Bandeau
charlesfourier.fr
Slogan du site

Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Toussaint, (Marie Anne) Julie
Article mis en ligne le 26 octobre 2025

par Desmars, Bernard

Née le 22 mai 1839 à Castelnaudary (Aude), décédée le 26 décembre 1923 à Paris (Seine). Secrétaire de la Société pour l’enseignement des femmes (ou Société des écoles Lemonnier) ; membre d’associations philanthropiques, féministes, pacifistes et d’éducation populaire. Adhère à la Ligue du progrès social fondée par des fouriéristes en 1885 ; assiste à au moins un banquet fouriériste au début du XXe siècle ; souscrit pour la statue de Fourier, fréquente la colonie de Condé-sur-Vesgre.

Antoine Toussaint, le père de Julie, est pharmacien à Castelnaudary, associé à son frère Gabriel. D’abord disciple saint- simonien, il fait la connaissance de Fourier lors d’un séjour à Paris et se rapproche du mouvement sociétaire [1].

Une enfance saint-simonienne et fouriériste

« La jeune Julie fut donc élevée dès son plus jeune âge dans la double tradition du saint-simonisme et du fouriérisme qui demeurait vivace dans l’âme de son père », écrit Marguerite Thibert qui l’a rencontrée au début du XXe siècle [2]. Selon Pauline Kergomard, inspectrice générale des écoles maternelles sous la IIIe République, qui l’a côtoyée dans plusieurs associations, Julie Toussaint est « née dans une famille où l’on croyait que le cerveau de la femme est susceptible de s’assimiler la nourriture que l’on donne à celui de l’homme, comme sa conscience est apte à comprendre la loi morale et à lui obéir » ; elle est « élevée avec son frère, f[a]it les mêmes études que lui » [3], « des études approfondies » [4], « tout à fait exceptionnelles pour l’époque » : « elle étudia les mathématiques, apprit le latin, un peu le grec, s’abreuva de bonne heure aux sources de la science et de la philosophie […], seule l’impossibilité où étaient alors les femmes de poursuivre leurs études l’empêcha d’entrer à l’université […] elle eût pu se spécialiser et choisir entre les mathématiques et les sciences naturelles qui l’intéressaient également » [5].

Dans les années 1850, sa famille s’installe à Paris, pour des raisons qui divergent selon les sources : pour les uns, c’est parce qu’il aurait été « écœuré par le retour de la bourgeoisie orléaniste » après la fin de la Deuxième République qu’Antoine Toussaint aurait quitté Castelnaudary pour Londres, puis pour Paris [6] ; mais pour Pauline Kergomard, cette famille, qui a « de la fortune », vient se fixer dans la capitale « pour achever l’instruction du frère et de la sœur » [7] ; cependant, selon G. Avril de Saint-Croix, c’est parce que le père de Julie Toussaint connaît des revers financiers qu’il rejoint la capitale avec sa famille dans l’espoir d’y rétablir sa situation, en vain [8]. Julie Toussaint pense alors donner des leçons pour procurer des ressources aux siens.

Enseignement professionnel des femmes

À Paris, elle rencontre les anciens saint-simoniens Charles et Élisa Lemonnier, qui ont fréquenté Antoine Toussaint dans le Midi et « qui s’intéressent particulièrement à cette jeune fille si cultivée et si désireuse de faire de sa vie quelque chose d’utile » [9]. Élisa Lemonnier fonde en 1862 la Société pour l’enseignement professionnel des femmes ; elle propose à Julie Toussaint d’assurer le secrétariat général de l’association qui crée plusieurs écoles au cours des années suivantes. Élisa Lemonnier décède en 1865 et Julie Toussaint est nommée secrétaire générale de la Société pour l’enseignement professionnel des femmes [10] ; elle reste à ce poste pendant plusieurs décennies ; en 1885-1886, elle est à la fois membre du conseil d’administration de la société, de sa commission des finances, de sa commission des études et de son comité du patronage et de placement ; elle est aussi qualifiée de directrice générale des écoles professionnelles fondées par cette association, souvent appelées « écoles Lemonnier » [11].

Après la chute de l’Empire, la municipalité de Paris provoque en octobre 1870 la création d’un « comité de dames » chargé de « présenter à la sous-commission de l’enseignement communal de la ville de Paris un rapport sur toutes les questions relatives à l’instruction des femmes et aux salles d’asile » ; Julie Toussaint en fait partie, avec Clarisse Coignet et Julie Daubié [12].

Elle devient une spécialiste de l’enseignement, à la fois dans le monde associatif et dans les cercles officiels : au milieu des années 1870, elle fait partie de l’Association pour la recherche, l’application et la propagande des meilleurs méthodes d’éducation, dans laquelle on retrouve encore Clarisse Coignet et Marie-Pape-Carpentier, inspectrice générale des salles d’asile [13]. Elle est nommée dans des jurys examinant des initiatives et des réalisations en matière d’enseignement lors des Expositions universelles qui se tiennent à Paris en 1878, 1889 et 1900. Elle est l’autrice de l’article qui est consacré à Élisa Lemonnier dans le Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire dirigé par Ferdinand Buisson, directeur de l’enseignement primaire au ministère de l’Instruction publique [14].

Elle fait partie, des années 1880 jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, des comités de surveillance (ou de patronage) de deux écoles professionnelles de la Ville de Paris, celle de la rue du Poitou [15] et celle de la rue des Boulets [16].

Féministe

Cette action en faveur de la formation des filles se situe dans une perspective féministe. Julie Toussaint fait partie, dès sa fondation en 1869, de la Société pour la revendication des droits civils de la femme, qui réclame « l’égalité des sexes devant la loi et les mœurs » [17], l’accès des filles à l’enseignement secondaire et supérieur, ainsi qu’une véritable formation professionnelle pour les femmes. Cette association prévoit la fondation d’écoles et de bibliothèques, l’organisation de conférences, la constitution de bourses et de livrets d’épargne pour les sociétaires en difficulté. Parmi les signataires des statuts on trouve aussi André Léo (Victoire Léodile Béra, épouse Champseix), Marie-Louise Gagneur et Louise Michel.

Au début des années 1880, Julie Toussaint appartient avec plusieurs autres féministes au comité central de la Fédération socialiste de la libre pensée [18]. Elle participe ensuite à partir des années 1880 à plusieurs manifestations des organisations féministes modérées. Elle assiste au congrès international des femmes en 1913 [19] Elle est membre de la section d’études féminines du Musée social créée en 1916 [20]. Elle préside à plusieurs reprises l’assemblée générale de l’Association pour l’enseignement du piano pour les femmes [21].

Elle collabore à La Française, un hebdomadaire fondé en 1906, accueillant des courants divers, des libres penseuses jusqu’aux catholiques, mais adoptant généralement un ton plutôt modéré [22].

Pacifiste

Membre dès sa fondation de la Ligue de la paix et de la liberté dirigée par Charles Lemonnier, elle accède au secrétariat du comité central de l’organisation [23] ; elle fait partie du comité d’organisation du Congrès international de la paix qui se tient à Paris en 1889 [24] ; elle préside le congrès de la Ligue en 1891, en l’absence de Charles Lemonnier [25] ; elle est désignée pour représenter la Ligue au congrès universel de la paix qui se tient à Rome quelques mois plus tard [26]. Elle participe aux activités de plusieurs autres sociétés ; elle est notamment trésorière de la Délégation permanente des Sociétés françaises de la Paix et présidente de la Section de la paix du Conseil national des femmes françaises [27].

Elle poursuit son combat pacifiste après la Première Guerre mondiale : en 1919, elle est membre du comité central de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, encore aux côtés de Ferdinand Buisson et de l’ancien ministre Yves Guyot.

Philanthropie et éducation populaire

Julie Toussaint participe aussi aux activités d’œuvres philanthropiques. Elle est membre en 1870 de la Société de secours aux victimes de la guerre [28]. On la retrouve quelques années plus tard au sein de la Société de sauvetage de l’enfance, aux côtés de Jules Simon, ancien ministre et ancien président du conseil, Pauline Kergomard, Ferdinand Buisson [29] : elle y occupe un poste de vice-présidente au début du XXe siècle [30]. Elle est aussi membre de l’Association pour le développement de l’assistance aux malades [31], mais encore de la commission de l’école Braille (ou Institut départemental des aveugles) à Saint-Mandé [32] et de la commission de surveillance de l’orphelinat Philippe Auguste [33].

À la fin de l’année 1899, son ami Louis Guébin [34], également membre de la Ligue de la paix et de la liberté, fonde une société civile afin de louer un bâtiment pouvant accueillir l’université populaire, Le Foyer du Peuple, qu’il est en train de créer dans le 17e arrondissement  ; Julie Toussaint prend dix parts, chacune d’entre elles représentant dix francs [35]. Après quelques années, l’activité de cette université populaire semble réduite ; en 1906, Louis Guébin projette d’y associer « un office d’action sociale » qui réunirait « toutes les œuvres d’assistance libre » du quartier ; il adresse une lettre à l’administration de l’Assistance publique afin d’obtenir une aide ; parmi les signataires de ce courrier figure Julie Toussaint [36].

Compagne de route du mouvement fouriériste autour de 1900

Julie Toussaint est nommée en 1890 chevalière de la Légion d’honneur pour le « concours [qu’elle a] donné à différentes œuvres d’assistance et d’enseignement » et en particulier « à l’enseignement technique » [37]. La décoration lui est remise par Jules Simon. Peu après cette nomination, elle écrit à Victor Considerant :

Cher Monsieur
Quel plaisir vous m’avez fait en m’écrivant, il me serait difficile de le dire. Votre approbation m’est extrêmement précieuse car notre œuvre procède des idées que vous avez soutenues toute votre vie. J’ai été habituée, dès l’enfance, à vous placer si haut, que je suis toute fière de votre sympathie.
[…]
J’aimerais bien vous voir quelquefois, si vous m’autorisez à aller frapper à votre porte, cela me rendrait aussi heureuse que la Légion d’honneur. Si vous me donnez la permission, un mot S.V.P. sur une carte me disant les moments où l’on peut vous aller trouver sans vous déranger.
Merci encore et mille assurances de respectueuse et bien cordiale affection.
J. Toussaint [38].

Elle est déjà en relation avec des fouriéristes. En 1885, elle figure sur la première liste des membres de la Ligue du progrès social, une association fondée par Étienne Barat, Jenny Fumet et bientôt dirigée par Hippolyte Destrem pour reconstituer le mouvement sociétaire [39]. Cependant, quand cette ligue publie à partir de 1888, La Rénovation, Julie Toussaint n’apparaît pas parmi les abonnés.

Sans doute par l’intermédiaire de Louis Guébin, elle est admise en 1895 dans la colonie de Condé-sur-Vesgre ; dans les années suivantes, seule ou avec Louis Guébin, elle y fait venir plusieurs nouveaux colons [40].

Dans les années 1890 et 1900, elle participe à différentes activités et manifestations fouriéristes : elle figure sur les premières listes de la souscription organisée pour financer la statue de Fourier ; elle verse 10 francs [41] ; elle assiste à l’inauguration de ce monument, place Clichy, en juin 1899 [42]. Elle est aussi présente l’année suivante lors de l’érection de la statue de Faustin Moigneu, soutien financier de la Ligue de l’enseignement et du mouvement coopératif [43] ; elle apporte encore sa souscription à la réalisation de la statue de Considerant à Salins [44]. Elle fréquente au moins un banquet du 7 avril – jour anniversaire de la naissance de Fourier – organisé par l’Union phalanstérienne et l’École Sociétaire Expérimentale [45] ; mais peut-être davantage, puisque d’après Jean-Louis Puech, « elle assistait avec bonne volonté au dîner que les amis de Fourier organisaient au Palais-Royal chaque mois d’avril, autour de Mme Fumet, nonagénaire qui avait connu Fourier » [46]. En 1909, elle quitte la colonie de Condé [47].

Si elle participe à des réunions et à des entreprises – la souscription pour la statue de Fourier, la présence à Condé-sur-Vesgre – on ne lui connaît aucun texte ou aucun discours dans lesquels elle manifesterait explicitement son adhésion au projet phalanstérien. Il est vraisemblable que ce sont les relations et les amitiés nouées au sein des sociétés pacifistes – par exemple avec Louis Guébin – ou au sein des associations féministes – avec Virginie Griess-Traut – avec des disciples de Fourier qui l’amènent à fréquenter les lieux de sociabilité fouriériste.