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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Rolland, Charles (Marie)
Article mis en ligne le 18 mars 2025

par Desmars, Bernard

Né le 3 juin 1862 à Lannéanou (Finistère), décédé le 23 février 1940 à Guerlesquin (Finistère). Horloger, facteur rural, brocanteur ; chansonnier et poète de langue bretonne, qualifié de barde, puis de druide. Candidat « socialiste phalanstérien » lors des élections législatives de 1902 dans la première circonscription de Morlaix ; souscripteur de la statue de Fourier ; abonné à La Rénovation.

Lors de la naissance de Charles Rolland, son père est cultivateur [1] ; peu après, la famille s’établit dans un hameau de la commune de Guerlesquin [2] ; le père y est cantonnier et passionné d’horlogerie [3].

An oaled. Le foyer breton, n°48, 1934, p. 148

Chanteur, horloger et facteur

La mère de Charles est originaire du pays de Plestin (Côtes-du-Nord, auj. Côte-d’Armor) ; en l’écoutant, il apprend dès son enfance de vieilles chansons bretonnes qu’il interprète quelques années plus tard dans les veillées, en les entremêlant de textes de sa composition ; il fait imprimer ses premières chansons sur des feuilles volantes à Morlaix [4]. Il effectue cinq années de service militaire dans la Marine [5] ; il passe deux années en France où il remplit les fonctions de fourrier ; puis il embarque pour la Nouvelle-Calédonie et pendant deux ans, il est vaguemestre sur un bateau pour faire la liaison entre les îles de la région ; avec des marins également issus de Bretagne, il interprète des chants bretons. Il compose des poésies, toujours en breton, dans lesquelles il célèbre sa région natale et Guerlesquin [6].

Après la fin de son service, il revient à Guerlesquin. Il se marie en 1888 avec Marie Françoise Bellec, domiciliée à Trémel (Côtes-du-Nord, auj. Côtes-d’Armor), fille d’un cultivateur ; le couple s’établit au bourg de Guerlesquin ; onze enfants naissent. Charles Rolland est horloger, d’après les recensements de 1891 et 1896 ; il ajoute à cette activité un commerce de chapellerie [7]. Puis, il est nommé facteur rural à Landivisiau en 1898 [8]. Il est élu dès les années 1890 au conseil municipal de Guerlesquin ; il y siège pendant une trentaine d’années. Il devient une personnalité locale qui participe à des cérémonies officielles : lors du voyage du président de la République Félix Faure dans l’Ouest en 1896, et de son passage à Carhaix, il lui dédie deux pièces de poésie [9] qui sont ensuite imprimées [10].

Un socialiste phalanstérien

Charles Rolland apparaît dans la documentation fouriériste à la fin des années 1890 ; il contribue deux fois à la souscription organisée pour ériger une statue de Fourier, place de Clichy, la deuxième fois avec Yves Ignace Le Bras [11] ; il écrit en 1898 à la direction de La Rénovation pour s’excuser de ne pouvoir participer à la fête parisienne du 7 avril, qui célèbre l’anniversaire de la naissance de Charles Fourier [12]. Il est abonné à La Rénovation [13]. En 1902, des membres de l’École sociétaire proposent que dans la société future, le sol, plutôt que d’être détenu par des associations, soit nationalisé et appartienne à l’État ; Rolland est favorable à cette seconde solution [14]. Après, on ne lui voit plus de relation avec ses condisciples parisiens.

Localement, il se présente comme fouriériste, en particulier lors des élections législatives ; dès 1898, il est candidat, mais il se désiste en faveur d’un autre socialiste [15]. Quatre ans plus tard, il est présenté par les socialistes dans la première circonscription de l’arrondissement de Morlaix ; la presse indique qu’il est « candidat socialiste phalanstérien, partisan du garantisme » ; son adversaire républicain est élu dès le premier tour avec 9 086 voix, tandis que lui-même, soutenu par les socialistes, n’obtient que 2 222 voix sur 12 587 votants [16].

Son épouse décède quelques jours avant le scrutin – l’acte de décès indique qu’elle était commerçante. Il se remarie en 1905 avec Angélique Marie Guilcher, de seize années sa cadette, fille d’un cultivateur de Plougras (Côtes-du-Nord, auj. Côtes-d’Armor), avec laquelle il a cinq autres enfants.

Il est alors en relation étroite avec les socialistes de l’arrondissement de Morlaix et participe à certaines de leurs manifestations ; L’Électeur socialiste de Morlaix présente ainsi le « barde Ch. Rolland, de Guerlesquin »

dont l’éloge n’est plus à faire, compositeur et diseur d’un si grand talent, qui nous a chaque fois apporté son précieux concours et dont la verve est chaque fois saluée des mêmes applaudissements chaleureux. Tour à tour rieur, mélancolique, éloquent, c’est le vrai barde de la Basse-Bretagne, le seul poète véritable en langue bretonne […] [17].

Il soulève l’enthousiasme de la salle par ses chansons bretonnes qu’il interprète avec un art d’une grande puissance [18].

Il est encore candidat socialiste [19] en 1906, ou « révolutionnaire » selon le quotidien catholique Ouest-Éclair [20] ; cependant, quelques jours avant le scrutin, il se désiste en faveur d’un autre candidat socialiste [21]. Il se présente à nouveau en 1910, toujours dans la première circonscription de Morlaix ; il est un candidat « socialiste indépendant », en compétition avec un socialiste de la SFIO. Le député sortant, Cloarec, est réélu et Charles Rolland arrive en dernière position. Il a aussi été candidat à Lannion (Côtes-du-Nord, auj. Côtes-d’Armor) [22].

Il fait éditer des petites cartes sur lesquelles un dessin le représente, accompagné du texte suivant : « Charles Rolland, le fameux chansonnier horloger de Guerlesquin, lequel assaulta [sic] par trois fois les bastilles parlementaires de Morlaix et de Lannion. Parti Socialiste Révolutionnaire ». Sur une affiche, il indique :

Mon programme peut se résumer en deux mots :

Je serai l’ardent défenseur des humbles contre ceux qui voudraient toujours nous gruger et le champion résolu de tout progrès menant droit vers le garantisme et la justice sociale.
Vive la République émancipatrice [23].

De façon générale, il montre une grande vivacité dans ses discours et ses comportements : il s’en prend non seulement à ses adversaires électoraux, mais aussi aux autorités locales. Il aurait rédigé des « cartes postales injurieuses adressées à des magistrats » [24] ; cela lui vaut de la part de l’administration des postes une mutation qu’il refuse ; la police doit l’expulser du bureau de Guerlesquin et il perd cet emploi [25]. Son activité principale redevient celle d’horloger ; mais il est aussi « brocanteur de village », parcourant la campagne « à la recherche de vieux cuivres qu’il revend […] ensuite à Morlaix et souvent, ses marchés conclus, il rassembl[e] les filles et les gars, jeunes et vieux, pour leur chanter ses « sônes » rustiques » [26].

Ses textes et ses discours sont aussi marqués par l’anticléricalisme ; Ouest-Éclair le qualifie de « farouche blocard, phalanstérien et anticlérical forcené » en 1904 [27]. Il compose un texte intitulé Vive la Calotte, qu’il fait imprimer et vend dans les foires tout en le chantant [28] ; il est aussi l’auteur d’un long poème contre les congrégations, D’an Dud a Iliz [29]. Peut-être est-ce en raison de cette hostilité envers le clergé, qu’il est invité à la table d’honneur dressée à Tréguier lors du passage du président du Conseil Émile Combes en 1903 [30].

Un certain Yves Lefèbvre l’observe dans une ferme où il s’arrête avec un ami dans les premières années du XXe siècle :

La petite pièce au sol battu était pleine de monde et de soleil. Il y avait là, pressés les uns contre les autres, une vingtaine de paysans et de paysannes de tous les âges, dont les visages s’étaient tournés vers nous […] Debout contre la table, entre la cheminée et la fenêtre se tenait un homme d’une quarantaine d’années, robuste et nu-tête, dont nous avions si évidemment interrompu les chants. […] On nous fit une place sur le vieux banc, autour de la table graisseuse […]

Le barde se mit à chanter.

Il avait sur un corps haut et large musclé, un corps d’athlète, une tête expressive, vigoureuse, légèrement olivâtre, avec des pommettes saillantes. Les yeux étaient petits et rieurs. Il entremêlait ses chants d’explications françaises pour nous et de boutades bretonnes pour son rustique auditoire. Son répertoire était inépuisable, violent, tendre, ironique et joyeux tour à tour. La voix, qui avait dû être bien timbrée et souple prenait à ces fêtes improvisées du grand air, une certaine raucité de ton qui n’était pas sans saveur. Il en lançait parfois, à pleins poumons, les éclats sauvages et la maison tremblait tout entière. En même temps, il mimait admirablement les petites scènes de ses chansons, à tel point que nous pouvions en saisir le sens aux gestes des mains et à l’expression du visage. Et nous étions pris aussi par le charme rude de la langue, par la belle sonorité des mots qui évoquaient les lointains siècles celtiques à nos oreilles d’étrangers.
Les paysans qui étaient là, l’écoutaient avec [le] recueillement qu’on leur voit à la messe, le dimanche, et lorsqu’il les déridait par une plaisanterie, par une raillerie un peu forte, ils riaient silencieusement, d’un mouvement pareil du visage, en se regardant les uns les autres, comme de grands enfants.

Un vieil homme se pencha de notre côté et nous dit à voix basse avec admiration :

C’est Rolland de Guerlesquin … le barde Rolland [31].

Défenseur de la culture bretonne

Parallèlement à ses activités professionnelles et politiques, Charles Rolland écrit des textes en langue bretonne, dont il est un défenseur ; il proteste contre ceux de ses contemporains qui abandonnent le breton pour le français [32]. L’écrivain Anatole Le Braz en est témoin, lors de sa première rencontre avec Charles Rolland :

C’est dans un wagon de 3e classe sur la petite ligne de Lannion à Plouaret. Dans le compartiment touchant le mien, sept ou huit paysans écoutaient, les mains aux genoux, un gaillard de fière mine qui, debout au milieu d’eux, discourait d’une voix retentissante, dominant de son verbe sonore le fracas du train. Il avait les traits animés, le geste large, le regard plein de feu, la parole naturellement éloquente. Il fulminait contre les bourgeois, contempteurs des vieilles traditions, renégats du vieil idiome. Et les invectives imagées se pressaient sur ses lèvres avec une abondance homérique [33].

Il compose des poèmes et des chansons, qu’il chante dans les lieux publics, qu’il publie dans la presse ou qu’il fait imprimer sous forme de feuilles volantes, vendues dans les foires et sur les marchés ; il est communément appelé « barde ». Il traduit aussi des textes français en breton, comme La Paimpolaise de Théodore Botrel [34], mais aussi La Marseillaise et L’Internationale ainsi que des cantiques [35].

Il obtient un prix lors d’une soirée littéraire consacrée aux productions bretonnes [36], puis participe au congrès de l’Union régionaliste bretonne de 1900 [37]. La même année, une troupe théâtrale interprète à Guingamp Ar Pewar mab Emon, un drame inspiré des Quatre fils Aymon, « complètement refondu par deux poètes bretons, le barde facteur Rolland, du [sic] Guerlesquin, et M. Toussaint Le Garrec, de Plouigneau » [38].

L’Union régionaliste bretonne, née en 1898, crée des concours de poésies bretonnes ; Charles Rolland y obtient régulièrement des prix. En 1900, les candidats doivent écrire une pièce de théâtre sur le thème de l’alcoolisme : Rolland rédige un texte en breton, Ar Vezventi (L’Ivrognerie), qui est jouée lors du congrès de l’Union régionaliste [39], mais aussi en septembre 1901 à Quimperlé [40], puis lors de fêtes et dans des écoles [41]. Il participe encore à des soirées de bienfaisance, par exemple « au profit des enfants pauvres des Écoles publiques » de Châteaulin [42].

Pendant la Première Guerre mondiale, il écrit des chants patriotiques [43]. Il publie assez régulièrement des poésies dans Le Petit Breton, en 1926-1927), puis dans Le Phare de Morlaix, qui paraît de 1928 à 1930 [44]. Il revient en politique lors des élections législatives de 1928 en soutenant activement François Bourgot, un socialiste qui refuse de soutenir le candidat choisi par la SFIO, et qui est finalement élu [45].

Dans les années suivantes, il s’éloigne de la politique. Ouest-Éclair, si sévère à son encontre au début du XXe siècle devient élogieux, ne voyant désormais en lui qu’un « vieux barde » [46], « toujours vivant, et, heureusement, toujours solide au poste » [47].

En 1930, des réunions sont organisées dans plusieurs villes pour préparer la création d’une fédération régionale des sports. L’une d’elle se tient à Guerlesquin ; elle est présidée par le maire, « assisté du vieux barde Charles Rolland, ex-lutteur » et de deux autres personnes [48]. Il reçoit le titre de druide, sous le nom de Rol-Diroll, lors de la Gorsedd de Roscoff en 1934 [49]. La même année, il est l’un des deux hommes qui portent au ministère de l’Éducation nationale une pétition réclamant l’introduction du breton dans l’enseignement primaire, mais aussi dans le secondaire et le supérieur [50]. Encore horloger dans le recensement de 1931, il est « sans profession » dans celui de 1936. La Dépêche de Brest signale en février 1940 le décès du « barde populaire bien connu dans notre région », doté d’un « incontestable talent » [51].