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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Gatti de Gamond, Zoé (Charlotte)
Article mis en ligne le 22 avril 2025

par Desmars, Bernard

Née le 11 février 1806 à Bruxelles (alors dans le département français de la Dyle), décédée le 28 février 1854 à Bruxelles (Belgique). Écrivaine, inspectrice des salles d’asile et des écoles primaires de l’État belge. D’abord saint-simonienne, puis fouriériste, autrice d’ouvrages de vulgarisation de la théorie sociétaire, collaboratrice éphémère du Nouveau Monde  ; participe à la direction de la colonie de Cîteaux (Côte-d’Or).

Zoé Gatti de Gamond est née dans une famille aisée, appartenant à la bourgeoisie de Bruxelles ; son père, Pierre de Gamond, se fait d’abord connaître comme avocat et avoué, avant d’occuper les fonctions de gouverneur d’Anvers – dans le cadre du royaume des Pays-Bas – puis, de secrétaire général du ministère des Finances du nouvel État belge en 1830 ; il est ensuite conseiller à la cour d’appel de Bruxelles et professeur à l’université libre de Bruxelles ; la mère de Zoé, Élisabeth de Lados, issue d’une famille noble, tient un salon où l’on discute politique et philosophie ; elle décède en 1829 [1].

Les deux filles aînées du couple, Zoé et Élise assistent à ces discussions et s’intéressent aux débats d’idées. Vers 1830, elles tiennent elles-mêmes un salon où elles réunissent leurs amies deux fois par semaine. Elles s’enthousiasment d’abord pour les idées saint-simoniennes et sont alors décrites comme « deux saint-simoniennes prêtresses » qui répandent la doctrine « avec zèle et succès » [2]. Cependant, elles s’en détournent quand elles observent l’orientation prise par le mouvement : elles réprouvent les conceptions de la sexualité d’Enfantin et la transformation de l’École saint-simonienne en Église [3].

Zoé de Gamond collabore à divers périodiques : elle donne en 1832 à la Revue encyclopédique un article sur la condition des femmes [4] ; elle rédige des critiques littéraires et artistiques pour le Recueil encyclopédique belge, L’Artiste, la Revue des arts et de la littérature et L’Exilé, une revue de littérature italienne publiée à Paris de 1832 à 1834 ; elle est d’ailleurs très attirée par la culture italienne.

Elle s’engage aussi en faveur des réfugiés polonais et italiens, parfois d’abord installés en France, et qui, menacés d’expulsion par les gouvernements de la monarchie de Juillet, s’établissent en Belgique. En 1833-1834, elle est à la tête d’un « comité de dames bruxelloises » qui organise une exposition d’objets mis en loterie au profit des « étrangers nécessiteux ». Dans le cadre de ces activités en faveur des réfugiés politiques, elle entre en relation avec le Polonais Jean Czynski, qui devient l’un de ses amis [5] ; elle rencontre aussi l’Italien Jean-Baptiste Gatti (1800-1877), un artiste peintre qui, après avoir participé aux insurrections menées contre le gouvernement pontifical, s’établit à Bruxelles vers 1832 où il enseigne à l’Institut fondé par Pietro Gaggia ; elle l’épouse en 1835 et se fait donc désormais appeler Gatti de Gamond.

Elle publie en 1834 De la condition sociale des femmes au dix-neuvième siècle et deux ans plus tard, Esquisses sur les femmes ; entretemps, en 1835, elle fonde avec son amie Eugénie Poulet une école pour les filles et femmes de la classe ouvrière – avec des enseignements de lecture, de calcul, d’écriture et de morale – et une école normale pour former des institutrices ; les deux femmes éprouvent cependant des difficultés à réunir l’argent nécessaire au fonctionnement de ces établissements [6].

En 1836 ou 1837, Zoé Gatti de Gamond et son mari quittent Bruxelles et s’établissent à Paris [7]. Elle y retrouve son ami Jean Czynski, fouriériste depuis le milieu des années 1830 ; elle collabore à La Russie pittoresque (1837), dirigée par l’écrivain polonais et ornée de vignettes réalisées par Jean-Baptiste Gatti ; elle rédige notamment des articles sur les « jeux populaires en Russie » et sur les « mœurs en Russie », et en particulier le mariage et la condition des femmes [8] ; ou encore la vie de Jermak, qui a conquis la Sibérie sous le règne d’Ivan le Terrible [9]. Elle écrit avec Jean Czynski un roman, Le Roi des paysans, dont l’action se situe dans la Pologne du 14e siècle, où le roi Casimir tente de protéger les serfs contre les boyards et s’intéresse au sort des juifs [10] ; dans le roman, selon La Phalange, « Ben Joseph, en exposant au roi les vœux, les désirs, les espérances des israélites, ne fait autre chose qu’exposer les principes fondamentaux de la Théorie sociétaire ». L’organe fouriériste félicite Zoé Gatti de Gamond « d’avoir attaché son nom à un ouvrage qui, sous la forme la plus attrayante, ne peut manquer de servir d’une manière indirecte à la propagation de notre doctrine » [11].

Publications fouriéristes

Les deux époux se rallient à la théorie sociétaire de Fourier, que l’un et l’autre ignoraient auparavant [12].

À lire La Phalange, Zoé Gatti de Gamond arrive

à Paris avec un livre manuscrit auquel il restait peu à faire pour qu’il fût livré à l’impression. Ce manuscrit était la critique de tous les prétendus systèmes politiques ou philosophiques jetés dans ces derniers temps à l’esprit de controverse et desquels nulle amélioration au sort de l’humanité ne peut sortir. […] Jusqu’alors elle n’avait point entendu parler de Fourier, et pour la première fois la théorie sociétaire lui fut signalée […] cette dame demandait les livres de Fourier et de son école dans la pensée qu’une nouvelle critique serait ajoutée à ses pages déjà faites. Il en advint autrement [13].

Elle adhère en effet à la cause sociétaire et rédige un « abrégé de Fourier, dégagé de toute théorie abstraite, et mis à la portée des esprits les plus rétifs à l’étude » [14].

Cet ouvrage, Fourier et son système, publié en 1838, commence par une rapide analyse des différents courants socialistes (saint-simonisme, owénisme, etc.)

Puis, écrit l’autrice,

je me suis imposé de présenter l’ensemble du système, et de suppléer en quelque sorte aux ouvrages de l’auteur [Fourier] auprès de ceux qui pourraient s’effrayer de leur volume et de leur forme scientifique [15].

Aussi inclut-elle dans son ouvrage « les idées émises par Fourier sur la cosmogonie et l’immortalité de l’âme », même si, avoue l’autrice, elles ne sont pas vraiment démontrées. Mais Zoé Gatti de Gamond « embrasse avec la plus entière conviction la doctrine de l’association » [16] ; elle souhaite surtout « donner une idée claire du mécanisme d’association » et « en montrer les ressorts, le jeu, les résultats » [17]. L’ouvrage reproduit de longs passages des œuvres de Fourier.

Fourier et son système est accueilli de façon positive par La Phalange, qui, dans une brève présentation, considère que l’ouvrage est « de la plus grande utilité pour la propagation de la théorie de Fourier » et qu’il contribuera sans aucun doute à « étendre beaucoup le cercle » de ses partisans [18]. Puis, dans une analyse plus développée, l’organe fouriériste se montre très favorable à l’ouvrage de Zoé Gatti de Gamond « qui doit faire partie de la « bibliothèque de tous ceux qui ont à cœur de propager la Théorie sociétaire » ;

Nous recommandons vivement aux disciples ce nouveau livre élémentaire rempli de paroles gracieuses, d’une étude facile, toujours écrit avec raison, précision et clarté ; nous le recommandons comme une bonne initiation à la Théorie et un excellent auxiliaire venu en aide à la propagation » [19].

L’ouvrage obtient un certain succès – « les mille exemplaires [ont été] enlevés les premiers jours de la mise en vente » [20] – et il est plusieurs fois réédité [21]. Il bénéficie d’au moins deux traductions, l’une en anglais [22], l’autre en espagnol [23]. Il fait l’objet d’un long compte-rendu dans le Journal de l’Aube, par Hubert Carlet, dont le texte bientôt publié sous forme de brochure [24], constitue « un petit abrégé de la Théorie sociétaire » selon La Phalange [25]. Zoé Gatti de Gamond envoie son ouvrage à quelques membres de l’École sociétaire dont Just Muiron [26].

Le Nouveau Monde

Au début de l’année 1839 ; Zoé Gatti de Gamond accouche d’une première fille, Isabelle. Elle et son mari sont ont alors des relations excellentes avec Victor Considerant, qu’elle invite chez elle, avec Jean Czynski et César Daly [27]. Mais leurs rapports se dégradent vers la fin du printemps.

Elle lance alors avec Jean Czynski Le Nouveau Monde, qui paraît à partir du 15 juin 1839 deux, puis trois fois par mois. Elle signe l’article introductif dans lequel elle souligne les maux qui accablent l’humanité et promeut la solution proposée par Fourier ; elle indique « la mission » que se donne le nouveau périodique :

Nous voulons former un centre, un foyer, qui relie les groupes fouriéristes isolés, épars, qui fasse converger vers un seul but tous les efforts, qui donne de la publicité à toutes les manifestations à tous les travaux. Nous voulons démontrer le caractère éminemment conciliant de la doctrine et y attirer tous les hommes généreux, s’occupant des questions sociales.

Le groupe du Nouveau Monde se présente comme un rival de l’École sociétaire, dirigée par Victor Considerant dont la volonté de contrôler le mouvement fouriériste est critiquée.

Ce que nous voulons, ce que nous poursuivons, c’est la réalisation de la théorie ; elle appartient à quiconque réunira les talents et le dévouement nécessaires pour prendre l’initiative. La doctrine de Fourier est le domaine de tous ; nul n’a le droit de se l’approprier exclusivement ; la seule autorité qui puisse rallier tous les partisans, toutes les volontés et tous les efforts, est celle qui saura persuader, se faire aimer, marcher au but et aplanir les obstacles.

Et alors que Victor Considerant et ses amis ont pour priorité la propagation de la théorie sociétaire, Zoé Gatti de Gamond avance :

Le moment d’agir est arrivé. Que tous ceux qui ont foi dans la théorie sociale nous prêtent leur concours, et bientôt la première phalange sera fondée. L’utopie deviendra réalisation, et une nouvelle ère sociale commencera pour le monde [28].

Elle publie plusieurs articles sur l’éducation dans les premiers numéros du Nouveau Monde [29]. Cependant, rapidement, sa signature disparaît des colonnes de l’organe des dissidents fouriéristes – la presse annonce en août 1839 que « Mme Gatti de Gamond s’est entièrement retirée de la direction et de la collaboration du Nouveau Monde » [30] – et ses relations se dégradent avec la rédaction et Jean Czynski.

Pendant cette année 1839, elle finance la publication par la Librairie sociale, liée au groupe du Nouveau Monde, des Fables de Lachambeaudie [31].

En 1840, elle publie Réalisation d’une commune sociétaire, d’après la théorie de Charles Fourier, un ouvrage de plus de 400 pages [32] ; elle prend ses distances avec certains aspects de la doctrine sociétaire : ainsi, elle s’oppose à Fourier qui « donne l’attraction pour toute loi », alors qu’il existe aussi « le devoir » [33], et même « le sacrifice » pour aller vers la réalisation de l’ordre harmonien [34]. Elle s’intéresse aussi aux mœurs du futur phalanstère : selon elle, le saint-simonisme et le fouriérisme

aboutissent au même résultat, qui est le mariage aboli de fait, le désordre des mœurs organisé, la femme perdant son voile saint de pudeur et d’innocence, excitant la convoitise de tous, par la raison qu’elle peut appartenir à chacun [35].

De son côté, elle défend l’institution du mariage s’appuyant sur un principe religieux [36]. D’ailleurs, « le plus grand obstacle à la réalisation des principes de Fourier, ce sont les doutes, les appréhensions vagues que jette dans les esprits la théorie des mœurs harmoniennes […], ce dévergondage d’esprit » [37]. Et, de façon générale,

ce qui a porté obstacle jusqu’à présent à la réalisation des principes sociétaires, ce sont : 1° les apparences de matérialisme, et le défaut, au premier abord, d’un lien moral qui relie et harmonise les hommes généreux et les prépare à l’association ; 2° la partie de la théorie qui traite des mœurs harmoniennes ; 3° la difficulté des temps de transition [38].

Mais la plus grande partie de l’ouvrage concerne la création d’une association, dont elle décrit le fonctionnement économique, l’organisation du travail, l’éducation, etc.

Cette parution est annoncée par un article très critique dans Le Nouveau Monde  :

Nous attendions impatiemment l’ouvrage de madame Gatti de Gamond sur la réalisation d’une commune sociétaire  ; […] quel fut notre étonnement, quand, au lieu des calculs précis que le prospectus nous promettait, nous avons trouvé des divagations sur toutes choses, excepté sur l’organisation d’une commune, dont elle ne s’occupe que superficiellement, divagations qui commencent par un long sermon et qui se terminent par les calomnies les plus absurdes.

L’article cite le passage de Zoé Gatti de Gamond sur le mariage et les mœurs harmoniennes. Aussi, ajoute le rédacteur – anonyme – du Nouveau Monde,

en lisant ces paroles, en contradiction flagrante avec l’esprit de Fourier, avec la publication précédente de madame Gatti elle-même, il nous semble que le bon génie qui l’inspirait, et qui veillait sur son premier travail, l’a abandonnée entièrement dans ce dernier ouvrage, plein d’erreurs et de contradictions. Nous ne pouvons le reconnaître pour une œuvre de notre école : nous nous bornons, pour le moment, à cette simple protestation. Dans un prochain article, nous prouverons que madame Gatti n’a pas su apprécier la partie morale de la théorie. Le succès qu’a obtenu Fourier et son système a trop enivré son auteur, qui, voulant s’élever plus haut que notre maître, a brisé le piédestal où son premier travail l’avait placé [39].

Le gérant de la Librairie sociale « qui a pour unique but de répandre les productions phalanstériennes » annonce qu’il ne vendra pas Réalisation d’une commune sociétaire, car « cette production n’est pas phalanstérienne » [40].

La colonie de Cîteaux

Dans les années suivantes, Zoé Gatti de Gamond se consacre à la préparation et à la réalisation d’une colonie sociétaire à Cîteaux (Côte-d’Or) [41]. Elle aurait conçu l’idée d’y établir un essai phalanstérien dès le printemps 1840 : dans une lettre datée du 23 mai 1840 et adressée à Piero Maroncelli, l’ancien carbonaro italien émigré aux États-Unis après un passage à Paris et sympathisant des idées de Fourier, elle envisage la création à Cîteaux d’un établissement comprenant : « association des familles, organisation du travail, abolition du paupérisme, éducation gratuite et unitaire », soit un ensemble très en retrait par rapport au modèle phalanstérien. La gestation du projet est cependant longue : en janvier 1841, elle écrit à nouveau à Maroncelli et vante les qualités du site, que son mari et Charles Harel sont allés visiter [42]. Peu après, elle entre en relation avec Arthur Young, un riche Écossais ; elle lui propose « un plan d’association pour l’exploitation agricole et industrielle de Cîteaux » [43]. Young se rend sur les lieux et est séduit par le projet. En septembre 1841, il signe l’acte d’achat et devient le propriétaire de Cîteaux. Zoé Gatti de Gamond s’y installe dans les semaines qui suivent avec son mari et leurs deux enfants – une seconde fille, Zoé Olympe, est née en 1840 [44].

Elle est chargée de la direction de la colonie [45]. On a peu d’informations sur la façon dont se déroule sa direction. Le témoin Pierre Joigneaux écrit en 1843 qu’elle est en butte aux critiques de certains travailleurs :

Ceux-ci accusent Mme Gatti de Gamond d’avoir mal combiné l’organisation phalanstérienne ; de son côté, Madame Gatti de Gamond leur reproche de n’avoir point voulu suivre ses conseils de point en point. Tout ce que nous savons à cet égard, c’est que la dame en question a dirigé la colonie durant quelque temps, et qu’elle a l’a abandonnée au moment où les choses tournaient à mal [46].

L’article de Joigneaux étant paru début septembre, Zoé Gatti de Gamond et les siens ont donc quitté Cîteaux au plus tard pendant l’été 1843, soit moins de deux ans après leur arrivée.

Retour en Belgique

Au cours de l’année 1843, Zoé Gatti de Gamond, son mari et leurs deux enfants s’établissent en Belgique. Ils sont à peu près ruinés et, pendant plusieurs années, vivent dans des conditions matérielles difficiles. Zoé rédige des livres pédagogiques et aussi des ouvrages de commande. Elle revient pendant quelques mois à Paris en espérant trouver une solution à ses problèmes financiers [47] ; en vain semble-t-il, puisque sa situation financière est très difficile en 1846 et au début de l’année 1847 [48].

En 1846, la Société des sciences, des arts et des lettres du Hainaut organise un concours en posant la question suivante : « Quel sont les devoirs du prolétaire dans une société bien organisée ? ». Zoé Gatti de Gamond y répond en rédigeant Paupérisme et association, ouvrage dédié « à sa sainteté Pie IX » et publié en 1847 [49] ; elle y critique les théories socialistes qui, comme

tous les systèmes qui ne s’appuient pas sur les vérités éternelles du christianisme n’offrent que déceptions ; elles ne servent qu’à remuer les âmes, à aiguiser les esprits, et donner idée d’une société meilleure sans les moyens de la réaliser. Les Saints-Simoniens, les Owénistes, les Fouriéristes, n’ont même pas pu former une secte durable [50].

Elle reproche aux socialismes en général de proposer une « doctrine […] païenne par le principe du sensualisme » [51]. Mais Charles Fourier est le seul à bénéficier d’un chapitre consacré à l’examen de sa théorie [52]. Certes, il est « l’inventeur de la véritable science de l’économie sociale », l’un « des plus beaux génies et des bienfaiteurs de l’humanité » [53] ; mais « il pèche par l’absence du lien moral, par le défaut du principe religieux » :

C’est pour n’avoir point basé ses doctrines d’association sur le christianisme, que Fourier n’a point respecté la loi du mariage, qu’il a dissout de fait la famille, et qu’il est tombé dans les plus tristes et les plus monstrueuses aberrations au sujet des mœurs [54].

Cela l’a aussi amené à substituer « d’une manière absolue le principe d’attraction au principe du devoir », le premier engendrant « l’égoïsme et le sensualisme », tandis que le second « engendre l’abnégation et le sacrifice » [55].

Dans son travail, elle veut montrer que l’abolition du paupérisme ne peut se faire que par la réalisation du principe du droit au travail pour le prolétaire, et par « l’association [qui] est véritablement le remède à tous les maux qui rongent le corps social », mais qui « ne saurait prendre sa base que dans le christianisme » [56]. Elle se réfère longuement aux congrégations religieuses, « ces magnifiques associations qui […] se maintiennent et se transforment depuis tant de siècles » et qui montrent que « le sacrifice et l’abnégation constituent de puissants leviers [pouvant] seuls enfanter l’association » [57].

Quant au système qu’elle veut établir, il est basé sur la famille (où règnent la fidélité entre époux et l’indissolubilité du mariage) [58], sur le travail, principalement agricole, sur l’éducation des enfants et sur la religion chrétienne. Cependant, elle est assez imprécise sur l’organisation concrète de l’association et sur les relations entre ses membres ; l’esprit chrétien qui y règne doit suffire à assurer l’harmonie entre eux. Du reste, elle ne veut pas former un plan trop détaillé ; elle pense « qu’il faut s’associer d’abord, se réunir quelques-uns dans un même esprit et une même volonté, puis ensuite tracer les constitutions de la société nouvelle » [59].

Certains passages du livre font écho à l’œuvre de Fourier : l’autrice mentionne les « passions bonnes ou mauvaises (et toutes sont bonnes en germe) » qui, dans « une société bien organisée […] n’étant plus surexcitées par la lutte perpétuelle des intérêts sociaux, ne serviront, ainsi que Dieu l’a voulu, qu’à entretenir dans les âmes l’activité nécessaire aux travaux, l’enthousiasme nécessaire à la vertu, le désir nécessaire à la jouissance » [60]. Elle considère que les « forces productives » sont constituées de « la terre, le travail et l’intelligence humaine » [61], ce qui rappelle d’abord « le capital, le travail et le talent » de Fourier, tout en s’en différenciant avec la substitution de la terre au capital ; en effet, elle critique à plusieurs reprises le capital et l’argent [62], car « la cause de la misère est […] l’absorption de toutes les forces productives par le capital et au profit du capital », concentré « dans un nombre de mains chaque jour plus limité » et ayant la faculté « de s’accroître par lui-même », par la spéculation, « par le prêt, par l’agiotage » [63].

Dans l’association dont elle préconise la création, le travail est obligatoire, ce qui n’est pas le cas chez Fourier ; mais « chacun peut embrasser, s’il veut, diverses branches du travail » [64] ; toutefois, il n’y est pas question des « séances courtes et variées » et du « travail attrayant » qui caractérisent le phalanstère. Elle reprend cependant « la belle conception de Charles Fourier au sujet des armées industrielles », afin de réaliser les défrichements et les constructions où s’installent les associés » [65].

Dans une lettre de février 1847, Zoé Gatti de Gamond déclare : « je ne suis pas du tout fouriériste, car je suis chrétienne et mère de famille et ce sont deux qualités que Fourier effectivement méconnaît dans les femmes » [66]. Renie-t-elle vraiment le fouriérisme ? Oui, selon Robert Van Nuffel, à partir de la lecture de Paupérisme et association [67] ; non selon Valérie Piette, car « Fourier reste pour [Zoé Gatti de Gamond] le « génie » qui « a écrit d’immortels ouvrages sur le peuple qui a faim » [68]. On peut considérer que Zoé Gatti de Gamon s’éloigne du fouriérisme, mais qu’elle garde une certaine admiration pour Fourier et reprend certains aspects de la théorie sociétaire.

Elle est finalement nommée en juin 1847 inspectrice générale des écoles gardiennes (ou salles d’asile, écoles maternelles), des écoles primaires des filles et des établissements destinés à former les institutrices. L’année suivante, naît sa troisième fille. Toujours en 1848, elle publie L’Organisation du travail par l’éducation nationale, ouvrage dans lequel elle exprime sa conviction qu’une « réorganisation universelle des sociétés », fondée sur une réforme du travail et de l’éducation est nécessaire ; elle y promeut un mode de vie communautaire, dont elle présente les structures économiques et le système scolaire (une obligation scolaire jusqu’à 15 ans pour les garçons et les filles) où la place de la religion est importante [69].

Elle meurt en 1854 ; sa fille aînée, Isabelle, est l’une des grandes pédagogues et des principales personnalités féministes belges de la seconde moitié du XIXe siècle.