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RIOT-SARCEY Michèle , BOUCHET Thomas, PICON Antoine (dir.) : Dictionnaire des utopies (2002)

Paris, Larousse, coll. "Les Référents", 2002, VIII-284 p.


Bernard Desmars  |  2002 / n° 13 |  décembre 2002



Index

Personnes : Bouchet, Thomas - Picon, Antoine - Riot-Sarcey, Michèle

Pour citer ce document

DESMARS Bernard , « RIOT-SARCEY Michèle , BOUCHET Thomas, PICON Antoine (dir.) : Dictionnaire des utopies (2002)  », Cahiers Charles Fourier , 2002 / n° 13 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article210 (consulté le 15 novembre 2017).

Texte intégral

Plusieurs manifestations récentes - exposition à la Bibliothèque nationale de France, Rendez-vous de l’histoire à Blois... - ont traduit un intérêt renouvelé pour le thème de l’utopie ; en ces occasions comme dans plusieurs publications de ces dernières années, les dimensions critiques, mobilisatrices, émancipatrices ou anticipatrices de l’utopie ont davantage été mises en valeur, même si le terme et ses dérivés, dans l’usage courant ou dans un emploi polémique, peuvent continuer à désigner la chimère ou l’illusion. Le Dictionnaire des utopies contribue à cette réflexion, la forme dictionnaire n’ayant pas ici pour but de normer l’objet en le définissant ou de le circonscrire par l’accumulation d’articles, mais plutôt de souligner la multiplicité des approches possibles.

L’ouvrage, coordonné par Michèle Riot-Sarcey, Thomas Bouchet et Antoine Picon, rassemble 69 auteurs (pour la plupart des universitaires, mais aussi un éditeur et écrivain, Gérard Klein, spécialiste de science-fiction) qui ont rédigé une centaine de notices constituant le corpus. Celui-ci est complété par un bref thésaurus - qui renvoie aux entrées du corpus - puis par une bibliographie thématique et un index des noms de personnes. Il est évidemment impossible de rendre compte de toutes les directions empruntées dans ce dictionnaire. Aussi, dans les lignes suivantes, on s’intéressera, d’une part au projet qui sous-tend l’ensemble, d’autre part aux articles qui concernent plus spécifiquement le fouriérisme.

Michèle Riot-Sarcey, dans une introduction de trois pages, présente les intentions des responsables de l’ouvrage : tout d’abord, la prise en compte de la diversité des significations et des expériences de l’utopie, d’où le pluriel utilisé dans le titre ; d’où aussi la variété des entrées : voisinent en effet des « créateurs d’utopie », comme Thomas More et son Utopia, Morelly, Cabet et d’autres encore, des « penseurs de l’utopie » (Walter Benjamin, Ernst Bloch...), des romanciers (Orwell, Zamiatine...) et des œuvres (L’An 2440 de Louis-Sébastien Mercier...), mais aussi des événements (par exemple la Commune de Paris), des courants politiques (anarchisme, communisme...), des champs artistiques (architecture, théâtre, cinéma...), et encore des études sur Internet, les langues universelles, le somnambulisme, le totalitarisme...

Ensuite, second principe, ces « utopies » sont inscrites dans l’espace et le temps qui les ont vu naître, essaimer, se déployer ou être comprimées. En effet, « l’exigence consiste à ne pas se satisfaire du mot mais à retrouver le sens d’une construction imaginaire dans un temps donné comme dans la succession des temporalités qui, au cours de l’histoire, voient ce sens se transmettre et se transformer au gré des interprétations ou des appropriations successives » (Introduction, p. V). Les projets ou fictions « utopiques », même lorsqu’ils paraissent se situer hors du temps ou dans un non-lieu, sont élaborés à un moment particulier de l’histoire, en fonction d’enjeux ou de situations spécifiques, le genre permettant justement d’opérer un décalage ou d’apporter une perception critique. Aussi les notices, plutôt que de proposer des définitions atemporelles, visent-elles à restituer la diversité et l’historicité des discours et des expériences utopiques.

Ces deux principes - où l’on peut d’ailleurs retrouver les analyses développées par Michèle Riot-Sarcey dans plusieurs de ses ouvrages récents, en particulier, Le réel de l’utopie. Essai sur le politique au XIXe siècle (1998) et L’utopie en questions (2002) - suscitent une très grande variété d’approches de l’utopie, favorisée par la diversité des champs disciplinaires (littérature, philosophie, histoire, sociologie...) auxquels appartiennent les différents auteurs.

Plusieurs entrées concernent plus spécifiquement le fouriérisme : « école sociétaire » par Denis Burckel et Loïc Rignol, « Fourier » par Franck Malécot, « fouriéristes américains » par Carl J. Guarneri, « Réunion (colonie fouriériste de) » par Michel Cordillot. Mais Fourier ou ses disciples sont aussi présents dans d’autres articles, comme « communautés socialistes », par Frédéric Moret, « socialisme utopique » par Henri Maler, « utopie du politique (l’) », par Michèle Riot-Sarcey... L’index permet également de retrouver Jean-Baptiste Godin à l’article « Architecture », Considerant à « peuple et souveraineté », à « ville idéale »..., et Fourier dans de nombreuses notices.

Chacun de ces thèmes est envisagé par rapport à la question de l’utopie : la notice « Fourier » n’est donc pas un article biographique, mais une présentation de « l’utopie fouriérienne » ; et « école sociétaire » propose une analyse des « relations entre les disciples de Fourier et l’utopie », plutôt qu’une histoire du mouvement phalanstérien lui-même. Cependant, dans ce texte comme dans celui qui est consacré aux « communautés socialistes », l’histoire de l’école sociétaire semble se limiter à la monarchie de Juillet et à la Seconde République (et l’expérimentation en France à la tentative de Condé-sur-Vesgre en 1832-1833), le second texte considérant par ailleurs que l’échec rapide de Considerant au Texas « sonne le glas d’un mouvement fouriériste que la répression menée par le parti de l’Ordre et Louis-Napoléon Bonaparte avait déjà abattu ». Sans doute une étude du monde fouriériste prolongée au-delà de 1850-1855 amènerait-elle à nuancer sinon à modifier ce jugement qui occulte le fait que les militants fouriéristes ont dû, sous le Second Empire, puis la Troisième République, confronter leurs aspirations phalanstériennes, conservées par nombre d’entre eux, aux changements politiques et sociaux et plus généralement à l’épreuve du temps ; on peut d’ailleurs regretter l’absence dans la bibliographie du Fourier. Contribution à l’étude du socialisme français de Hubert Bourgin, certes remplacé sur maints aspects (en particulier sur la biographie de Fourier et le rôle de Considerant dans l’école sociétaire), par les travaux de Jonathan Beecher, mais qui garde une utilité certaine pour la seconde moitié du siècle.

Soulignons enfin pour terminer la maniabilité et la lisibilité (malgré la densité du texte) de ce dictionnaire, dont la richesse et la variété du contenu permettent d’approfondir et d’élargir la réflexion sur les utopies en rompant avec les paresseuses analyses traditionnelles sur les mondes irréels ou imaginaires.


Bernard Desmars

Bernard Desmars

Bernard Desmars est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine. Après avoir étudié la délinquance des premières décennies du XIXe siècle, il s’intéresse depuis quelques années déjà aux militants fouriéristes, et surtout à ce qu’ils deviennent après la Seconde République, aux voies qu’ils empruntent pour réaliser leurs ambitions et concrétiser leurs idéaux. Il participe depuis une quinzaine d’années aux activités de l’Association d’études fouriéristes. Il a récemment publié Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (Dijon, Presses du Réel, 2010)


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