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Fanfernot (née Lefranc), Julie (Cécile)
Article mis en ligne le 26 octobre 2025

par Desmars, Bernard

Née vers 1801. Décédée à Paris, le 29 mars 1837. Saint-simonienne. Fréquente la colonie sociétaire de Condé-sur-Vesgre au début des années 1830.

On ignore la date de naissance exacte de Julie Fanfernot (ou Fanfernaut [1]) ainsi que son milieu d’origine [2]. On sait toutefois qu’elle vient d’un milieu catholique, qu’elle est, encore jeune, « rejetée du sein de ses parents » ; dès l’âge de 14 ans, elle vit et « fait vivre plusieurs familles du travail de ses mains, du travail de son intelligence industrielle » [3]. Elle se marie avec François Fanfernot, originaire de Chalon-sur-Saône et négociant [4]. Elle a un enfant qu’elle met en nourrice à la campagne.

On ne sait si elle vit encore avec son mari ; en tout cas, quand elle tombe malade, elle ne peut payer les frais de nourrice de son enfant. Elle demande que celui-ci lui soit rendu, ce que la nourrice refuse jusqu’à ce la mère ait réglé sa dette.

Julie partit, fit quarante lieues à pied pour voir son enfant. Elle fit plus, elle s’établit près de lui, loin de toutes les habitudes de son industrie : elle y travailla, elle moissonna, et pendant longtemps gagna douze sous par jour, et parvint à retirer son enfant [5].

Elle s’installe à la campagne, « loin de toutes les habitudes de son industrie » ; elle participe aux moissons et pendant longtemps, ne gagne que « douze sous par jour ».

Julie veut constater la puissance industrielle de la femme, de la femme livrée à ses propres ressources, et par sa propre énergie, se développant au milieu de ce monde, qui, avant sa naissance, lui avait fermé les portes [6].

Républicaine, puis saint-simonienne

Elle apparaît sur la scène publique en 1830 ; lors de la révolution de Juillet, elle participe aux combats aux côtés des jeunes gens des Écoles ; elle se serait emparée d’une barricade ou d’une pièce de canon et aurait été « hissée sur l’affût et promenée en triomphe sur les quais de Paris » [7]. Elle fait partie l’année suivante des « décorés de Juillet » et reçoit alors une médaille. Son fils bénéficie d’une bourse du gouvernement en raison du comportement de sa mère en 1830 [8]. Elle est traduite en novembre 1831 devant un tribunal pour avoir tenu des propos séditieux, provoqué à la rébellion et insulté des agents de police qui procèdent à l’arrestation brutale d’un vieillard décoré de Juillet, mais tenant avec quelques autres individus des propos critiques envers le gouvernement. Elle est acquittée [9].

Le 25 décembre 1831, elle participe pour la première fois à une réunion saint-simonienne, salle Taitbout. Elle y prend la parole et regrette de n’avoir jusqu’alors « signalé l’amour qu’elle a pour ses semblables que par des actes de haine, de destruction et de vengeance », cela parce qu’elle aime son pays ; mais « les saint-simoniens m’ont appris la meilleure manière de l’aimer », non plus en recherchant l’établissement de la République, mais en s’inspirant du saint-simonisme :

c’est désormais la bannière devant laquelle je me prosterne. C’est avec elle que j’irai chercher les citoyens […] Dès aujourd’hui, je le dis hautement, j’abjure tous ces moyens dont je me suis servie jusqu’à présent pour satisfaire les sentiments qui brûlaient dans mon cœur, je les abjure ; je veux me montrer digne de la nouvelle loi religieuse que j’embrasse [10].

L’émotion est alors très vive, et Olinde Rodrigues lui propose de s’interrompre et de reprendre la parole la semaine suivante. Le 1er janvier 1832, elle intervient à nouveau, après une présentation de Rodrigues qui affirme que la république est « une chimère » et qu’elle est « impossible ». Puis Julie Fanfernot répète qu’elle a abandonné les « passions » et « la haine » qui caractérisaient son engagement républicain et qu’elle est désormais remplie d’une « bienveillance générale » et d’un « amour profond » :

L’émotion profonde qu’éprouve Julie en retraçant les scènes de sa vie qui lui rappelaient les plus pénibles et les plus déchirants souvenirs, a électrisé l’auditoire à plusieurs reprises, et l’a forcée elle-même de suspendre son récit [11].

Jules Vinçard la remarque alors, « déclarant devant tous son entière volonté de vouer sa vie au culte apostolique et de compléter avec le chef qui le représentait [Enfantin] le couple sacerdotal [12]. Mais « le père Enfantin […] qui ne se laissait pas entraîner par l’ardeur immodérée de ses zélées partisanes, refusa l’offre de cette brave apôtre » [13]. Elle aurait ensuite pris part à une association de quelques saint-simoniens vivant et travaillant rue Popincourt [14].

De Condé-sur-Vesgre à Marseille

Puis elle se tourne vers le fouriérisme ; avec plusieurs autres dont Jules Vinçard, elle se rend à Condé-sur-Vesgre, où Alexandre Baudet-Dulary prépare la formation d’une colonie sociétaire. On ne sait combien dure son séjour dont les conditions sont alors peu enthousiasmantes : Vinçard relate la « profonde déception que nous éprouvâmes à l’aspect morne et glacial du lieu et des gens qui l’habitaient » [15]. Vinçard quitte très vite Condé-sur-Vesgre ; Julie Fanfernot y reste même si elle critique l’absence de « sentiment religieux » dans la colonie qui n’est finalement qu’un « amas de machines sans mouvement et frappées d’impuissance » [16].

Les actionnaires sont à cent pieds au-dessous de leur œuvre ils veulent régénérer la société et restent esclaves de tout ce que la société a de plus ignare et de plus stupide. Ils prétendent qu’avec le sentiment, au lieu d’argent, le phalanstère serait une œuvre avortée. Je leur ai dit que j’avais pour principe que la possession d’hommes valait mieux que celle des choses ; puisque celle-ci se détruit toujours faute de l’autre [17].

Elle tente de fonder en 1833 avec Eugène Stourm un périodique, L’Étincelle ; cette publication, d’après Stourm, « ne ferait pas de politique, mais de la science sociale en dehors de toute coterie et d’influence étrangère, en dehors de ce pathos métaphysique où sont plongés tant d’hommes que la cause de l’humanité réclame » [18] ; seul le prospectus paraît. Puis elle part vivre à Marseille où Vinçard la rencontre à nouveau [19] : elle vit avec un compagnon, « une espèce d’ours, ainsi qu’elle l’appelait elle-même, homme inepte » qu’elle a sauvé du suicide. Elle a un enfant en bas âge et est enceinte. Pour subsister, elle se livre à des « travaux d’aiguille » et de « tapisserie », « objets de fantaisie pour dames » ; elle acquiert « une espèce de réputation d’artiste par la forme élégante et gracieuse » qu’elle arrive à donner « à ces œuvres de capricieuse imagination ».

Elle fait de la propagande principalement saint-simonienne auprès de « jeunes gens de familles riches, tous convenables, instruits, sérieux », elle les reçoit dans « un pauvre logement médiocrement meublé » ; Vinçard observe « l’influence religieuse qu’[a] obtenue cette femme du peuple sur tous ces jeunes gens de familles bourgeoises »

quelle fraternelle affection elle portait à ses coreligionnaires, comme son imagination s’enflammait au contact de nos chères utopies ! que de plans généreux d’association, de solidarité, de félicité universelle n’a-t-elle pas enfantés [20].

Elle serait en relation avec le maire et le conseil municipal d’une localité située près de Marseille, où elle espère « fonder une colonie religieusement dirigée ».

Quelques années plus tard, elle revient à Paris :

après tant d’apostoliques efforts, hélas elle nous est revenue mourante, cette femme si courageuse ; si vaillante ; elle s’est brisée dans les déceptions ; le marasme s’est emparé de son esprit, la haine des hommes avait chassé de son cœur cet immense amour de l’humanité. Elle repoussait de son lit de mort ses amis les plus zélés les accusant d’ingratitude [21].

Fabricante de tapis à Paris, elle décède le 29 mars 1837 [22]. Son fils Ernest participe à plusieurs réunions publiques dans les années 1870, en particulier en février 1876 lorsque sont élaborées les listes de candidats aux élections législatives ; il se présente comme « le fils de l’héroïne de 1830 » [23] ; Cécile Fanfernot signe en octobre 1870 un texte en tant que « déléguée des citoyennes de Paris […] petite-fille de l’héroïne de 1830 » [24].