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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Peiffer, (Jean-Baptiste) Alphonse
Article mis en ligne le 10 mai 2026

par Sosnowski, Jean-Claude

Né le 28 fructidor an XII (15 septembre 1803) à Lyon (Rhône). Décédé le 21 novembre 1833 à Lyon. Chirurgien aide-major à l’Hôtel-Dieu de Lyon. Saint-simonien. Lecteur du Phalanstère, propagandiste fouriériste, contact lyonnais du centre parisien.

(Jean-Baptiste) Alphonse Peiffer est le fils de Louis Peiffer fabricant de boutons, résidant 69 rue Neuve à Lyon et de Jeanne Marie Judith Martin.
Il devient interne en chirurgie en 1824. Dès lors et plus particulièrement à partir de 1829, du fait des péripéties administratives et d’un antagonisme entre les prérogatives du droit de nomination du Préfet et une tradition d’organisation de concours de recrutement par le conseil d’administration des établissements lyonnais de la Charité et de l’Hôtel-Dieu, la place de chirurgien-major échappe à Peiffer. Il est finalement nommé en mai 1833, aide-major de l’Hôtel-Dieu.

Apôtre saint-simonien

Le 3 mai 1831, une mission saint-simonienne conduite par Laurent aidé de Jean Reynaud et Pierre Leroux ouvre une série de conférences destinées à implanter l’Église saint-simonienne à Lyon. À leur départ, quelques disciples dont Peiffer, François, autre chirurgien, nommés au troisième degré de l’Église et le négociant Corréard prennent la direction de quelques disciples. Enfantin leur indique la marche à suivre :

Faites de l’histoire […] ; de l’économie politique, […] ; faites de la politique, […]. Reprenez le premier volume de l’exposition, inspirez-vous à sa lueur, commentez-le, traduisez-le, mettez-le au niveau de toutes les intelligences ; mais avant tout, cherchez à éveiller les sympathies. Que cette classe la plus nombreuse et la plus pauvre, que ces femmes qui ont tant besoin de nous-mêmes et qui ne nous demandent pas Kant ou Hegel, Cousin ou Platon, mais bien une religion nouvelle, soient toujours devant vous avec leurs misères, leurs douleurs, leur vie, leur ignorance, lorsque vous portez notre parole. Allez et enseignez, mais surtout faites aimer l’œuvre sainte que nous accomplissons à ceux en faveur de qui cette mission nous a été spécialement confiée. Nous ne sommes pas des philosophes et des savans, nous sommes apôtres […]. Certes ! il nous faut renouveler toute leur science ; mais pour cela donnons-leur d’abord un nouvel amour. Il faut que nous les sachions pour nous faire plus facilement aimer d’eux ; afin de nous savoir et de nous imiter [1].

L’Église saint-simonienne de Lyon se trouve profondément affectée par le schisme de Bazard qui survient en novembre 1831 [2]. Le 22 novembre 1831, lors de l’insurrection des canuts, les saint-simoniens lyonnais jouent un rôle d’apaisement. Peiffer, afin de ne pas devoir affronter les ouvriers, abandonne son poste de garde [3]. Dans une lettre du 23 novembre 1831 [4] adressée au Globe, Peiffer, en son nom et celui de François, décrit la situation insurrectionnelle et leur comportement. Peiffer passe la journée du 22 à l’Hôtel-Dieu à s’occuper de tous les blessés sans distinction. François intervient quant à lui à l’Hôtel de Ville. Peiffer affirme qu’ils avaient

une idée bien fausse de ces gens [les ouvriers] que nous croyions sans énergie ; nous ne savions pas encore par expérience ce que sont des hommes qui combattent pour avoir du pain [5].

Mais le constat est celui d’être totalement démunis. Peiffer attend des consignes :

Trop peu connus dans la ville, nous n’aurions rien pu y faire de plus. […] nous répandons partout des paroles conciliatrices ; mais nous avons suspendu nos enseignements ; nous comprenons que tout ce qui se passe doit influer sur notre conduite. À nous, mes pères ! Nous attendons votre inspiration et votre secours [6].

Le Globe adresse une réponse à Peiffer soulignant qu’il

[a] bien compris [sa] position et [a] dignement accompli la mission qu’il était en [lui] de remplir […]. Dans cette circonstance vous avez fait preuve d’un courage religieux et d’une louable activité, en vous abstenant d’une participation quelconque à ces scènes de violence qui vous pressaient de toute part et en prodiguant vos soins aux blessés des deux partis, vos paroles de conciliation à tous ; c’est beau à vous qui n’êtes converti que d’hier à la religion universelle […] [7].

Pour le Globe, les évènements mettent fin à l’enseignement dogmatique :

Vous n’êtes plus des docteurs, vous êtes des apôtres. Réunissez tous les membres de l’Église Saint-Simonienne de Lyon et invitez toutes les personnes qui suivent habituellement vos séances. Faites-leur bien sentir l’œuvre que doivent accomplir tous les hommes qui aiment l’ordre et la tranquillité publique ; mais qui veulent, en même temps et aussi vivement le bonheur des masses laborieuses.

Début décembre, Peiffer se consacre uniquement et avec difficulté à la propagation individuelle [8]. Une nouvelle mission conduite par Ribes et Massol est dépêchée en février 1832. Mais le schisme de Bazard, le départ de Jules Lechevalier éloignent Peiffer de l’ Église saint-simonienne.

Rapprochement fouriériste

Peiffer suit attentivement l’évolution de Jules Lechevalier. Le 18 juin 1832, il lui adresse confirmation de réception des trois premiers numéros du Phalanstère [9]. D’ores et déjà, il s’engage auprès de lui.

Je mettrai autant de zèle que je pourrai à favoriser la propagation des idées que vous développez. Je crois en effet que l’entreprise que vous voulez tenter serait de la plus haute importance lors même que la réalité ne confirmerait pas entièrement les espérances que la théorie de l’inventeur semble justifier. Ainsi sans espérer une transformation presque instantanée de l’organisation sociale sous l’influence de l’exemple que donnera le phalanstère, je suis convaincu qu’un pareil essai produira déjà d’assez beaux fruits pour encourager à marcher dans la voie de l’association et à chercher à concilier les classes par le double lien de l’intérêt et du charme des relations sociétaires.

Peiffer distribue des prospectus d’abonnement au Phalanstère et en dépose chez le libraire Babeuf, rue Saint-Dominique. Il incite Lechevalier à adresser des numéros gratuitement à des libraires lyonnais, à la Société de lecture et au Cercle de commerce. Mais si Peiffer espère placer quelques abonnements, il constate que

l’opinion publique n’est pas encore assez saisie ni surtout assez calme pour s’occuper de projets d’association agricole ; l’on se bouche encore les oreilles en criant : à l’utopie.

Surtout, Peiffer fait remarquer à Lechevalier que les propos dénigrants vis à vis de la religion saint-simonienne sont néfastes :

il est un peu pénible pour d’anciens simoniens, qui sont justement les hommes les plus disposés à [...] comprendre, d’entendre anathémiser si fort des doctrines qu’ils ont professées et pour lesquelles il ne leur est guère possible de ne pas conserver une véritable affection. Il leur est pénible surtout de voir des imputations de fourberies tomber sur la tête d’hommes qu’ils ont aimés et suivis. Ou je me trompe, ce qui est possible, ou souvent le simonisme est traité avec une rigueur et un mépris tout à fait injustes [10].

Après une réponse immédiate d’Abel Transon à cette lettre, Peiffer paraît rassuré par la prise en compte de ses remarques. Il peut annoncer dès juillet quelques progrès.

Le phalanstère commence à être un peu connu à Lyon et ajouté [sic] d’un assez grand nombres de personnes ; beaucoup après en avoir entendu parler ou en avoir pris une lecture rapide de quelques numéros désireraient avoir entre les mains le prospectus [11].

En décembre, après un long silence, il affirme à Abel Transon :

L’intérêt que m’inspire votre entreprise va toujours en s’accroissant ; je ne vois que cela à faire dans le présent ; il n’y a pas d’autre œuvre d’utilité publique dans laquelle il me paraisse y avoir de l’avenir. Il ne s’agit pas de discuter sur les doctrines ; il s’agit de faire une expérimentation qui avancera plus le bonheur de toutes les classes et la science même que toutes les discussions auxquelles il serait si facile de se livrer. Voilà comment je vous suis acquis, quoiqu’à vrai dire, il n’y ait pas une conformité parfaite entre ma pensée et celle de l’inventeur de la théorie sociétaire [12].

Il rencontre « fréquemment l’un de ceux qui [...] sont le plus dévoués, M. Juif » [13]. Celui-ci organise des réunions régulières. Peiffer souligne l’intérêt de cet espace d’échange mais estime que ces réunions débouchent sur « nécessairement de la théorie » alors qu’il faut parler « industrie réalisation » pour atteindre les personnes nécessaires au projet de réalisation phalanstérienne. La première réunion a permis néanmoins pense Peiffer d’attirer une nouvelle recrue de poids :

Nous avons déjà eu à la première séance une prise avec M. Arlès qui est encore sous la domination d’Enfantin ; et il n’est pas possible que pareille chose ne se renouvelle pas souvent.

Peiffer suggère que l’un des propagateurs phalanstériens fasse

une courte apparition dans les villes principales et s’y présent[e] […] comme industriel, comme fondateur d’une entreprise d’utilité publique […] alors il y aurait quelques chances de placer des actions.

Peiffer semble assurer un lien avec le centre parisien ou du moins avec les anciens saint-simoniens que sont Lechevalier et Transon. Il fournit des détails sur le comportement des uns et des autres. Imbert, son confrère médecin et chirurgien, ancien simonien, étudie avec attention la théorie de Fourier et s’est même proposé pour acquérir des actions mais sans avoir pu donner suite. Son cours de phrénologie doit, écrit-il, être « de nature à faire goûter vos principes ». Brac de la Perrière « était dans l’enchantement après avoir entendu sa première leçon ».

« Un homme vertueux, de haute capacité et de grande espérance » [14]

Peiffer décède peu après sa nomination en tant que chirurgien aide-major. Il est célibataire conformément au règlement de l’Hôtel-Dieu de Lyon « l’état de mariage étant reconnu incompatible avec le service » [15], les chirurgiens et élèves ne pouvant « coucher hors de la maison », « le service des malades ne pouvant être suspendu ». Son engagement saint-simonien semble avoir pu nuire à sa nomination au rang de chirurgien major.

La presse lyonnaise cependant ne tarit pas d’éloges lors de ses obsèques. Entre 800 à 900 personnes suivent le cortège [16].

Le Papillon, journal littéraire [17] souligne une

perte qui sera vivement sentie non-seulement des personnes qui eurent le bonheur de jouir de son intimité, mais encore de tous ceux qui, en plusieurs circonstances de sa vie toute consacrée à la recherche de la vérité, ont été admis à l’entendre en public.

Comme son confrère docteur en médecine, M. Clerc décédé deux jours auparavant, il a

succombé à la même maladie, malgré les soins que la science et l’amitié n’ont cessé de leur prodiguer.

poursuit le journal.

Le Journal du commerce de Lyon [18] préfère mettre en avant la nouvelle organisation qui a conduit à répartir le service de l’Hôtel-Dieu entre trois chirurgiens. Il souligne cependant que Peiffer

vient de succomber à la suite d’une maladie longue et douloureuse que l’on dit avoir été causée par d’opinâtres travaux de cabinet, et par des chagrins.

Le Précurseur, journal constitutionnel de Lyon et du Midi [19], d’Anselme Petetin, voit en Peiffer

l’un de ces hommes rares qui se dévouent sans arrière-pensée aux intérêts de la science et de l’humanité […].

Le journal, qui en fait un de « ses collaborateurs » rapporte plusieurs discours dont celui de Charrassin, « son ami » ; tous soulignent l’injustice dont il a été frappé en n’étant pas nommé chirurgien major en 1830.

L’Écho des travailleurs [20] reprend également les différents discours prononcés dont celui de Charrassin qui, précise le journal,

dans une énergique improvisation, dépeint les diverses circonstances de la vie de son ami, et toutes les jalousies contre lesquelles il a eu à lutter, et qui, en accélérant sa fin prématurée, devaient laisser des regrets dans le cœur de ceux qui en furent les auteurs.

La Glaneuse, journal populaire [21] souligne

la portée de son esprit, l’élévation de ses sentimens [sic], la droiture et la bonté de son cœur […] sa vaste intelligence avait exploré toutes les régions du monde moral, comparé tous les systèmes psychologiques. - La science sociale avait été l’objet de ses longues méditations […].

L’Écho de la fabrique [22], à l’instar des autres journaux lyonnais, décrit

un homme vertueux, de haute capacité et de grande espérance. Le Précurseur l’a réclamé come un de ses collaborateurs et de ses amis : quoique nous ne puissions pas nous flatter que Peiffer nous eût encore prêté le secours de sa plume, cependant, l’ayant connu de très près, nous nous croyons en droit de le revendiquer comme un des nôtres. Il était dévoué à l’amélioration du sort des travailleurs ; depuis long-temps [sic] il avait pressenti et proclamé hautement que la marche isolée des industriels ne pouvait les conduire qu’à une misère toujours croissante ; […] Peiffer travaillait donc avec ardeur à résoudre le problème d’une association industrielle qui détruisît la concurrence, cause constante de tous les maux de notre cité, comme à un début dans la voie pacifique. Peiffer n’était l’homme d’aucun parti ; association et paix, voilà quel était son principe. Lorsqu’une secte se présenta, qui proclamait cette doctrine, il s’y dévoua tout entier ; mais il se retira lorsqu’à ce but elle en joignit un autre d’abnégation de sa propre liberté et de mysticisme, il s’en retira pour éviter de devenir exclusif et pour étudier sans prévention tous les systèmes qui feraient marcher les hommes en avant. Ce qui distinguait Peiffer autant que son ame [sic] généreuse et ses hautes capacités, c’était un caractère ferme ; l’amitié même n’obtenait rien de son cœur si la raison n’appuyait ses sollicitations ; il ne sacrifia jamais à la puissance du jour, et sa vie eût été fortunée s’il eût consenti à être souple et caressant ; mais il ne voulut rien devoir qu’à la science et au travail : aussi se vit-il arracher la palme méritée d’un concours, injustice cruelle pour lui qui y trouva un germe de mort, et dont ne se laveront jamais ceux qui en furent les auteurs ou qui en ont profité. Que le souvenir de cet homme de bien, qui tout jeune encore attirait sur lui tant de regards et dans d’estime, soit conservé par le peuple auquel il vouait les secours de son art et ses veilles philosophiques : que sa mémoire ne soit point mise en oubli ! La reconnaissance du peuple est la plus pure, et c’est celle que Peiffer a mérité.

Le 18 juin 1834, le conseil d’administration décide de « plac[er] une pierre tumulaire sur la tombe de M. Jean-Baptiste-Alphonse Peiffer, décédé aide-major de l’Hôtel-Dieu, le 21 novembre 1833, et enterré dans le cimetière de la Madeleine » [23].