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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Margollé, Élie (Philippe)
Article mis en ligne le 19 janvier 2026

par Desmars, Bernard

Né le 6 mai 1816 à Toulon (Var), décédé le 19 septembre 1884 dans la même ville. Officier de marine. Adjoint au maire de Toulon de 1865 à 1870. Auteur d’ouvrages de vulgarisation scientifique, collaborateur de divers périodiques. Rédacteur d’articles parus dans le Bulletin du mouvement sociétaire, L’Économiste français et La Science sociale, actionnaire de l’Union agricole d’Afrique (Saint-Denis-du-Sig).

Élie Margollé naît à Toulon, mais passe le début de son enfance à Calais, où son père, ancien officier de marine pendant l’Empire napoléonien, licencié lors de la Restauration, exerce désormais son activité dans la marine marchande [1]. Il est lui-même admis à l’École navale en 1832-1833 où il est élève de 2e classe (1833) puis de 1ère classe (1835) ; il est promu enseigne de vaisseau en 1839 et navigue avec Frédéric Zurcher sur le bateau La Flèche en 1845. Il est nommé lieutenant de vaisseau en 1846. Il reste à ce grade jusqu’à la fin de sa carrière ; il est rattaché au port de Toulon.

Un fouriériste discret

Il y a dans cette ville à partir du milieu des années 1840 un groupe fouriériste, qui comprend notamment des membres de l’armée comme Pierre Marie Philippe Denfert et Eugène Béléguic. Sans doute Margollé et son ami Zurcher en font-ils partie : dans la « Petite correspondance » publiée dans La Démocratie pacifique, des messages sont régulièrement adressés à « M. M. » et à « M. Z. » de Toulon. Margollé participe à la souscription pour la réalisation de la tombe de Flora Tristan [2].

Un banquet célébrant l’anniversaire de la naissance de Fourier est organisé à Toulon pour la première fois en 1847 ; la presse signale la présence d’« officiers des divers corps de la marine » ; peut-être Margollé y assiste-t-il [3]. En 1845-1846, des fouriéristes lyonnais fondent l’Union agricole d’Afrique, une société ayant pour but d’exploiter des terres agricoles en Algérie en appliquant quelques principes sociétaires. Margollé ne figure pas sur la première liste d’actionnaires, publiée en 1847, mais sur une seconde datée de 1850. Il s’engage pour 500 francs qu’il verse effectivement [4]. La Revue de l’Éducation nouvelle, qui paraît à partir de l’automne 1848 sous la direction du fouriériste Jules Delbrück) publie des paroles de chanson dont le « lieutenant de vaisseau » Margollé est l’auteur, la musique étant due à divers compositeurs, dont les fouriéristes Hortense Wild et Louis Désiré Besozzi [5].

Cependant, il n’apparaît pas parmi les membres du cercle phalanstérien toulonnais recensés par la police en 1850 et 1851 [6] ; peut-être la répression menée contre les démocrates-socialistes et aussi les pressions exercées sur Béléguic et Denfert, l’ont-t-elles dissuadé de manifester publiquement ses convictions fouriéristes.

Il se marie en 1852 avec Adèle Souchotte, la fille d’un docteur en médecine, ancien chirurgien major de la garde impériale, née à Toulon, mais résidant au moment du mariage à Toul (Meurthe-et-Moselle). Il participe à la guerre de Crimée et obtient la Légion d’honneur en 1857. Il prend sa retraite en 1859 [7].

Pendant cette période, les liens s’intensifient entre les familles Margollé et Zurcher : Frédéric Zurcher épouse en mars 1852 Camille, la sœur d’Élie ; Caroline Zurcher, sœur de Frédéric, se marie en janvier 1852 avec Pierre-Paul Charles Margollé, frère d’Élie. Les trois couples et leurs enfants vivent à Toulon au 68, rue Lafayette [8], puis sur le chemin du Fort Lamalgue [9]. Jules Michelet, qui fréquente Toulon et Hyères de la fin des années 1850 et au début des années 1870 [10], qualifie de « phalanstère » ce voisinage [11]. Du reste, quand il rend visite à Zurcher ou à Margollé, qu’il appelle les « fouriéristes catholiques » [12], il rencontre les membres de l’une et l’autre familles, auxquelles se joignent assez souvent d’autres personnes, dont plusieurs fouriéristes toulonnais comme l’avoué Alexandre Mouttet, l’officier du génie en retraite Charles Richard, le notaire Victor Thouron et le docteur en médecine Laurent Turrel. La correspondance de Michelet montre que ces relations entre le couple Michelet et les familles Margollé et Zurcher se perpétuent dans les années 1860 [13].

Activités savantes

Dès 1854, Élie Margollé est reçu au sein de la Société impériale d’acclimatation ; dans la première moitié des années 1860, il lui adresse plusieurs textes soulignant la nécessité de développer les « observations météorologiques générales à faire sur tous les points du globe » [14]. Il procède aussi à l’acclimatation de plantes exotiques dans son jardin [15].

Il est admis en 1857 parmi les membres de la Société des sciences, belles-lettres et arts du département du Var, qui devient bientôt l’Académie du Var [16]. Le Bulletin de la Société publie plusieurs de ses poèmes [17], ainsi qu’un article sur le peintre Saint-Jean [18].

Peu après son départ en retraite, il obtient son admission en 1860-1861 dans la Société internationale des études pratiques d’économie sociale fondée en 1856 par Frédéric Le Play [19]. Il présente cette association de façon favorable dans L’Ami des sciences en 1861, ce qui amène son condisciple Auguste Savardan à y adhérer [20]. Il fait à nouveau référence à Le Play en rendant compte d’un ouvrage de Jules Michelet (Histoire de France – Louis XVI) et en insistant sur les progrès d’« une science nouvelle, la science sociale, destinée à embrasser et à résumer un jour, en les dominant, toutes les sciences antérieures, [qui] commence à naître, et nous pouvons déjà prévoir le temps où elle imprimera la plus énergique impulsion au mouvement des esprits en unissant les cœurs dans la foi et dans la même espérance » [21]. Cependant, il ne semble pas avoir réellement participé aux travaux de la société leplaysienne et il est absent de la liste de ses membres en 1865 [22].

Vulgarisation scientifique et éducation populaire

À partir des années 1860, Élie Margollé rédige, seul ou le plus souvent avec son ami et beau-frère Frédéric Zurcher, des ouvrages de vulgarisation scientifique, publiés dans les principales collections visant à diffuser les sciences : la Bibliothèque des merveilles chez Hachette, la Bibliothèque d’éducation et de récréation chez Hetzel, la Bibliothèque utile chez Baillière et la Bibliothèque Franklin. Les thèmes concernent la météorologie (les prévisions, les tempêtes, les cyclones) ; les montagnes, les glaciers, les volcans et les tremblements de terre ; la navigation maritime, les naufrages et le monde sous-marin, les astres, etc. Ces ouvrages obtiennent un grand succès ; ils font l’objet de comptes-rendus élogieux dans la presse généraliste et dans les revues scientifiques ; ils sont régulièrement réédités et sont fréquemment présents dans les bibliothèques populaires qui naissent dans les années 1860 ; certains sont traduits dans d’autres langues [23].

Élie Margollé est aussi le collaborateur de périodiques scientifiques, souvent avec Frédéric Zurcher : les deux hommes sont des rédacteurs de L’Ami des sciences fondé par le fouriériste Victor Meunier, de La Presse scientifique des deux mondes dirigée par Jean-Augustin Barral, du Magasin d’éducation et de récréation, publié par Jean Macé et P.-J. Stahl (pseudonyme de Pierre-Jules Hetzel), de l’Annuaire scientifique, dirigé par Pierre-Paul Dehérain, et de La Nature, de Gaston Tissandier  ; Margollé écrit aussi dans la Revue germanique et française.

Il est un partisan de l’éducation populaire et de l’instruction des masses qu’il semble préférer à l’engagement politique ; étant entré en relation, ainsi que sa famille avec George Sand et son fils Maurice en 1861, alors qu’elle séjourne à Tamaris (Var) pour rétablir sa santé [24], il lui envoie un de ses premiers livres, Les Phénomènes de la mer [25] ; on ne possède de l’échange épistolaire que la réponse de la romancière :

Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n’y en a pas d’autre. Toute cette agitation politique qui règne ici est inféconde. À tous les étages et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns avec effroi, les autres avec espérance […]. Le peuple n’en sait pas davantage sur ceux qu’il regarde d’en bas, il n’en sait guère plus sur lui-même. Il attend et il s’inspirera du moment ; et qu’importe ce qu’il fera, s’il ne sait pas pourquoi il le fait ? Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est inutile [26].

Margollé est à l’initiative de la création d’une bibliothèque populaire à Toulon [27] ; elle ouvre en 1864 [28] ; Zurcher et Margollé sont les principaux donateurs d’ouvrages (ceux qu’ils ont écrits, mais aussi ceux rédigés par d’autres auteurs) ; on trouve également dans le catalogue les livres de Charles Richard, Alexandre Mouttet, Jean Macé, Jules Duval, parmi ceux qui donnent des livres [29].

Toujours fouriériste

Alors qu’il vient de prendre sa retraite, Élie Margollé participe aux débats sur l’avenir de l’École sociétaire. Le Bulletin du mouvement sociétaire en Europe et en Amérique, un organe de liaison entre les fouriéristes sans visée propagandiste, publie deux lettres de Margollé ; après avoir souligné les difficultés auxquelles est confronté le mouvement fouriériste (échec de l’implantation au Texas, dispersion de l’École et baisse du nombre d’abonnés au Bulletin), il invite ses condisciples à se préoccuper de la propagation de la théorie sociétaire, qui doit s’appuyer sur des expérimentations, pouvant comprendre des associations partielles ou garantistes. Surtout, il souhaite que l’École sociétaire se dégage de la politique et revienne à des « doctrines de conciliation » [30]. À peu près au même moment, Just Muiron réfléchit à la réorganisation du mouvement fouriériste en adressant les Communications familières du doyen à ses condisciples ; il leur propose de se réunir à Besançon le 1er novembre 1861 ou de lui envoyer quelques notes ; c’est ce que fait Élie Margollé [31].

Il collabore à L’Économiste français fondé par son condisciple Jules Duval, ancien rédacteur de La Démocratie pacifique et ancien directeur de l’Union agricole d’Afrique, avec des articles et des comptes-rendus de lecture. Avec son ami Frédéric Zurcher, il soutient la Société de Beauregard fondée à Vienne (Isère) par le fouriériste Henri Couturier avec une perspective phalanstérienne ; lors de la création d’une bibliothèque au sein de la Société de Beauregard, les deux amis offrent des exemplaires de leurs ouvrages [32].

En 1865, plusieurs fouriéristes s’inquiètent de la situation matérielle de Victor Considerant et de son épouse. Ils alertent leurs condisciples afin de leur envoyer des secours ; à Toulon, Frédéric Zurcher collecte les dons de neuf personnes, dont Margollé qui envoie 10 francs [33].

Au milieu des années 1860, le mouvement fouriériste est réorganisé par François Barrier ; une nouvelle revue paraît à partir de mars 1867, La Science sociale  ; quand paraît le premier numéro, Margollé et Zurcher indiquent que le contenu leur plaît, mais qu’ils auraient préféré La Phalange pour titre, car cela « indique un groupe, une école, une amitié, c’est-à-dire selon nous l’essentiel » [34]. Ils fournissent au nouveau périodique la traduction et la présentation de lettres de Schiller sur l’éducation [35].

Le fouriérisme de Margollé est surtout dirigé vers des réalisations concrètes ; avec Zurcher, il reconnaît Fourier comme « maître quoique nous n’adoptions sans réserve que la partie de sa doctrine qui se rapporte à l’association » [36].

L’action locale

En août 1865, plusieurs listes se présentent lors des élections municipales à Toulon : la liste du maire Auguste Audemar nommé par le régime impérial, sur laquelle figurent les fouriéristes Élie Margollé, Charles Richard et Victor Thouron, et la liste du Comité des travailleurs, qui comprend les trois mêmes hommes [37]. Comme ses amis, Margollé est élu ; il arrive en troisième position par le nombre de voix. Peu après, il est nommé deuxième adjoint – sur trois [38].

Il porte notamment un projet de « fourneau économique » municipal, qui, pendant l’hiver, propose aux pauvres de Toulon la distribution de viande et de bouillon [39]. Il est aussi à l’initiative de l’installation d’un gymnase accueillant les élèves des écoles communales ; il préside la commission chargée d’examiner le projet qui prévoit, outre l’achat d’équipements, la nomination d’un professeur donnant des leçons gratuitement aux élèves des écoles primaires et aux boursiers du collège [40]. Il continue à soutenir l’existence de la bibliothèque populaire. Il est aussi amené à prononcer des discours lors de distributions de prix : en 1866, il intervient devant les élèves des écoles municipales en exaltant les valeurs familiales et maternelles, en insistant sur l’importance de l’instruction, et en faisant l’éloge de Victor Duruy, « l’éminent ministre qui a consacré sa vie à l’enseignement du peuple » [41]. Il est particulièrement impliqué dans les affaires scolaires de Toulon. Il reçoit les palmes d’officier d’académie [42].

Il semble alors s’accommoder du régime impérial ; à la différence de plusieurs conseillers qui démissionnent en août 1867 – dont Richard et Thouron – afin de protester contre le soutien apporté par le maire de Toulon au candidat officiel, contre le candidat démocrate, lors d’une élection au conseil général, Margollé reste au conseil municipal jusqu’en 1870 [43].

Dans les années 1870

Dans l’été 1870, La Science sociale disparaît. Adolphe Jouanne, le fondateur de la Maison rurale d’expérimentation sociétaire, un établissement éducatif mettant en œuvre certains principes fouriéristes, publie alors un périodique, École sociétaire – Maison rurale d’enfants à Ry (Seine-Inférieure), qui se présente comme un organe rassemblant les fouriéristes, tout en promouvant la Maison rurale ; Margollé et Zurcher envoient 6 francs en 1871 puis 10 francs en 1872 [44] ; puis ils cessent d’adresser de l’argent à Jouanne quand il est évident que son périodique est uniquement un outil de valorisation de l’établissement scolaire. D’autant qu’un congrès phalanstérien organisé en avril 1872 a prévu la création d’une nouvelle société fouriériste et la publication d’un nouvel organe sociétaire. Avec Zurcher, Margollé adresse à Eugène Nus, qui porte le projet du nouveau périodique, son abonnement au Bulletin du mouvement social. Il promet de contribuer, « autant que le permettent des temps si difficiles, à rendre son ancienne et si honorable position à l’École sociétaire » [45]. Margollé prolonge son abonnement jusqu’à la fin de la parution du Bulletin du mouvement social en 1880 [46].

Les liens sont toujours étroits entre les Margollé et les Zurcher ; la fille d’Élie Margollé et d’Adèle Souchotte épouse en 1877 le fils de Frédéric Zurcher et de Camille Margollé. En 1881, les deux familles sont recensées au même domicile, rue Saint-François [47]. En janvier 1881, Adèle Souchotte décède.

Margollé et Zurcher publient en 1882 un dernier livre, sur « l’énergie morale » ; il ne s’agit plus ici de vulgarisation scientifique ; l’ouvrage veut offrir des exemples d’individus ayant, dans différents domaines – les arts, les sciences, la religion, la politique, etc. – fait preuve de volonté, d’énergie, dans une action menée au service du progrès. Il s’agit de proposer « pour guides ceux qui par leurs vertus, par leurs actes, ont honoré l’humanité, accru sa puissance, affirmé sa grandeur, et mérité d’être nos modèles » (p. IV). Les deux auteurs présentent ainsi une cinquantaine de courtes biographies, de Périclès et de saint Martin à Geoffroy Saint-Hilaire et René Caillié, en passant par Kepler, Michel Ange, Vauban, Buffon, etc. [48]

Après 1880, Élie Margollé ralentit sa collaboration à La Nature, l’hebdomadaire scientifique auquel il a apporté de très nombreux articles dans les années 1870 (huit en 1874) ; il ne lui fournit que deux articles en 1880, aucun en 1881 et 1882 et un seul en 1883. À la mort de Margollé, le directeur de la revue, Gaston Tissandier, publie sa nécrologie [49] : il souligne « l’œuvre de vulgarisation » scientifique rédigée en collaboration avec Zurcher, affirmant que les deux auteurs ont cherché « à mettre en relief le côté moral des sujets abordés » ; il ajoute : « Margollé avait un sens poétique remarquable, mais à cause de son excessive modestie, il ne publia jamais ses vers qui restèrent dans le cercle de sa famille et de ses amis » [50]. Tissandier rappelle le rôle de Margollé dans la municipalité de Toulon. Mais il ne semble pas connaître les convictions fouriéristes du défunt.