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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

51-65
Toussenel et la femme
Article mis en ligne le décembre 1990
dernière modification le 18 septembre 2004

par Crossley, Ceri

Alphonse Toussenel (1803-1885) occupe une place tristement célèbre dans l’histoire de l’antisémitisme en France. Rappelons qu’en rédigeant La France juive (1886) Edouard Drumont a voulu rivaliser avec son illustre prédécesseur, auteur des Juifs rois de l’époque (1847) : « Ma seule ambition, je l’avoue, après de longues années de labeur littéraire, serait que mon livre pût prendre place auprès du sien dans la bibliothèque de ceux qui voudront se rendre compte des causes qui ont précipité dans la ruine et dans la honte notre glorieux et cher pays [1]. » Toutefois mon but principal ici n’est pas de revenir sur la question de l’antisémitisme de Toussenel, mais d’éclairer un autre aspect de sa pensée : sa vision du rôle dévolu à la femme. J’étudierai surtout les deux ouvrages d’histoire naturelle : L’Esprit des bêtes. Zoologie passionnelle (1847) et Le Monde des oiseaux. Ornithologie passionnelle (1853-1855) [2]. Ces deux textes ne méritent nullement l’oubli dans lequel ils sont tombés. Cette zoologie passionnelle est tout le contraire d’une étude sèche et rebutante. Toussenel écrit avec verve, avec brio, avec audace. L’imagination reprend ses droits pour nous révéler l’unité mystérieuse du monde [3]. Toussenel pose avec force le problème du rôle et du destin de la femme, mais il le fait dans le contexte d’une réflexion sur le monde animal. Nous avons affaire non seulement à la femme rédemptrice chère aux romantiques, mais à un corps inséré dans l’histoire et dans la nature [4]. Le cas de Toussenel illustre la mise en place d’une série d’oppositions : masculin/féminin, nature/société, harmonie/civilisation. Son rêve est de concilier les extrêmes, d’accorder à la femme le rôle supérieur qui lui est dû mais qui lui est refusé par un monde hypocrite, organisé par le pouvoir masculin. Le triomphe de la femme marquera la victoire du beau, de l’harmonieux, du désir. Ce sera la fin du mensonge. Jusqu’à présent la femme a été prise dans le discours masculin qui la définissait comme impure, inférieure, coupable. En s’émancipant elle transformera la société. Cependant, au lieu de s’ouvrir sur la transparence et la communauté rêvée, la loi nouvelle appelle de nouvelles exclusions - et surtout celle du Juif. L’harmonie s’accommode ainsi de l’idée de normativité. Le cas de Toussenel révèle comment la vision progressiste de la réhabilitation de la femme peut devenir discours de vérité, intolérant et brutal. Désormais la femme réclamera la soumission de l’homme ; ce sera une soumission légitime, consentie - mais somme toute restreinte. L’important du reste est ailleurs. A ce couple, à cette alliance qui fonde l’unité et l’ordre nouveau il faut son Autre. Et cet Autre sera le Juif, celui qui est hors du vrai.

Les idées de Toussenel procèdent directement des théories de Fourier, dont il partage la critique de la civilisation et l’analyse de l’histoire. Il partage surtout sa vision du monde naturel conçu comme un réseau de correspondances, d’analogies. Cette interprétation de la nature, cette « zoologie passionnelle », fournit le sens de l’idée fouriériste de l’homme et définit la nature de la lutte qu’il veut entreprendre contre le commerce, le capital et la « féodalité financière ». La rationalité règne dans la nature, mais c’est une rationalité qui ressemble à la déraison aux yeux de ceux qui se disent civilisés. Le ressort de la vie c’est le désir. La matière est le principe passif ; elle est mise en mouvement par l’amour. Croire en l’amour, c’est libérer des possibilités et aider l’humanité à progresser vers l’harmonie. L’amour est le principe unificateur du cosmos : « Une seule loi régit l’univers : l’Amour. L’Amour est le moteur divin, irrésistible, qui attire la Terre vers le Soleil, l’amant vers sa maîtresse, la sève vers l’extrémité des rameaux, la molécule métallique soi-disant insensible vers la molécule de même nature [5]. » Que l’homme se libère de l’idée d’un dieu distributeur de récompenses et de punitions : « Dieu nous a mis au monde pour aimer et jouir ; aimons, soyons heureux pour faire plaisir à Dieu [6]. » A l’instar de Fourier, Toussenel dénonce la fausse morale, celle qui réprime les passions, celle qui est responsable des guerres, de l’oppression, de la servitude. Il développe également le côté extravagant de la pensée de son maître : les arômes planétaires, la sexualité stellaire, les analogies. L’analogie fournit une explication générale de l’univers, révèle l’unité du monde. L’humain n’est pas séparé du naturel. Au contraire : les bêtes, les fleurs, les minéraux sont autant de « moules divers pétris par la puissance créatrice des Planètes, pour représenter la passion humaine [7] ». Les créatures inférieures sont en réalité le miroir de nos passions : « la bête n’est qu’une fraction passionnelle de l’être supérieur appelé homme [8]. » Tout se tient et tout a un sens, et ce, malgré des effets en apparence contradictoires. Tout est lié : les passions de l’homme et la vie des planètes, les sons et les couleurs. La perception humaine, limitée par le temps, ne peut que difficilement embrasser la totalité des choses : « L’homme est de toute éternité dans la pensée de Dieu, comme tous les autres jalons de la série universelle des êtres, et du moment que Dieu le pense, IL EST. Et le moule inférieur annonce le supérieur créé ou à créer ; et le supérieur résume et contient tous les inférieurs [9]. » C’est ainsi que si Toussenel ne croit pas en un Dieu personnel intervenant dans sa création, il reste convaincu de l’action providentielle et de la présence d’un principe supérieur qui s’actualise dans le temps et dans l’espace. Un ordre sous-jacent sous-tend et gouverne le mouvement cosmique dont le but est la réalisation de l’harmonie. Le monde moral est impliqué dans le monde physique - tel est le présupposé de la théorie des animaux emblèmes des passions humaines. Et en dernière analyse, tout repose sur la loi des nombres, mais les nombres eux-mêmes possèdent des « propriétés passionnelles » [10]. La vie ressemble à une poursuite amoureuse. Une force désirante traverse le cosmos, force que Toussenel identifie à l’électricité :

« Toute substance pénétrable par l’électricité est susceptible d’aimer et de sentir, et tous les corps sont pénétrables par l’électricité, qui joue dans la nature le rôle d’agent universel d’attraction, de vie et de fécondité. [...] L’électricité opère sur tous les corps en leur donnant un sexe, c’est-à-dire en les dédoublant, de façon à ce que chacune des deux parties disjointes éprouve un désir furieux de rejoindre l’autre. Aimer, c’est être électrisé ; c’est sentir qu’on est dédoublé et éprouver le besoin de se recompléter. L’homme et la femme, qui sont deux sur la terre, ne sont qu’un dans l’autre vie, je veux dire la vie aromale, et c’est même pour cela que le nombre des femmes est égal à celui des hommes sur la surface de tous les globes. L’électricité prêche d’exemple, et la poursuite acharnée que se font ses deux sexes est la cause de toutes les grandes crises de la nature, y compris la reproduction des êtres et leur développement. Les typhons, les ouragans, les tremblements de terre ne sont pas autre chose que des explosions de fluide électrique, c’est-à-dire d’amour comprimé. L’éclair est le baiser des nuages, orageux mais fécond [11]. »

Il fallait laisser ce passage se déployer pour saisir comment Toussenel valorise l’amour comme source du sens et origine du mouvement universel. Des affinités secrètes existent entre les différents corps qui constituent le monde phénoménal. Toussenel fait de la zoologie passionnelle l’expression des grandes vérités fondamentales. Il suit Fourier en ce qu’il fait de la circulation des énergies passionnelles la clef de sa démonstration. Il croit à l’universalité de son schéma. La femme est un objet de désir à qui « Dieu n’a donné le charme et le don de séduire que pour maintenir l’homme en puissance de passion » [12]. Mais la femme reste un être mystérieux : « La science n’a jamais pu calculer, même approximativement, la puissance de fascination qui se condense quelquefois en un simple regard de femme [13]. » A la manière de Fourier, Toussenel souligne l’importance de la liberté dans l’amour ; la passion est sainte puisqu’elle vient de Dieu. Mais les habitants de ce monde hypocrite trouvent difficile d’admettre que « la liberté d’amour, que la liberté du choix est la première condition de la dignité de la femme et du bonheur de l’homme » [14]. Toutefois, Toussenel ne développe pas le discours sur la sexualité de la même façon que son maître. S’il critique fortement l’institution du mariage, il ne prône pas pour autant la liberté sexuelle, du moins pas comme Fourier l’envisageait dans le Nouveau monde amoureux. Pour Toussenel, comme pour Considerant, la théorie des passions reste généralement plus circonscrite et vient s’intégrer à une vision de l’organisation sociale qui ne débouche pas véritablement sur la libération du désir. Cependant Toussenel partage sans