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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Transon, Abel (Étienne Louis)
Article mis en ligne le 26 octobre 2025
dernière modification le 24 novembre 2025

par Desmars, Bernard

Né le 19 décembre 1805 à Versailles (alors en Seine-et-Oise, aujourd’hui dans les Yvelines), décédé le 23 août 1876 à Paris, 6e arrondissement (Seine). Polytechnicien, ingénieur des mines, répétiteur et examinateur à l’École polytechnique. Saint-simonien, puis fouriériste (1832 à 1834). Rallié au catholicisme social.

Abel Transon est le fils d’un huissier [1]. Il fait ses études au lycée – alors appelé collège royal – de Versailles où il obtient d’excellents résultats ; il reçoit le premier prix au Concours général pour les mathématiques spéciales lors de la « distribution générale des prix aux élèves des collèges de Paris et de Versailles » [2]. Il entre en 1823 à l’École polytechnique, dont il sort premier en 1825, avant de rejoindre l’École des mines. Devenu aspirant ingénieur, il est nommé en Corse en novembre 1829 [3] ; mais il demande à être dispensé de rejoindre ce poste car il est à peine remis d’une maladie grave [4].

En janvier 1830, il écrit que « l’état toujours chancelant de [s]a santé [lui] fait craindre de ne pouvoir remplir d’ici à longtemps le service actif d’ingénieur des mines ; il demande un « congé indéfini sans appointements » qui lui « laisserait l’espoir de rentrer quelque jour dans la carrière » ; il compte utiliser ce congé pour « consacrer [son] temps à des travaux scientifiques » [5]. Il est nommé ingénieur ordinaire des mines de deuxième classe. En août 1831, il demande à être replacé en activité et il est prêt à se rendre en Corse, sa santé s’étant rétablie [6] ; mais quelques jours plus tard, il revient sur cette demande, sa santé « n’étant pas aussi bien affermie » qu’il l’avait espéré [7] ; selon Louis Marcellin Tournaire, son beau-frère et auteur d’une nécrologie publiée dans les Annales des Mines, sa volonté de demeurer à Paris pourrait aussi être liée à son désir de rester auprès de son père malade, mais encore à son engagement dans le mouvement saint simonien [8].

Saint-simonien, puis fouriériste

Dès 1828, Transon rejoint les saint-simoniens [9]. Il s’y fait remarquer par ses articles dans Le Globe et par ses qualités oratoires ; il fait des « prédications », destinées aux femmes [10] et aux élèves de l’École polytechnique, auxquels il adresse cinq discours dans lesquels il leur présente la doctrine [11]. Il fait alors partie des proches du Père Enfantin avec qui il réside à partir de mars 1830 dans un hôtel particulier de la rue Monsigny, ainsi que Lechevalier et Cazeaux [12]. En juin 1830, il est élevé au troisième degré de la hiérarchie saint-simonienne ; le mois suivant, il est admis au Collège [13]. Cependant, il éprouve des moments de doute envers la doctrine ; c’est alors Lechevalier qui le rassure et le convainc de rester parmi les saint-simoniens [14]. Ce même Lechevalier écrit alors, à propos d’Abel Transon :

Je me trouve depuis plus d’un an en relations très intimes avec un des membres de la doctrine. Il m’a nommé son ami, son protecteur. Il a voulu attacher sa vie à la mienne. Dans tous ses moments de souffrance, c’est à moi qu’il a eu recours. Je me suis toujours efforcé de l’aider et de le servir [15].

Mais à la fin de l’année 1831, Lechevalier quitte le mouvement saint-simonien et se rallie à Fourier ; Abel Transon le suit peu après [16]. Il fait une dernière prédication, le 1er janvier 1832 ; il la consacre à « l’affranchissement des femmes » ; mais pendant la séance, il lit un texte de Fourier sur la situation des femmes, ce qui lui attire « quelques difficultés avec ses chefs » [17]. Dans une brochure adressée aux saint-simoniens et parue au début de l’année 1832 [18], il explique les « motifs qui [l’]ont déterminé à [se] séparer du père Enfantin et de l’œuvre qui s’accomplit sous sa direction » [19] : « l’éveil » provoqué par la départ de Jules Lechevalier, la lecture des ouvrages de Fourier, et enfin « l’impuissance où est la doctrine [saint-simonienne] d’associer réellement les hommes » [20] ; cette doctrine de Saint-Simon ne peut « fournir aucun procédé nouveau d’association, aucune conception originale sur l’organisation du travail pacifique » [21]. Or, écrit-il, Fourier, dès 1808,

proposait le plan d’un ordre social où les passions humaines qui, étant généralement faussées, sont aujourd’hui une cause de désordre pour la société et de ruine pour les individus, deviendraient les ressorts les plus puissants de l’association, et les voies les plus sûres de bonheur, de richesse et de santé […] Il offre des solutions sur plusieurs questions qui sont capitales en fait d’association : questions dont Saint-Simon ne s’est jamais occupé, et sur lesquelles nous sommes très-faibles. Par exemple, celles-ci :

Moyens de répandre le charme et l’enthousiasme dans les travaux de toute sorte. — Répartition des produits, ou rétribution proportionnelle avec garantie de satisfaire tous les associés. — Éducation attrayante. — Libre essor des passions, sauvé d’excès et de dégoût par l’affluence et la variété indéfinie des plaisirs. — Concours des deux intérêts collectif et individuel. — Équilibre de population, etc., etc. [22]

Certes, il avoue ne pas connaître assez la doctrine de Fourier « pour l’adopter entièrement » ; mais trois points au moins du fouriérisme le séduisent : le charme des travaux réalisés dans le cadre de l’association ; l’augmentation de la production et des bénéfices ; la juste rétribution des associés [23]. Abel Transon termine la brochure avec de brefs extraits de la Théorie des quatre mouvements. Ainsi, selon lui, Fourier rend possible la réalisation de certains objectifs saint-simoniens. Il incite certains de ses anciens condisciples à lire les ouvrages de Fourier et à rejoindre le mouvement fouriériste ; ainsi, il écrit à Aglaé Saint-Hilaire : « je vous invite à étudier Fourier ; […] encore une fois, au nom de Dieu et dans l’intérêt de ceux que vous aimez, rendez-vous un peu compte de ce que c’est que Fourrier [sic] » [24]. Avec Lechevalier, il réussit à susciter certaines conversions parmi les saint-simoniens [25]. Mais lui-même semble parfois hésiter : Just Muiron, qui a reçu une « aimable lettre de sa part » écrit à Clarisse Vigoureux fin février 1832 : « Retrempez son courage de toutes vos forces. […] Qu’il tienne bon seulement envers ses enfantinistes » [26].

Transon et l’École sociétaire

Son engagement dans le mouvement fouriériste se traduit d’abord par la publication dans la Revue encyclopédique d’une « Exposition succincte de la Théorie sociétaire », qui, explique son ami Charles Pellarin plus de quarante ans plus tard, « n’a été surpassée par aucune autre, ni en clarté, ni en précision, ni en élégance » [27]. Le texte est ensuite publié sous la forme d’une brochure [28].

Les fouriéristes fondent une société de propagation dont la commission est composée de Charles Fourier, Just Muiron, Abel Transon, Jules Lechevalier et Victor Considerant. Transon est, avec Fourier, Considerant et Lechevalier, l’un des principaux rédacteurs du Phalanstère qui paraît à partir de juin 1832. Les relations sont parfois difficiles entre Fourier et ses collaborateurs. Les deux anciens saint-simoniens essaient de modérer le ton des articles de Fourier, très hostile à Enfantin et à ses amis, ou sont amenés à insérer à côté de ces articles des textes dans lesquels ils expriment leur désaccord avec le maître [29]. Transon est l’auteur d’un long rapport critique sur Le Phalanstère, dont trop d’articles ne font que reformuler la théorie de Fourier ; il souhaite plus d’articles littéraires et scientifiques, ainsi que des textes montrant comment le système fouriériste peut résoudre des problèmes sociaux précis ; il demande la réduction de la longueur des textes de Fourier [30]. Les tensions s’accroissent au sein de la rédaction ; en juin 1833, Abel Transon, ainsi que Victor Considerant, et peu après Lechevalier, cessent d’écrire pour Le Phalanstère [31].

L’autre grande affaire des fouriéristes à ce moment est la création d’une phalange. À la fin du printemps et dans l’été 1833, Abel Transon est à Condé-sur-Vesgre pour des travaux préparatoires à la réalisation d’une colonie sociétaire [32] ; cependant, les opérations n’avancent guère et il éprouve encore quelques doutes : « Transon est à Condé où il paraît qu’il dirige les travaux du Phalanstère. Il y en a qui disent qu’il est profondément découragé et brouillé avec Jules » [33]. Il participe le 22 septembre 1833 à la première assemblée générale des actionnaires de la société fondatrice.

« La dernière manifestation phalanstérienne de Transon date de l’hiver 1833-1834 », pendant lequel il fait cinq conférences à la Société de civilisation [34]. Puis il s’éloigne de l’École sociétaire, désormais dirigée par Victor Considerant.

Mathématiques et socialisme chrétien

Transon semble alors traverser une période difficile, pendant laquelle, « profondément ébranlé par les déceptions de sa foi », il se « recueill[e] pendant plusieurs années, soit à Versailles, soit à Paris » [35]. Il est affecté par la mort de ses parents – sa mère décède en 1835, son père en 1838. « Plongé dans les études de métaphysique et de religion », il lit notamment les travaux du philosophe et mathématicien Wronski ; « ces méditations furent traversées par de longues crises de découragement » [36]. Pendant cette période, il réalise aussi des travaux scientifiques qu’il publie dans le Journal de mathématiques pures et appliquées publié par Joseph Liouville [37].

En 1840, il obtient un poste de répétiteur au sein de l’École polytechnique, tout en continuant à mener ses travaux en mathématiques. Dans les années 1840, il enseigne aussi les mathématiques spéciales au collège Stanislas, un établissement secondaire catholique prestigieux [38].

Il garde des relations avec ses anciens condisciples saint-simoniens : en 1840, il participe à un dîner amical avec Jean Reynaud, Gustave d’Eichthal, Jules Lechevalier, Charles Duveyrier, Henri Fournel et Adolphe Guéroult [39]. Par ailleurs, il collabore à l’Encyclopédie nouvelle, dirigée par Pierre Leroux et Jean Reynaud [40], mais aussi au Magasin pittoresque, fondé en 1833 par l’ancien saint-simonien Édouard Charton [41], et à la Revue générale de l’architecture et des travaux publics, qui paraît à partir de 1840 sous la direction du fouriériste César Daly [42] ; il est également mentionné par La Presse, un quotidien créé en 1836, comme l’un de ses rédacteurs [43].

Il se marie en 1845 avec Louise Félicité Desnoyers, la fille d’un officier d’artillerie et administrateur de l’École polytechnique. Il se rapproche du catholicisme social et noue des relations avec l’abbé Gratry et l’abbé Lacordaire [44]. Il est membre de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, dont il préside longtemps une « conférence » (un groupe local de l’association charitable) [45]. Son épouse participe à une quête en faveur de la conférence de Saint-Vincent de Paul établie dans les quartiers de Saint-André-des-Arts, de l’École-de-Médecine et de la Sorbonne, « pour le soulagement et l’instruction des ouvriers indigents et le patronage des enfants pauvres dans les écoles et les ateliers » à l’occasion des fêtes de Pâques 1846 [46].

Aux lendemains de Février 1848

Une Commission des hautes études scientifiques et littéraires est créée le 29 février 1848 par le ministre de l’Instruction publique et des Cultes Hippolyte Carnot ; elle est présidée par Jean Reynaud et réunit entre autres Frédéric Le Play, Edgar Quinet et Abel Transon, qui fait partie de la « sous-commission de l’instruction spéciale » [47]. Cette Commission des hautes études approuve le 6 mars une proposition d’Hippolyte Carnot qui souhaite créer une École d’administration afin de former les hauts fonctionnaires ; Abel Transon est désigné pour faire partie des examinateurs chargés de sélectionner les élèves de ce nouvel établissement. Mais cette École disparaît au bout de quelques mois [48].

Au mois d’avril 1848 ont lieu des élections des représentants à l’Assemblée constituante. Quelques jours avant le scrutin, un « comité électoral des libertés, politiques, civiles et religieuses » présente une liste soutenue par L’Ère nouvelle, un journal démocrate-chrétien [49], par L’Univers, un organe catholique plus conservateur [50], et par la Revue catholique [51] ; cette liste comprend plusieurs membres plutôt modérés du gouvernement provisoire (Albert, Arago, Dupont de l’Eure, Garnier-Pagès, Lamartine, Marie), mais aussi Agricol Perdiguier et l’ouvrier sculpteur Corbon [52] ; Abel Transon figure sur cette liste en 31e position, sur 34 candidats ; il envoie à La Presse une profession de foi individuelle très imprécise sur son programme ; il rappelle avoir été « l’adepte des idées saint-simoniennes et le disciple du célèbre Charles Fourier » ; cependant « reconnaissant l’insuffisance des doctrines purement humaines », il est désormais convaincu que « la religion chrétienne porte en elle la condition de tous les progrès de la société » ; « RÉALISATION SOCIALE DU CHRISTIANISME : voilà en trois mots ma pensée politique » : la proclamation de la République doit favoriser ce programme : « je suis donc républicain à un double titre, comme chrétien et comme socialiste » [53]. Il n’est pas élu.

Il semble ensuite s’éloigner de toute activité politique ; il n’apparaît plus comme candidat dans les scrutins suivants et les journaux ne signalent pas d’intervention publique de sa part dans les clubs, lors de réunions publiques ou dans la presse. Mais il est en relation avec Frédéric Arnaud, dit Arnaud de l’Ariège, l’un des principaux représentants de la démocratie chrétienne [54].

Sous l’Empire, il est apprécié par ses supérieurs :

depuis quatorze ans qu’il exerce ces dernières fonctions [répétiteur], M. Transon s’est constamment distingué par l’étendue et la solidité de ses connaissances, la dignité de son caractère, le zèle et la conscience avec lesquels il s’est acquitté de tous ses devoirs, et s’il n’est pas arrivé à un poste plus élevé dans la hiérarchie du corps enseignant de l’école, c’est qu’il ne s’est pas présenté d’occasion de lui confier titulairement une chaire ou des fonctions qu’à tous égards il est digne d’occuper [55].

Il est promu ingénieur ordinaire de première classe en 1855 ; à partir de 1858, il est examinateur pour l’admission des élèves à l’École polytechnique [56] ; il est décoré de la Légion d’honneur en 1860 ; trois ans plus tard, il devient ingénieur en chef de deuxième classe [57].

Parallèlement, il est nommé membre de la Commission d’hygiène et de salubrité publique de son arrondissement [58]. Il garde des relations étroites avec Charles Pellarin ; il est témoin lors de son mariage en 1854 et reste pour lui « un fidèle et précieux ami, malgré [leurs] divergences d’opinion en matière religieuse et même politique » [59]. Il tente d’ailleurs « d’arracher ses anciens condisciples […] à ce qu’il regard[e] désormais comme de pernicieuses erreurs » ; ses « instantes démarches » concernent en particulier Hippolyte Renaud et Charles Pellarin [60].

Il prend sa retraite de son poste d’enseignant en 1866 [61] ; mais il continue à examiner les candidats souhaitant être admis à l’École polytechnique ; cette activité cesse en 1872 ou 1873 en raison de problèmes de santé [62]. Il est promu officier de la Légion d’honneur en 1873. Sa mort est signalée par plusieurs journaux. Sa veuve décède en 1892 [63].