûtera, vous le recevrez de mon ami Nicolas [Kretzulesco]. Je vous demande ce plan, parce que j’espère fortement que nous commencerons la constitution du phalanstère cette année-même, car nous avons des matériaux. Mr Mauritze s’occupait de faire un plan détaillé (...) [55]. »

Une année plus tard, Diamant était toujours préoccupé par ce problème, car le 17 [29] juin 1835, il demanda encore à Jean Ghica de ne pas oublier de lui envoyer « par une occasion sûre le programme des bâtimens du Phalanstère », au sujet duquel il avait écrit à Maurice (« Mauritze »), un architecte demeurant 69, rue Richelieu [56]. On ne sait si l’architecte fouriériste transmit ou non ces plans, mais en tout cas, les constructions effectuées à Scaieni démontrent que l’on a essayé, au moins en partie, d’appliquer les conceptions de Fourier à cet égard.

A Scaieni, on avait aussi organisé la garde de la colonie, dont le responsable était Sandu Nohaia [57]. « A celui-ci, on confia la surveillance de la porte du bâtiment, qu’il était chargé de garder en portant le fusil, lui-même et aussi les autres, à tour de rôle, pendant le jour et la nuit, selon les décisions de la société [58]. » La garde s’effectuait par factions de deux heures [59] et la sentinelle portait une tenue militaire [60].

A Scaieni, il existait une cuisine commune, l’un des « frères » était cuisinier, et conformément à l’enseignement de Fourier, l’on offrait au choix quatre menus, auxquels s’en ajoutait un cinquième destiné aux invités et aux visiteurs [61]. Vu le nombre relativement restreint des « frères agronomes », Balaceanu supportait lui-même les frais supplémentaires nécessaires à la cuisine collective des « sociétaires » [62].

Toutefois, l’expérience de Scaieni était dès le début condamnée, surtout à cause de la situation financière du domaine. Séquestre et mise en vente ne pouvaient assurer un climat serein à la « société agronomique ». Les efforts et l’habileté de Balaceanu visant à faire face aux dettes et aux pressions des créanciers et des autorités, qui prêtaient leur concours à ces derniers, s’avérèrent insuffisants, compte tenu aussi du fait que toute action de ce type ne pouvait espérer bénéficier de la sympathie des autorités administratives (y compris celle du prince régnant !) et judiciaires (surtout celles du département de Sacuieni, dont dépendait Scaieni), ni évidemment de celle des boyards propriétaires fonciers confrontés à une expérience pour eux incompréhensible. Il est significatif qu’à un certain moment, les « frères agronomes », et en même temps, les « fermiers » du domaine aient cherché à seconder le directeur-fondateur dans sa bataille judiciaire, leur concours s’avérant par ailleurs inutile [63]. L’attitude carrément hostile du prince régnant Alexandre Ghica, probablement entretenue par son frère Michel - ce dernier étant l’organisateur de la société agronomique de Pantelimon - contribua aussi à l’échec. Enfin, une partie des « frères agronomes », eux-mêmes confrontés d’un côté aux difficultés et de l’autre aux actions répressives, se désolidarisèrent de l’entreprise, se déclarant trompés et demandant justice contre Balaceanu, tout en évoquant aussi parmi les motifs de l’échec de la société l’absence de Théodore Diamant [64].

La constitution de la « société agronomique et manufacturière » avait été le résultat de la propagande de Diamant, et aussi des rapports d’amitié et de parenté de celui-ci avec les frères Balaceanu. Pourtant, les documents ne font pas mention de sa présence effective à Scaeini. Dans son annonce de 1835 concernant la pension, le directeur-fondateur avait attribué à Diamant l’organisation, et implicitement la direction, de l’enseignement à Scaieni [65], mais celui-ci ne peut pas être compté au nombre de ceux qui y enseignèrent. Dans leur réclamation adressée au prince régnant le 9 [21] décembre 1836, dix des « frères agronomes » contraints de quitter Scaeini indiquaient comme première clause de leur contrat avec Balaceanu non respectée celle qui stipulait « Monsieur Théodore Diamant enseigne les mathématiques, l’économie sociale, la langue française et d’autres sciences. » Or, précisaient les réclamants,« nous ne l’avons même pas vu » [66]. Toutefois, Balaceanu inscrivit en septembre 1836 le nom de Diamant parmi les quatorze « frères agronomes » « qui n’étaient pas à Scaieni », tout de suite après l’agronome Crateros et son frère Jean qui dirigeait à Bucarest la filiale de la société [67]. Pour ce qui est de Diamant lui-même, il adressa le 3 [15] juin 1836 une lettre à Fourier dans laquelle il condamnait Balaceanu et se félicitait « de ne pas s’être engagé plus avant dans l’entreprise [68]. » Pourtant, un an auparavant, il s’était encore montré favorable à la tentative de Scaieni. Mais comme Fourier lui-même, réticent envers l’entreprise de Condé-sur-Vesgres, Diamant exprima sa réserve, puis se détacha de l’action de Balaceanu, considérée probablement comme reflétant une interprétation trop laxiste du fouriérisme. Il est possible que cette attitude lui ait été imposée par la position de Fourier lui-même envers l’essai fouriériste de Valachie. Dans ses mémoires, Nicolas Kretzulesco nous indique que, le recevant, Fourier « avait critiqué Diamant à cause de son idée d’avoir tenté d’appliquer la doctrine phalanstérienne », et avait en outre précisé que « sa doctrine concernant l’organisation de la société nécessit[ait] encore de nombreuses études et un profond jugement [69]. » Diamant a peut-être tenu compte de cette opinion et, en tout cas, quoi qu’il eût été à l’origine de l’expérience de Scaieni, il n’avait pas été satisfait des modalités de constitution de la « société agronomique » et s’était par conséquent détourné de cette initiative. On doit encore préciser qu’en dépit de ses désillusions, Diamant resta néanmoins l’ami de Balaceanu : en février 1836, il le représentait lors d’une vente aux enchères dans le département de Téléorman et en novembre 1836, il figurait parmi les témoins invités à certifier son testament. Dans le même temps il continua d’être un disciple de Fourier, comme le démontre le Mémoire adressé en 1841 au gouvernement de Moldavie, afin que soient également organisés des phalanstères dans ce pays [70].

Durant les derniers mois de 1836, les sociétaires de Scaieni, à l’exception de deux personnes originaires du domaine, furent contraints par les autorités à quitter la société ; quant à Balaceanu, il fut arrêté par ordre du prince, qui manifesta son hostilité en le qualifiant « d’homme marqué par la sottise de son esprit et par de mauvaises habitudes [71]. » L’évacuation des lieux s’opéra en plusieurs étapes au cours du mois de décembre, alors que Scaieni se trouvait placé sous un régime de surveillance et d’occupation. La résistance armée - évoquée par certains auteurs - qu’auraient opposée les « frères agronomes » appartient à la légende et non à la réalité.

Scaieni a représenté une expérimentation fouriériste sui generis. Il est évident que tant par le nombre des « frères agronomes » que par son organisation et son fonctionnement, l’embryon de phalanstère de Valachie fut loin de correspondre pleinement au système et aux préceptes de Charles Fourier. Cependant, Scaieni reste la seconde expérimentation fouriériste sur un plan mondial. Si l’on tient compte du niveau de développement de la société roumaine pendant la quatrième décennie du XIXe siècle, cette tentative présente un intérêt d’autant plus particulier. Remarquable aussi a été par ailleurs l’impact idéologique que Fourier a exercé sur certains intellectuels roumains dès la décennie mentionnée ; quant à Diamant et Balâceanu, ils sont à ranger tous les deux au nombre des disciples actifs de Fourier. En tout cas, le rôle important qu’a joué le philosophe et sociologue français dans les processus et les mutations idéologiques qui se sont produits dans les Pays Roumains il y a de cela un siècle et demi ne saurait être contesté.


Dan Berindei

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Notes

[1] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul de la Scaeieni (Le Phalanstère de Scaieni, Bucarest, 1966, p. 348.

[2] G. ZANE, "Le saint-simonisme et le fouriérisme en Roumanie", Economies et sociétés (Genève), vol.IV, n° 10 (1970), p. 1951.

[3] I. COJOCARU et Z. ORNEA, op. cit., p. 353.

[4] I. GHICA, Teodor Diamant, in Opere (Œuvres), Bucarest, 1967, vol. I, pp. 292-293.

[5] Nicolae KRETZULESCU, Amintiri istorice (Souvenirs historiques, Bucarest, 1895, p. 41.

[6] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., p. 213.

[7] On connaît, à ce jour, trois articles signés T. D. et deux autres reproduits par Gr. MLADENATZ dans le volume T. DIAMANT, Scrieiri economice (Ecrits économiques), Bucarest, 1958, pp. 95-106.

[8] Ibid., p. 95.

[9] I. HELIADE-RADULECU, Issachar sau laboratorul, scriere sotiala, politica si literara (Issachar, ou le laboratoire ; écrits sociaux, politiques et littéraires), Bucarest, 1859-1869, p. 157.

[10] Ion GHICA, Opere, Bucarest, 1956, vol. I, p. 292.

[11] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., pp. 212-215.

[12] T. DIAMANT, Scrieri economice, p. 50, note 1.

[13] N. KRETZULESCU, op. cit., p. 42.

[14] G. ZANE, op. cit., p. 1952, note 1.

[15] Cezar BOLLIAC, Opere, Bucarest, 1956, vol. II, pp. 51-53.

[16] I. GHICA, op. cit., vol. I, p. 294.

[17] Voir Dan BERINDEI, "Urmasii lui Constantin Brancoveanu si locul lor in societatea romanesca. Genealogie si istorie" (Les descendants de Constantin Brancoveanu et leur place dans la société roumaine), in Mélanges Constantin Brancoveanu, sous la dir. de Paul CERNOVODEANU et Florin CONSTANTINIU, Bucarest, 1989, pp. 275-285 + tableaux généalogiques.

[18] Stefan D. GRECEANU, Genealogiile documentate ale familiilor boieresti (Les généalogies documentées des familles de boyards), Bucarest, 1913, vol. I, p. 173.

[19] Voir Constantin BALACEANU-STOLNICI, Cele trei sageti. Saga Balacenilor (Les trois flèches. Saga des Balaceanu), Bucarest, 1990, pp. 186-206.

[20] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., p. 222.

[21] Ibid., p. 225.

[22] Ibid., pp. 26-267.

[23] Ibid., p. 268.

[24] Ibid., p. 101.

[25] Ibid., p. 262.

[26] Ibid.

[27] Ibid., pp. 250-251.

[28] Ibid., pp. 243-249.

[29] Ibid. p. 70.

[30] Ibid., p. 298.

[31] Ibid., pp. 241-242.

[32] Ibid., pp. 266-267.

[33] Ibid., pp. 160 sq.

[34] Ibid., pp. 162-163.

[35] Ibid., p. 103.

[36] Ibid., p. 107.

[37] T. DIAMANT, Srieri economice, op. cit., p. 117.

[38] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., pp. 106 sq.

[39] Ibid., pp. 108-109.

[40] Ibid., pp. 286-288.

[41] Ibid., pp. 122-120.

[42] Ibid., p. 120.

[43] Ibid., p. 258.

[44] Ibid., p. 266.

[45] Ibid., p. 123.

[46] Ibid., p. 124.

[47] Ibid., p. 245.

[48] Ibid., p. 266.

[49] Ibid., p. 131.

[50] Ibid., pp. 134-137.

[51] Ibid., p. 139.

[52] Ibid., p. 138.

[53] Ibid., p. 258.

[54] Stefan GRECEANU, op. cit., vol. I, p. 173.

[55] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., p. 212.

[56] Ibid., p. 228.

[57] Ibid., p. 127.

[58] Ibid., p. 284.

[59] Ibid., p. 291.

[60] Ibid., p. 258.

[61] Ibid., p. 141.

[62] Ibid., pp. 142, 341.

[63] Ibid., pp. 226-227.

[64] Ibid., pp. 290 sq.

[65] Ibid., p. 266.

[66] Ibid., pp. 297-298.

[67] Ibid., p. 268.

[68] G. ZANE, Studii (Etudes), Bucarest, 1980, p. 90.

[69] Nicolae KRETZULESCU, op. cit., p. 42.

[70] I. COJOCARU et Z. ORNEA, Falansterul, op. cit., p. 99.

[71] Ibid., p. 185.



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