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Verrier, (Jacques Joseph) Eugène
Article mis en ligne le 21 avril 2025
dernière modification le 22 avril 2025

par Desmars, Bernard

Né le 31 mars 1824, à Provins (Seine-et-Marne), décédé le 20 avril 1910 à Le Poët (Hautes-Alpes). Soldat, bijoutier-horloger, puis médecin et professeur à l’École de médecine de Paris, membre de nombreuses sociétés savantes, auteurs d’études médicales et de mémoires ethnographiques. Adhérent au début du XXe siècle de l’Union phalanstérienne et de l’École Sociétaire Expérimentale ; fondateur d’une Union phalanstérienne du Sud et d’une Société des familistères coloniaux.

Fils d’un « propriétaire », Eugène Verrier commence ses études classiques au collège de Provins et les termine à Paris. En 1842, il s’engage dans l’armée et est incorporé dans un bataillon de chasseurs à pied. Promu caporal en décembre 1843, il est réformé l’année suivante pour des « infirmités contractées au corps » [1]. Quand il se marie en 1845 avec Catherine Thérèse Pauline Vial, la fille d’un rentier, il est

Accoucheurs et sages-femmes célèbres, 1891

bijoutier ou horloger dans la capitale [2] ; il mentionne la profession de bijoutier quand il déclare la naissance de plusieurs de ses enfants, en avril 1846, en janvier 1852 et en janvier 1854. Parallèlement, il suit les cours de la faculté de médecine de Paris de 1844 à 1848.

Un médecin spécialisé dans l’obstétrique, puis dans l’hydrothérapie

Les informations concernant Eugène Verrier sont plus incertaines pour la période comprise entre 1848 et la fin des années 1850. Selon certaines sources, il aurait quitté la France « pour avoir participé aux événements de 1848 » et se serait réfugié en Belgique [3] ; mais selon un article paru en 1887, « la révolution de 1848 ayant changé la situation de sa famille et interrompu ses travaux, il abandonna la médecine pour l’industrie » [4] ; dans un texte tardif et autobiographique, l’intéressé n’apporte aucune information sur cette période [5]. Quant à son exil en Belgique, s’il a existé, il n’a guère duré ; Eugène Verrier a des enfants qui naissent à Paris en mai 1849, en juin 1850, en janvier 1852, en janvier 1854 et en avril 1855, la déclaration de naissance étant faite par le père pour au moins deux d’entre eux [6] ; pour les autres, on ignore qui est l’auteur de la déclaration à la mairie [7].

Il reprend ses études de médecine à Paris en 1856 et est admis, par concours, externe des hôpitaux de Paris ; il démissionne de ce poste en 1860 ; il obtient la même année le doctorat de médecine à l’université de Liège [8] ; puis, en 1863, la faculté de médecine de Paris lui décerne un nouveau doctorat, avec une thèse intitulée Du forceps-scie des Belges [9]. Spécialisé dans l’obstétrique, Eugène Verrier l’enseigne à l’École pratique de médecine de la faculté de médecine de Paris à partir de 1864 ; il publie en 1868 un Manuel pratique de l’art des accouchements, plusieurs fois réédité. Il est l’auteur de nombreux autres travaux, dont certains sont récompensés par l’Académie de médecine. Il est membre de plusieurs sociétés savantes : cofondateur de la Société obstétricale et gynécologique de Paris, il est membre correspondant des Sociétés gynécologiques de Madrid et de Boston, de la Société médico-chirurgicale de Liège et de la Société de médecine d’Anvers [10]. Il participe à des congrès de gynécologie et collabore à plusieurs revues médicales (L’Abeille médicale, La France médicale, Journal de médecine de Paris, etc.). Il crée et dirige La Gazette obstétricale de Paris qui paraît à partir de 1872.

Parallèlement à son enseignement et à ces activités scientifiques et éditoriales, il pratique la médecine dans divers lieux et divers cadres : en 1869, il est nommé médecin de l’état-civil du 12e arrondissement, chargé de constater les décès ; pendant la guerre de 1870-1871, il est chirurgien d’une ambulance mobile lors des combats qui se déroulent à Beaumont et Raucourt (Ardennes), à la fin du mois d’août ; pendant le siège de Paris, il est chirurgien en chef de l’ambulance des Dominicains d’Arcueil ; il reçoit la croix de bronze de la Société internationale de secours aux blessés [11]. En 1871, il est attaché au bureau de bienfaisance du 6e arrondissement de Paris, fonction dont il démissionne en 1874. Il est pendant un moment médecin de Charles III, prince de Monaco [12]. Dans les années 1870, il signe certaines publications « Verrier de Villers » [13].

Puis, en 1877, un arrêté ministériel le nomme préparateur du cours magistral des accouchements à la faculté de médecine de Paris ; à partir de 1880, il y ajoute la préparation du cours auxiliaire [14]. Il continue cet enseignement dans la première moitié des années 1880, tout en manifestant un intérêt pour la médecine dosimétrique [15]. Son épouse meurt en 1886.

Il se consacre désormais moins à l’obstétrique et davantage aux « maladies nerveuses ». Il se remarie en 1893 avec Julia Pascal, la fille d’un républicain ayant résisté au coup d’État de 1851 et dirigé un Institut hydrothérapique situé à Passy [16]. Verrier, qui signe désormais certaines de ses publications du nom de « Verrier-Pascal », reprend la direction de l’établissement pendant quelques années : il rédige plusieurs études sur l’hydrothérapie ainsi que sur les « maladies nerveuses » (par exemple Du choix d’une station thermale pour les névropathes en 1898) ; il est admis en 1896 à faire des cours libres à la Faculté de médecine de Paris sur « [l’]Hydrothérapie rationnelle et empirique » [17] ; il dirige en 1897-1898 le Journal des maladies nerveuses. Puis la diminution du nombre de patients accueillis à l’Institut de Passy provoque sa fermeture [18].

Il abandonne ses activités médicales en 1900 afin, écrit-il l’année suivante, de « suivre plus librement les différents congrès qui eurent lieu pendant la durée de notre exposition universelle » [19].

Ethnographie et colonies

En 1873, Eugène Verrier publie pour la première fois une étude ne concernant pas la médecine, Essai sur la colonisation française dans l’extrême sud du continent américain [20]. Mais c’est surtout dans les années 1880 et 1890, qu’il mène des travaux ethnographiques, non en effectuant des observations de terrain, mais en lisant des récits de voyageurs et d’ethnologues. Il entre à la Société d’anthropologie de Paris en 1883 [21] ; ses premières interventions concernent encore l’accouchement, envisagé dans diverses cultures [22], mais il traite ensuite d’autres thèmes, comme l’« organisation du travail et de la famille chez les primitifs » [23]. Il est présent dans les sommaires des bulletins de la société principalement de 1884 à 1890 [24].

C’est au sein de la Société d’ethnographie qu’il se montre le plus actif ; il y est admis en 1886 [25] et assure la même année un cours public consacré à « [l’]ethnographie médicale » organisé sous les auspices de cette société [26]. Il occupe à partir de 1887 le poste de secrétaire général de la Société d’ethnographie [27], dont il devient le vice-président en 1889 ; il l’est encore en 1890, mais pas en 1891 [28]. Les travaux qu’il présente au sein de cette société ont d’abord une dimension médicale [29] ; l’anthropologie physique et la « craniologie » ont une place importante dans ses observations sur les populations [30]. Mais il aborde ensuite des thèmes variés : la religion des Noirs africains [31], la civilisation japonaise [32].

Eugène Verrier est aussi membre de la Société américaine de France [33]. Il fait partie de l’Alliance scientifique universelle fondée par l’orientaliste Léon de Rosny [34] ; il est à l’initiative en 1888 de la création de la Société africaine qu’il préside pendant plusieurs années [35]. Au sein de la Société d’ethnographie, il anime « le comité sinico-japonais » [36], puis le « comité oriental et africain » [37]. Il intervient à de nombreuses reprises lors des réunions de ces sociétés et publie des textes sur des thèmes très variés dans leurs Bulletins et leurs Mémoires. Dans la seule année 1896, il présente lors des séances de la Société d’ethnographie des communications sur « [l’]influence de l’alcoolisme sur la dépopulation » (séance du 12 novembre 1896) et « les aptitudes de la femme » à partir des recherches entreprises par les « anthropologistes sur la craniologie de la femme et ses aptitudes spéciales » (séance du 14 décembre 1896). Au cours de l’année 1900, ses communications portent sur « Les races primitives de l’Afrique australe et les Boers » [38], « Le Homestead » [39], « La colonisation par la réforme de l’éducation » [40] et « L’indifférentisme et la solidarité » [41]. Ses études concernent majoritairement l’Afrique, mais aussi le Japon : en 1897, il présente une étude sur le laquage et l’industrie de la soie au Japon, devant la Société d’études japonaises, chinoises, tartares et indochinoises [42]. Il est aussi le traducteur – avec Lina Lindsay d’un ouvrage sur l’Afrique [43].

Eugène Verrier est un partisan de la colonisation. Il est un membre du Conseil supérieur des colonies, un organe officiel au rôle consultatif fondé en 1883. Il se prononce pour « l’abolition des préjugés, l’égalité des races » et pour une « conquête toute morale et pacifique » de l’Afrique, afin que « les races déshéritées » soient appelées « au partage des bienfaits », en attendant d’être « appelées à la direction du Monde » [44]. Il souhaite la création d’une « école coloniale vraiment pratique » [45]. À la Société d’ethnographie, il intervient aussi sur les différents systèmes d’administration employés par les puissances colonisatrices [46].

Ses activités scientifiques se conjuguent avec des préoccupations humanitaires : la Société africaine a certes pour « but de contribuer au progrès des études relatives aux Sciences, à la Littérature et aux Arts des différentes contrées de l’Afrique » [47], mais elle veut aussi « lutter contre l’esclavage » et établir « la concorde entre les races » [48]. Cependant, malgré la résistance de Verrier, cette Société africaine, refondée en 1890, s’éloigne peu à peu de sa vocation savante et philanthropique et accueille plus volontiers des rapports sur l’exploitation des ressources africaines. Verrier quitte la présidence pour devenir secrétaire général perpétuel, puis abandonne cette fonction en 1895 [49].

Pour ses activités médicales (et d’enseignement de la médecine) et pour ses travaux ethnographiques, Eugène Verrier reçoit plusieurs décorations : officier d’Académie en 1885, officier de l’Instruction publique en 1892, il est également « officier du dragon d’Annam » en 1894, « officier du Méjidié par S. M. le Sultan de Constantinople pour ses études sur l’Islam et son influence sur les noirs de nos colonies africaines » [50].

Féminisme

Dans ses publications ethnographiques, Verrier consacre plusieurs articles à la place des femmes dans différentes civilisations. Mais il s’intéresse aussi à la position des femmes en France. Il collabore dans les années 1880 à La Citoyenne, le journal féministe fondé par Hubertine Auclert, dans lequel il publie plusieurs articles sur l’hygiène sociale [51]. Il est invité en 1883 par la Société du suffrage des femmes à faire une conférence intitulée « La femme devant la science considérée au point de vue cérébral », dans laquelle il doit « donner [son] avis, au point de vue scientifique sur la capacité intellectuelle [de la femme] et son aptitude à juger des questions ardues que soulèvent la politique et la sociologie » [52] ; en conclusion, il dit « avoir démontré l’égalité parfaite de l’intelligence entre deux êtres qui se complètent l’un par l’autre », égalité liée à « l’instruction civile et républicaine » ; mais il en déduit des revendications finalement limitées :

Le temps est donc venu, sinon d’accorder de suite aux femmes leurs droits civils et politiques, du moins de préparer le peuple à cette généreuse idée […] Travaillons d’abord à l’affranchissement civil de la femme [53].

Il insiste en particulier sur l’accès des femmes « à toutes les carrières ce qui leur permettrait de vivre libres, indépendantes et respectées de tous » [54].
Il participe en 1889 au Congrès international du droit des femmes aux côtés d’Eugénie Potonié-Pierre, de Maria Deraismes et de Virginie Griess-Traut [55] ; il intervient lors de cette manifestation en revendiquant la liberté civile des femmes, mais en considérant que l’on peut attendre encore un peu pour leurs droits politiques [56].

Il revient sur la question dans un article publié dans le Bulletin de la Société ethnographique et intitulé « Les aptitudes de la femme et sa craniologie » ; entre un rapide survol sur les rapports entre les hommes et les femmes depuis les temps préhistoriques et des observations sur le volume des crânes masculins et féminins dans différentes contrées du monde, il déclare que

ce n’est qu’à dater de la Révolution de 1789 qu’on peut dire que, pour la France du moins, la femme a commencé à acquérir des droits à l’égalité civile, bien qu’il y ait encore beaucoup à faire sous ce rapport. Pourtant le divorce leur a rendu leur indépendance absolue et l’instruction obligatoire et laïque complétera l’évolution de leurs aptitudes en les affranchissant des mythes religieux d’une part, et en les préparant à prendre d’une manière définitive leur part d’influence sur la marche et le développement ultérieur de notre jeune démocratie » [57].

Disciple de Fourier

Dans la nécrologie d’Eugène Verrier publiée dans La Rénovation, en 1910, Adolphe Alhaiza affirme que le défunt a été « acquis dès sa jeunesse aux idées et à la doctrine de Fourier », donc probablement dans les années 1840 [58]. Certes, on trouve le nom de Verrier à plusieurs reprises dans les archives phalanstériennes [59] ; mais rien ne certifie qu’il s’agit bien d’Eugène Verrier.

Ce n’est qu’à partir de 1900 qu’on le voit de façon certaine mentionné dans la documentation fouriériste (il n’est pas signalé parmi les participants à l’inauguration de la statue de Fourier en 1899 et ne figure pas sur la liste des souscripteurs du monument) ; il s’abonne alors à La Rénovation [60]. Mais quand Adolphe Alhaiza exprime dans La Rénovation ses convictions antisémites, nationalistes et antidreyfusardes, Eugène Verrier s’en

Revue de socilogie et d’ethnographie, août 1901

éloigne et rejoint les dissidents de l’Union phalanstérienne et de l’École Sociétaire Expérimentale ; il participe à leur banquet le 7 avril 1900, date anniversaire de la naissance de Charles Fourier. La même année, il est le délégué de l’Union phalanstérienne au Congrès des associations ouvrières de production organisé à Paris ; il y prononce une brève allocution, soulignant la place de Fourier dans l’émergence de la doctrine coopérative. Il indique que l’Union phalanstérienne « s’efforce de constituer en ce moment une Association commerciale d’alimentation » ainsi que « des familistères agricoles coloniaux d’après le principe de l’Association intégrale préconisé par notre condisciple Étienne Barat, en prenant le sol, la terre, comme base de notre Association, suivant les préceptes même de Charles Gide » [61]. Il rédige pour L’Association ouvrière, un article en faveur du développement de la coopération, de la mutualité et de la solidarité, dans une perspective fouriériste [62].

Il participe au banquet organisé le 7 avril 1901 par l’Union phalanstérienne et l’École Sociétaire Expérimentale ; il y porte « un toast à l’illustre penseur, au fier philosophe Tolstoï » [63] ; il assiste à plusieurs réunions de ces groupes fouriéristes ; en novembre 1901, il présente à ses condisciples « les tentatives qu’il a faites récemment pour l’organisation de phalanstères coloniaux et principalement à destination de l’Algérie et de la Tunisie, avec les éléments migrateurs des Basses-Alpes et principalement les Barcelonnettes. Il n’a pas obtenu jusqu’ici de grands résultats, mais il a trouvé sur le littoral méditerranéen même des concours empressés », dont ceux de la fille d’Hippolyte Renaud, l’auteur de Solidarité, et du Marseillais Pierre-François Leydet. « Le docteur Verrier espère, grâce à cette collaboration, pouvoir apporter bientôt à l’École Sociétaire Expérimentale des faits accomplis » [64].

Il reste toutefois abonné à La Rénovation au moins jusqu’en 1908 [65], et il correspond parfois avec Adolphe Alhaiza, notamment pour exprimer ses désaccords. En effet, Verrier se montre très critique envers les positions du directeur de La Rénovation : il est hostile au projet de Ligue pour la nationalisation du sol mené par Alhaiza en alliance avec les socialistes colinsiens, car cela est proche du collectivisme, du « socialisme d’État » - auquel Verrier est violemment opposé – et contraire au principe fouriériste de l’association libre et volontaire [66]. De même, il critique les accointances d’Alhaiza avec le syndicalisme jaune de Pierre Biétry : « si le Maître avait vécu, sa doctrine aurait évolué comme le reste, et le syndicat rouge serait regardé plus près de la vérité qu’Alhaiza qui retarde avec son syndicat jaune » [67]. Enfin, il récuse l’antisémitisme qui s’étale dans les colonnes de La Rénovation  : il publie en 1903 une brochure, La Question juive, dans laquelle il se montre favorable au projet sioniste, « pour le bonheur de cette race qui a souffert de l’injustice des hommes depuis tant de siècles ! », tout en considérant qu’une installation des Juifs en Amérique du Nord (le Texas, l’Ouest des États-Unis ou le Canada) serait préférable à un établissement en Palestine [68]. Alhaiza, quand il présente la brochure de Verrier dans La Rénovation, déclare l’idée sioniste irréalisable, « pour des raisons d’ordre ethnologique et sociologique », « la race juive [étant] partout inassimilable » ; et, pour conforter ses propos, il s’appuie sur « la péremptoire opinion de Fourier sur l’universel fléau du commerce fourbe et du détournement financier des Juifs ». Verrier proteste contre ces propos, le fouriérisme étant selon lui incompatible avec l’antisémitisme [69] : l’ethnographie montre, dit-il, qu’il n’existe pas de race pure, et donc pas de race juive ; « il n’y a donc à envisager [les Juifs] que comme hommes, faisant partie de l’humanité et concourant avec les autres hommes à l’harmonie universelle [...] À ce titre donc, les Juifs ont droit à toutes nos sympathies et nous devons les attirer à nous précisément parce que l’attraction vient de Dieu » ; et si, dans les œuvres de Fourier, on trouve « quelques passages relatifs aux Juifs qui semblent en contradiction avec les doctrines harmoniques, c’est qu’il ne considérait que les agioteurs, les spéculateurs, les financiers, parmi lesquels il y a au moins autant de chrétiens ou de catholiques que de juifs » [70].

L’Union phalanstérienne du Midi (ou du Sud) et la Société des familistères coloniaux

Vers 1900-1901, Verrier s’installe dans le Sud de la France, partageant son temps entre Le Poët (Hautes-Alpes) où il réside pendant l’été [71], et Cannes, Sisteron et Nice, où il passe l’hiver. Il est un moment rédacteur en chef d’un hebdomadaire, Le Réveil de Cimiez [72].

D’avril 1901 à mars 1902, il fait paraître la Revue de sociologie et d’ethnographie. Cet organe, conformément à son titre, accueille des travaux et articles savants (sur le bouddhisme, les mœurs des Indochinois, la condition des femmes dans l’Orient et l’Égypte antique, les champs de menhirs de Carnac, etc.) rédigés par des ethnologues et des voyageurs ; mais il fournit aussi quelques informations sur l’évolution de l’Union phalanstérienne et de l’École Sociétaire Expérimentale [73] ; Verrier y fait aussi connaître ses convictions et ses projets phalanstériens : il rédige des articles sur « la commune sociétaire », la colonisation par l’association intégrale, les coopératives, la participation aux bénéfices, et il présente ses différentes initiatives auxquelles il appelle ses condisciples à se rallier.

Verrier a en effet créé une « Société des familistères coloniaux » qui se présente comme une « Association coopérative agricole coloniale », et qui a pour objectifs : « 1° le peuplement de nos colonies […] 2° le travail assuré aux hommes de bonne volonté, 3° la vie à bon marché et en famille par la réunion des travailleurs en familistère ».

L’Orient. Revue franco-hellénique, 6 juillet 1901

Cette société agit par « 1° l’association du capital, du travail et de l’intelligence, 2° la coopération de la production et de la consommation, 3° la mutualité sous toutes ses formes » ; le travail y sera attrayant, et les droits et devoirs des femmes seront les mêmes que ceux des hommes [74]. Verrier envisage pour cette société l’acquisition de plusieurs domaines au nord de la Tunisie.

Il propose ensuite la formation d’une École sociétaire coloniale, qui accueillerait des jeunes gens de 16-17 ans et leur enseignerait les procédés de l’agriculture coloniale ainsi que les principes sociétaires de Fourier [75].

Enfin, il fonde « l’Union phalanstérienne du Sud de la France » (ou Union phalanstérienne du Midi »), dont il publie le manifeste, cosigné par deux autres fouriéristes, Georges Lafosse et Pierre-François Leydet, dans La Revue de sociologie et d’ethnographie [76]. Cette Union fédérerait des phalanges, qui, dans chaque grande ville du Midi, rassembleraient les disciples de Fourier. Les membres de ces phalanges étudieraient diverses questions sociales (la coopération et la mutualité ; les familistères agricoles et industriels ; et aussi le travail des enfants, les salaires des femmes, la surpopulation, etc.) et rendraient compte de leurs travaux lors d’une assemblée annuelle.

Il adresse à Marie Moret, veuve de Jean-Baptiste Godin, une lettre accompagnée des statuts des familistères : il écrit vouloir « continuer l’œuvre si grandiose et bienfaisante du familistère de Guise »

Si, vous, Madame, ou quelques-uns des plus marquants parmi les associés du familistère étaient disposés à coopérer à l’extension de notre revue, mes collaborateurs et moi en serions très reconnaissants [77].

L’Union phalanstérienne du Sud (ou du Midi) ne semble avoir existé que dans les intentions de Verrier et le manifeste cité ci-dessus ; la Société des familistères coloniaux, ne parvient pas à acquérir les domaines qu’elle convoite en Tunisie ; elle tente de fusionner avec « la Société d’expansion coloniale » de Bordeaux, pour fonder « une association coopérative coloniale », et projette une installation du côté de Gabès, au sud de la Tunisie, sur un domaine de 3 000 hectares avec des palmeraies, des oliveraies, des prairies et des terres arables ; on y prévoit la création d’écoles, d’un hospice, d’un caravansérail pour les voyageurs, « enfin de toutes les œuvres de mutualité et d’assistance que l’on trouve au Familistère de Guise » [78]. Mais la Société d’expansion coloniale est dissoute en 1902 [79]. Ses membres sont alors invités à se constituer en association agricole coopérative, pour l’exploitation d’un domaine en Tunisie (le domaine de l’Oued-Mélah) ; mais ils doivent bientôt y renoncer et Verrier « engage ses anciens adhérents à reporter leur coopération sur l’École Sociétaire Expérimentale […] ou d’attendre qu’une autre occasion se présente pour fonder dans nos colonies une nouvelle association agricole coopérative. L’avenir est aux associations agricoles, métropolitaines et coloniales » [80].

La Revue de sociologie et d’ethnographie disparaît au printemps 1902 ; ou plutôt, annonce Verrier, elle se réunit à L’Aigle de Nice, un organe hebdomadaire, « traitant des mêmes questions et particulièrement de l’arbitrage international en faveur de la paix » ; l’organe paraît sous le titre L’Aigle de Nice et la Revue de sociologie et d’ethnographie réunis, Organe international de médiation méditerranéenne, régionalisme français et fédéralisme des empires européens. Un certain Pillard d’Arkaï en détient la direction politique, tandis que Verrier en est le « directeur scientifique » [81]. La publication de cet organe cesse dès 1903.

Dans les années suivantes, Eugène Verrier continue à rédiger des textes ayant pour but de montrer l’actualité du fouriérisme. En 1905, il publie Le Meilleur des socialismes pratiques : le socialisme phalanstérien, où il s’efforce de prouver la supériorité de la doctrine fouriériste, celle de « l’association intégrale, libre et volontaire », sur le collectivisme de Jean Jaurès et de Jules Guesde qui, au-delà de leurs divisions, enrôlent « tous les citoyens adultes dans des ateliers nationaux » [82]. S’appuyant sur le familistère de Guise, sur les coopératives et les mutuelles, mais aussi sur le roman Travail de Zola, il déclare que même « [s’]il y a dans les œuvres considérables du Maître des choses irréalisables dans l’état actuel de nos mœurs », le projet harmonien n’est pas « une utopie », et qu’il est possible de mettre en application l’association du travail, du capital et du talent, ainsi que le travail attrayant [83].

Il participe aussi au mouvement pacifiste ; il assiste à Monaco à un Congrès de la paix. Dans une lettre adressée au journal coopératif L’Association ouvrière, il plaide pour que la Chambre consultative des associations ouvrières de production et l’Union coopérative des sociétés de consommation participent au combat pacifiste et envoient des représentants lors de prochains congrès de la paix [84].

À partir de 1905, ses activités savantes semblent se réduire au Sud-Est de la France : il est admis en 1906 parmi les membres titulaires de la Société d’Études Provençales [85], dont il devient le secrétaire correspondant pour le Gapençais [86] ; il s’inscrit la même année au Congrès des sociétés savantes de Provence ; ne pouvant finalement y être présent, il fait lire deux mémoires, l’un sur « Les premiers habitants de la Provence », l’autre sur « Le département des Basses-Alpes au moment du coup d’État », dans lequel il insiste sur le rôle joué par son beau-père Noël Pascal [87]. Il publie un article dans les Annales de la Société d’études provençales [88]. Il est aussi l’auteur d’une monographie sur la commune du Poët et d’articles dans Sisteron journal [89].