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Une lettre de Victor Considerant à Wladimir Gagneur (22 avril 1882)
Article mis en ligne le 12 mai 2010
dernière modification le 13 mai 2010

par Coulaud, Eric B.

Découverte dans un lot d’autographes acheté par un marchand de vieux papiers de l’Ain et remise en vente sur un site de ventes aux enchères sur internet, cette lettre de Victor Considerant est parvenue jusqu’à nous.
Datée du 22 avril 1882, elle est adressée à Gagneur.
Bien que l’enveloppe n’ait pas été conservée, on peut aisément supposer qu’il s’agit du fouriériste et ami de Considerant, Wladimir Gagneur.
Elle est écrite (recto-verso) sur une demi-feuille de papier pliée en deux.

" 22 avril 82. Je suis bien en arrière pour te remercier de ton bon souvenir mon cher Gagneur, mais il ne faut pas m’en vouloir autrement, tu veux me mettre dans la gallerie [sic] des hommes du jour, mais mon cher ami il y a bien longtemps que je ne suis plus un homme du jour, et j’y serais fort déplacé, je te prie de présenter mes plus empressés compliments à tes dames que je serais heureux de visiter quelque fois. Ce à quoi je ne manquerais pas si nous n’étions pas à des distances qui me paraissent de plus en plus grandes à mesure que j’avance, (en âge bien entendu) mais si mes jambes sont paresseuses mes souvenirs sont toujours alertes pour tous ceux qui m’ont témoigné amitié et bienveillance, je te prie d’être mon témoin auprès de tout ton monde, avec les souvenirs, donc, de nos vieilles bonnes et amicales relations. V. Considerant "

Cette émouvante missive adressée à Gagneur, et reproduite ci-dessous, est donc une réponse à une sollicitation que ce dernier aurait adressée à Victor Considerant pour réaliser sa biographie dans la galerie des hommes du jour (ne pas confondre avec le journal libertaire « Les Hommes du jour » publié entre 1908 et 1912).
Mais Victor Considerant qui vit alors dans son appartement rue du Cardinal Lemoine, dans le Quartier Latin, à Paris est au crépuscule de sa vie. Il a perdu sa compagne Julie deux ans auparavant (ce qui a été pour lui un immense choc psychologique et affectif), il lui dit être bien en retrait de la vie politique pour figurer dans la galerie des hommes du jour.
Ce n’est qu’en partie vrai, car s’il ne fait plus confiance aux diverses chapelles socialistes et les accuse d’impuissance à changer le cours des choses et de manquer d’imagination, il n’a pas renoncé, en ce début des années 1880, à la fondation d’une nouvelle École sociétaire. Une École qui aurait revisité et dépoussiéré les théories fouriéristes à la lumière des dernières découvertes scientifiques et en particulier des théories de Charles Darwin que Considérant étudiait particulièrement. Il continuait d’ailleurs, en éternel étudiant, à assister aux cours de la Sorbonne. Toutes ces nouvelles connaissances l’amèneront à remettre en question la vision de Fourier en un « ordre providentiel » qui s’apparente plus à une question d’ordre religieux qu’a une démarche scientifique.
Pour cela il travaillait sur le manuscrit intitulé : « Des vues que je ne soutiendrais plus aujourd’hui, les ayant reconnues pour erronées » Texte inédit, écrit à peu près à la même époque que cette lettre.

Wladimir Gagneur (9 août 1807 - 10 août 1889), propagandiste fouriériste, ami de Just Muiron et de Considerant, joua un rôle important dans le développement du mouvement coopératif ; il fut en particulier le créateur de fruitières dans le Jura.
Après le Coup d’État de Bonaparte du 2 décembre 1851, il organisa la résistance dans le Jura mais fut contraint de s’exiler un temps en Belgique.
Rentré à Poligny en 1864, il contribua à la fondation de la coopérative d’édition qui créa L’Association. Bulletin des coopératives françaises et étrangères.
En 1869, il fut élu député républicain du Jura ; il devint ensuite sénateur jusqu’à sa mort en 1889, mais conserva jusqu’au bout sa foi fouriériste. Bien qu’à peine plus âgé d’un an que Victor Considerant, il est donc, en 1882, bien intégré dans le système politique et parlementaire de son époque, système dont Victor Considerant se méfiait, pour en avoir fait partie à un moment de sa vie (représentant du peuple en 1848 et 1849) ; il en connaissait les rouages, les aboutissants et les limites. Cela ne l’empêcha pas de garder toute son amitié à Gagneur comme en témoignent les termes de « vieilles bonnes et amicales relations » employés dans la lettre.

Pour une biographie plus complète de Wladimir Gagneur, voir l’article de Jean-Claude Wartelle dans le Cahier Charles Fourier n° 12 de décembre 2001.
Sur Victor COnsiderant, voir Jonathan Beecher, Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism, Univ. of California Press, 2001 (traduction française en 2010 aux Presses du Réel)

La lettre (recto)
La lettre (verso)