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Tessié du Motay, Cyprien (Marie)
Article mis en ligne le 6 juillet 2026

par Desmars, Bernard

Né le 6 mars 1818 à Angers (Maine-et-Loire), décédé le 6 juin 1880 à New York (États-Unis). Poète, auteur d’un livret d’opéra ; et surtout chimiste, auteur de plusieurs inventions concernant la photographie, l’éclairage au gaz, l’utilisation de l’air comprimé, etc. Abonné à La Phalange, puis actionnaire de la société publiant La Démocratie pacifique.

Cyprien Tessié du Motay est le fils d’un négociant de Cholet [1], qui est nommé maire de cette ville en 1830 et exerce cette fonction jusqu’à sa mort en 1838 [2].

Tessié du Motay (par E. Altmeyer)

Il est aussi le neveu d’Eugène-Marie Tessié de la Motte, d’opinions libérales sous la Restauration, député du Maine-et-Loire sous la monarchie de Juillet et la Deuxième République [3]. On a peu de renseignements sur la jeunesse et sur la formation de Cyprien Tessié du Motay. Des sources tardives – les articles parus au moment de sa mort – affirment qu’il aurait été « initié aux idées démocratiques par Lamennais, aux idées libérales par Chateaubriand » sans que des documents attestent ces influences [4].

Premières inventions

À la fin des années 1830, il effectue déjà des recherches scientifiques et techniques : il dépose en mars 1839 sa première demande de brevet d’invention pour un « nouveau système de fusil à charger par la culasse » [5]. Peu après, il entre en relation avec Antoine Andraud, qui vient de publier un ouvrage sur l’air comprimé [6]. Il quitte Cholet pour Paris, et avec Andraud, se livre à des expériences sur les usages de l’air comprimé [7]. Les deux hommes déposent ensemble en octobre 1839 une demande de brevet « pour un système complet d’agents mécaniques propres à transformer toute espèce de force en une force unique dite air comprimé, pour être mise en réserve, transportée à volonté, soit comme moteur, soit comme force de compression » [8]. Quelques mois plus tard, les deux inventeurs présentent une autre demande de brevet pour « une nouvelle machine hydraulique, dite roue fluviale, destinée à utiliser la force des eaux courantes sans le secours des chutes » [9]. Ils envoient à l’Académie des sciences un mémoire « concernant l’air comprimé employé comme force motrice » [10]. Andraud publie en 1841 une nouvelle édition de son ouvrage sur l’air comprimé, augmentée d’une partie consacrée à la présentation des travaux pratiques menés en collaboration avec Tessié du Motay [11].

Celui-ci diversifie le champ de ses recherches scientifiques dans les années suivantes et obtient en 1847 deux brevets, l’un pour des « procédés propres à la métallisation des fils, des tissus et des substances organiques » [12], l’autre pour un « procédé électrochimique de dorure, d’argenture et de platinage » [13]. Il est aussi l’auteur avec Louis Franchot d’un projet de tunnel sous-marin – plus exactement un tube déposé au fond de la Manche dans lequel circuleraient des véhicules mus par l’air comprimé – permettant de relier la France et l’Angleterre ; ce projet est présenté par le fouriériste Victor Meunier dans La Démocratie pacifique [14], puis par ses auteurs dans la Revue de l’architecture et des travaux publics dirigée par César Daly [15].

Fouriériste et républicain

Parallèlement à ses recherches, Cyprien Tessié du Motay rejoint l’École sociétaire. Il s’abonne à La Phalange [16] ; il est actionnaire de la société créée en 1843 pour publier La Démocratie pacifique, et membre de son conseil de surveillance en 1845 ; lors de l’assemblée générale des actionnaires organisée le 12 juillet 1846, il est désigné pour remplir les fonctions de scrutateur [17]. Cette même année, il se marie avec Anne Bouvard, née à Mâcon (Saône-et-Loire) et fille d’un charpentier.

Il s’essaie aussi à des activités littéraires ; il écrit quelques poèmes ainsi que le livret d’un opéra, Lénor, dont l’action se situe aux alentours de 1500, dans une Hongrie menacée par les Ottomans [18]. Il est un ami de Gérard de Nerval [19].

Dans les dernières années de la monarchie de Juillet, Tessié du Motay semble s’éloigner de l’École sociétaire à laquelle il doit de l’argent : d’après François Cantagrel, il est redevable de plus de 4 000 francs au mouvement fouriériste qui lui a fait un prêt [20].

Sous la Deuxième République, il est candidat dans le Maine-et-Loire lors de l’élection de l’Assemblée constituante en avril 1848, mais il n’est pas élu. Il s’engage dans les rangs démocrates-socialistes. En novembre 1848, il est l’un des deux secrétaires de la « commission exécutive provisoire pour la formation d’un Congrès central électoral » [21]. Il soutient le candidat Ledru-Rollin lors de l’élection présidentielle du 10 décembre 1848. Lors de la réinstallation de l’ancien club de la Révolution, il est désigné comme l’un des vice-présidents de l’association, présidée par Barbès [22]. Il intervient aussi dans les clubs sur les questions économiques et notamment sur les « banques d’échange », « la gratuité du crédit », et « l’association des bazars cantonaux » [23]. Il est l’un des trois fondateurs de la Ligue nationale pour l’abolition des impôts, qui a pour but « la réforme du système fiscal actuellement en vigueur, et l’abolition graduelle et absolue de toute contribution forcée », cela au profit de « ceux qui produisent et consomment » [24] ; en effet, « tous les impôts étant perçus sur la richesse sociale, et la richesse sociale étant produite par le travail, les impôts sont toujours au bout du compte soldés par ceux qui font ce travail, par les producteurs de la terre et de l’industrie » [25] ; et « nous prouverons que, par les banques et par l’organisation du crédit et de la circulation, l’État pourrait trouver des ressources bien plus grandes et bien moins coûteuses que celles que lui offrent maintenant les impôts et les rentes perpétuelles » [26].

Après la victoire de Louis-Napoléon Bonaparte à l’élection présidentielle et la formation du gouvernement dirigé par Odilon Barrot, il participe à des manifestations et à des groupes hostiles au pouvoir conservateur. Il figure parmi les membres du comité provisoire de l’Association générale pour la propagande socialiste, où il côtoie notamment Charles Brunier, Pierre Leroux et Jean Macé [27] ; cette association « a pour but de propager à Paris, en province et à l’étranger tous les ouvrages, toutes les brochures, tous les journaux indistinctement qui traitent du socialisme » et de répandre « les idées sociales, sans distinctions de sectes ni d’écoles, au moyen de missionnaires socialistes » [28]. Il signe fin janvier 1849 une protestation contre un projet de loi restreignant les activités des clubs [29] ; il est aussi mentionné parmi les personnalités participant aux banquets socialistes [30]. Son activité militante le conduit devant les tribunaux ; lui et deux autres vice-présidents du club Martel sont condamnés chacun à 50 francs d’amende pour avoir laissé entrer des mineurs lors d’une réunion [31]. Il figure sur la liste des candidats démocrates-socialistes du Maine-et-Loire – aux côtés notamment d’Alexandre Ledru-Rollin et de Pierre Joigneaux – lors des élections législatives du 13 mai 1849, mais il n’est pas élu [32]. Il signe en juin 1849 le texte du Comité démocratique socialiste qui proteste contre l’intervention des troupes françaises à Rome et appelle les députés à résister aux décisions du pouvoir exécutif [33]. Il se rend à la réunion organisée dans les locaux de La Démocratie pacifique afin de préparer la manifestation du 13 juin, à laquelle il participe et qui est réprimée par le gouvernement comme une tentative insurrectionnelle. Recherché par la police, il obtient un passeport portant le nom de Maurice Bouvard et arrive à Bruxelles le 16 juin [34].

Aussi fait-il partie des accusés jugés en novembre 1849 à Versailles par la Haute Cour de justice. Sur l’acte d’accusation, « Tessier de Mothay [sic] » est qualifié de « journaliste ». Il est condamné par contumace à la déportation. Pendant son exil, une fille naît à Paris, début mai 1850. Il réside successivement en Belgique, en Angleterre – où il fait partie de la commission déléguée de la Société fraternelle des Démocrates-socialistes français à Londres [35] – et en Allemagne. En novembre 1852, Proudhon écrit au prince Napoléon, cousin du président Louis-Napoléon Bonaparte, afin de lui demander d’intervenir en faveur de Tessié du Motay qui souhaite revenir en France et s’engage à « renoncer à toute action politique et à s’occuper exclusivement de travaux scientifiques et industriels » [36]. Tessié du Motay peut effectivement revenir à Paris afin de, « malgré sa contumace, revoir son pays, sauver les débris de sa fortune et poursuivre ses hautes et vaillantes études », sans que l’on sache s’il s’agit d’un bref séjour ou d’un retour plus durable [37]. On ne le voit plus désormais dans la documentation fouriériste ; il ne participe pas dans les années 1860 et 1870 aux efforts menés par quelques condisciples pour réorganiser l’École sociétaire.

Recherches scientifiques et techniques

Il continue ses travaux scientifiques et perfectionne en 1855 avec Franchot leur projet de tunnel sous-marin, décrit dans le feuilleton « Sciences » de La Presse, tenu par le fouriériste Victor Meunier [38], ainsi que dans L’Ami des sciences dirigé par le même Meunier [39].

Il s’intéresse aux industries métallurgiques : il obtient avec le négociant Jean-Jacques Fontaine des brevets concernant la « méthode de fabrication du fer » (1855) [40] et le « traitement des fontes de fer dans les fours de finerie et de puddlage » (1856) [41] ; il invente « une nouvelle méthode d’affinage de la fonte » [42]. Il travaille aussi avec un nommé Léon Krafft sur la saponification de corps gras au moyen du chlorure de zinc [43] ; il obtient deux brevets en 1860, l’un, avec un certain Armand Goegg, fabricant de glaces, « pour un procédé d’argenture et de cuivrage des glaces et des verres » [44], l’autre pour « un procédé de dégommage et de blanchiment des soies » [45].

Peut-être est-il rentré en France en 1860 [46]. Mais l’année suivante, Victor Meunier, dans le feuilleton scientifique de L’Opinion nationale en parle comme l’« un de [ses] compatriotes et amis, poussé par les vents contraires de la politique dans la Prusse rhénane qu’il dote d’industries nouvelles » [47]. Il continue à déposer des brevets en France, sur la « méthode de fabrication des bleus de Prusse solubles » [48], sur la « méthode consistant à rendre bleue, à la lumière artificielle, la couleur bleue-violette de l’indigo » [49]. En 1861, avec les maîtres de forges mosellans Karcher et Westermann, copropriétaires d’une usine située à Ars-sur-Moselle, près de Metz, il dépose une nouvelle demande de brevet pour un « procédé de réduction des minerais de fer dans les fours à coke et fusion desdits minerais de fer réduits, soit dans les hauts-fourneaux, soit dans des cubilots et autres appareils de fusion » [50]. Il reçoit avec Karcher une médaille d’or à l’Exposition universelle de Paris en 1867 [51].

Il travaille aussi avec le peintre messin Charles-Raphaël Maréchal avec lequel il obtient plusieurs brevets sur l’impression sur verre, la gravure et la photographie [52] ; ces inventions leur valent en 1866 « la grande médaille » de la Société française de photographie, puis en 1867, lors de l’Exposition universelle de Paris, une médaille d’or ; lors de cette même exposition, ils sont aussi honorés d’une médaille d’argent pour leur technique de « blanchiment de la toile » et pour « la préparation de l’oxygène » [53]. Les deux hommes inventent avec le minotier messin Émilien Bouchotte « un procédé de rhabillage des pierres meulières » [54]. Tessié du Motay est aussi dans les années 1860 l’auteur ou le co-auteur de nombreuses autres inventions concernant des domaines variés [55]. Il reçoit la Légion d’honneur en 1869 [56].

À la fin des années 1860, il fonde une société et, jusqu’alors qualifié de « chimiste », il est désormais aussi présenté comme manufacturier et ingénieur [57] ; il s’intéresse plus particulièrement à l’éclairage et obtient plusieurs brevets d’invention [58].

En 1869, il reçoit l’autorisation du préfet de la Seine de mettre en pratique, place de l’Hôtel-de-Ville de Paris, un système d’éclairage utilisant simultanément l’hydrogène carboné, le gaz de houille ordinaire et l’oxygène ; cela produit une lumière vive, dont le coût est cependant élevé. Pour fabriquer le produit d’éclairage, Tessié du Motay fait construire une usine à Pantin [59]. Il dépose 13 demandes de brevet pour la seule année 1871.

Spiritisme et chimie

D’après l’écrivain Maxime Du Camp, Tessié du Motay pratique le spiritisme : il « passait des journées entières à conférer avec l’âme des grands hommes, les interrogeait, admirait leurs réponses et y mettait une bonne foi que l’on ne pouvait soupçonner » ; il converse avec « Lavoisier, qui était au courant de toutes les découvertes de la chimie moderne ». Maxime Du Camp visite « son immense laboratoire, au milieu duquel régnait un fourneau encombré de coupelles, de matras et de cornues. Dans un coin, un guéridon à trois pieds en bois d’érable, dont la tablette était engravée des lettres de l’alphabet et des dix premiers chiffres, pivotait sur son support. Une aiguille immobile, semblable à celle des marchands de macarons, servait d’indicateur aux esprits complaisants ». Tessié du Motay y converse avec Frédéric le Grand, qui lui donne « des renseignements sur les fusils à tige et les fusils à chambre, dont il convenait de munir les armes ». Invité par son ami à une des séances, Maxime Du Camp souhaite être mis en relation avec Michel-Ange, ce qu’il obtient effectivement, la discussion tournant autour de la peinture, d’Ingres et de Delacroix. Puis, Maxime Du Camp entre en communication avec Mahomet et s’aperçoit avec surprise que le prophète emploie « volontiers les expressions empruntées au vocabulaire fouriériste » [60].

Pendant le siège de Paris par les armées allemandes, il dirige un service d’ambulance [61]. Il continue ses recherches et obtient lors de l’Exposition universelle de 1878 à Paris une médaille d’or dans la classe des produits chimiques [62]. En 1878 ou 1879, il quitte la France pour l’Amérique du Nord où il doit diriger l’exploitation des gisements de roches cuivreuses du Lac supérieur au Canada selon un nouveau procédé dont il est l’auteur [63].

Source : L. Figuier, Les Merveilles de la science

La nouvelle du décès de Tessié du Motay paraît dans Le Temps [64], avant d’être reprise par différents journaux ; Charles Pellarin, dans La Finance nouvelle, une feuille boursière qui accueille des articles de quelques disciples de Fourier, rédige une nécrologie reprenant pour l’essentiel les informations parues dans Le Temps  ; il ajoute : « les membres survivants du centre phalanstérien de la période de 1840 à 1850 gardent le meilleur souvenir » de Tessié du Motay [65]. La Science populaire rappelle qu’il est « l’inventeur de la photographie vitrifiée, de l’impression des grisailles, d’un procédé de blanchiment des matières textiles, de la production en grand et à bon marché de l’oxygène et, sinon de la lumière aujourd’hui désignée sous le nom de lumière oxhydrique, du moins de sa vulgarisation, due justement au bon marché auquel il était parvenu à produire le gaz oxygène. Les essais publics de cet éclairage remontent à 1868 ; en 1869, la cour des Tuileries fut éclairée par cinquante becs oxyhydriques. Mais on se rappellera surtout les expériences de 1872 dans lesquelles tout un côté du boulevard des Italiens était éclairé d’une manière éblouissante au moyen de ce gaz, tandis que les becs du côté opposé brûlaient du gaz d’éclairage ordinaire, semblables à de misérables lampions incapables de percer les ténèbres qui les entouraient » [66].