Né à Bourg-en-Bresse (Ain) le 3 nivôse an XII (25 décembre 1803). Mort à Nice (Alpes-Maritimes) le 17 avril 1876. Avocat et homme de lettres. Communiste néo-babouviste. Membre de l’Institut phalanstérien en 1846. Député de la Saône-et-Loire en 1850-1851. Proscrit du 2 décembre 1851. Franc-maçon.
Une vie privée non conventionnelle
Frédéric Charrassin [1] est le fils de Jean Marie Clément Charrassin, avoué à Bourg-en-Bresse et de Constance Perrier. Elle est la sœur de Frédéric Perrier, député de l’Ain [2], siégeant dans l’opposition libérale de 1834 à 1839 puis dans la majorité ministérielle de 1839 à 1848 [3]. Pierre Charrassin, le frère de Frédéric, installé maire de Bourg-en-Bresse en mars 1848, député de l’Ain du 23 avril 1848 au 26 mai 1849 est un soutien au gouvernement de Cavaignac [4].
Frédéric Charrassin fait des études de droit, à Dijon (Côte-d’Or) [5] et à Paris (Seine) [6]. Il suit également les cours de littérature de François Andrieux au Collège de France en 1826 [7]. Il s’installe comme avocat à Lyon (Rhône) puis à partir de 1835, il quitte Lyon pour Paris.
C’est là, que le 7 décembre 1844 naît, hors mariage, Frédéric Charrassin. Sa mère, Louise Florentine Chevillot, couturière, réside 5 place du Châtelet. Elle est âgée de 19 ans. Frédéric Charrassin, avocat domicilié 4 rue Vavin, déclare et reconnaît l’enfant. Les témoins sont Louis Pierre Martin, âgé de 32 ans, artiste peintre domicilié 6 place du Châtelet, « oncle de l’enfant », et Joseph Amboise Legay, âgé de 54 ans, tailleur résidant à la même adresse. Une fille, Marie Clémence, naît vers septembre 1847. La mère meurt le 2 mai 1849. Toujours célibataire selon l’acte de décès, elle est dite rentière [8].
Par la suite, Charrassin partage sa vie avec Adèle Giot. Ils sont en couple et reconnus comme tels en décembre 1851 [9]. Elle est dite sa veuve, âgée de 49 ans, ce qui est doublement erroné, dans son acte de décès du 17 avril 1876 [10]. Née le 2 août 1809, elle est mariée civilement et religieusement depuis octobre 1829 à Pierre Laurent Miguet, orfèvre en plaqué. Son père, Nicolas Giot est orfèvre et estampeur. Il a fréquenté Henri Fugère et Raymond Brucker et correspondu avec Charles Fourier en mai 1836 ; il est lié au mouvement phalanstérien, au moins jusqu’en 1842-1843. Adèle Giot, quant à elle, a contribué en 1841 à la Fraternité [11] et en 1848 est éditrice [12] de brochures de courts dialogues de propagande à 5 centimes [13] destinées à un lectorat populaire. Frédéric Charrasin et son fils sont également liés financièrement à la famille Giot. Le 18 avril 1869, est dissoute la société « Giot fils et Cie » [14], ayant pour objet l’exploitation d’un fonds d’estampes, 36 rue du Temple à Paris, associant Nicolas Giot, Marie-Jeanne-Françoise Giot épouse Barbereau et Frédéric Charrassin, père et fils. La société avait été fondée en juin 1850 par Nicolas Giot fils et ses trois sœurs, Mlle Antoinette Eléonore Giot [15], Marie-Jeanne-Françoise Giot, épouse Barbereau, Adèle Giot « épouse séparée de corps et de bien de M. Pierre François Laurent Miguet, rentier » [16].
Les premiers engagements politiques
Frédéric Charrassin aurait contribué à l’Écho de la Fabrique [17]. Néanmoins, aucun article à son nom n’est identifié [18]. Cependant, il est impliqué dans le débat sur la « libre-défense » [19]. A l’été 1832, le nouveau conseil des prud’hommes invoquant un « statut de tribunal singulier car strictement professionnel » refuse aux canuts la possibilité de bénéficier de la liberté de défense. L’argument est réfuté par le chef d’atelier en soierie et rédacteur en chef de L’Écho de la FabriqueMarius Chastaing et le prud’homme chef d’atelier, Charnier [20], appuyés également par le journal Le Précurseur d’Anselme Petetin. L’Écho de la Fabrique ouvre une pétition signée par « cinq mille trente chefs d’atelier ou ouvriers » [21] réclamant « le droit de se faire assister par un ami ou défenseur devant le conseil des prud’hommes ». Les avocats, Frédéric Charrassin et Philippe Chanay, sont consultés afin d’apporter les arguments juridiques justifiant cette requête [22]. Les conclusions de cette consultation conduisent à une tentative d’intimidation à l’encontre des avocats investis dans le débat avec une demande de radiation de l’ordre [23].
Charrassin est membre de la Charbonnerie avant 1830 et appartient à « un Comité invisible avec Baune, Périer, etc., à l’origine de la Société des Droits de l’Homme de Lyon » [24] puis dirige les ventes de la Charbonnerie réformée [25]. Charrassin est pleinement intégré à la vie lyonnaise. En 1833, son condisciple d’étude, le sculpteur Léopold de Ruolz [26] expose un buste de lui au salon de Lyon.
En 1833, Charrassin s’illustre parmi les défenseurs au procès du journal républicain La Glaneuse [27]. En janvier 1834, il assure, avec Jules Favre, la défense de Marc Reverchon et Jérôme Perret, « le premier comme éditeur de plusieurs écrits républicains […] ; le second comme imprimeur de ces mêmes écrits ; tous deux prévenus d’avoir publié un journal [...] » [28]. Reverchon est condamné pour délit de presse ; il n’a pas fait la déclaration et fourni le cautionnement exigé par la loi. Perret, imprimeur de l’Écho de la fabrique, que Charrassin défend, est écarté de la plainte [29].
En 1835, Charrassin s’illustre devant la cour des Pairs comme défenseur des accusés lors du procès des insurgés d’avril 1834 mais il est aussi amené à témoigner sur les exactions de soldats [30]. A cette occasion, il se lie à Philippe Buonarroti, ami de Robespierre et Babeuf dont il perpétue la pensée [31].
Franc-maçon déiste et républicain
Frédéric Charrassin est franc-maçon. En décembre 1830, il est second surveillant de la Sincère Amitié à l’Orient de Lyon, atelier dont son confrère l’avocat Chanay est vénérable et Reverchon, secrétaire [32]. Lors de cette tenue, Charrassin est amené à mettre aux voix la suppression de deux articles des règlements maçonniques, limitant le droit de réunion en loges (article 333) et interdisant tout débat politique ou religieux (article 334). Si l’atelier adopte majoritairement la suppression du premier des deux articles (18 voix sur 24), une courte majorité demande le maintien du second (13 voix sur 24) [33]. Au sein même de son atelier, Charrassin adopte résolument un discours républicain. Le 31 juillet 1831, après une cérémonie de baptême maçonnique, il prononce un discours sur la symbolique du drapeau tricolore, déclenchant la colère du frère Philippe Hilaire Richan, jugeant les propos insultants pour le catholicisme, Charrassin ayant critiqué le rituel maçonnique traditionnel et « la croix et le croissant […] signes de religions qui s’écroulent » [34]. Richan y voit la reprise de propos tenus « dans les journaux de la doctrine de Saint-Simon ». L’incident fait que Chanay et Charrassin ne sont pas reconduits à leur fonction et rejoignent un autre atelier, La Candeur. Tous deux, comme César Bertholon [35], représentent le courant « déiste et républicain » [36] de la franc-maçonnerie à Lyon.
A Paris, il s’inscrit à la loge Henri IV présidée par le Lyonnais Antide Martin, et est député des ateliers lyonnais, La Candeur et la Sincère Amitié, au sein de l’obédience. En juin 1840, il est vénérable de la loge Henri IV [37]. En février 1842, il occupe la fonction d’orateur adjoint au sein de la Chambre de correspondance [38], constituant l’administration du Grand-Orient de France. Au sein de l’obédience, il contribue à la fondation du Bulletin trimestriel du Grand-Orient de France [39].
Phalanstérien en marge de l’École sociétaire
Charrassin s’éloigne du barreau. En 1842, il publie avec Ferdinand François un Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française que remarque Ange Guépin dans sa Philosophie du XIXe siècle, étude encyclopédique sur le monde et l’humanité [40]. Auguste Colin [41] donne une critique du Dictionnaire des racines et dérivés de la langue française dans La Phalange [42]. Il y voit une illustration de la loi sériaire : « on peut compter […] dans notre langue, jusqu’à cent quarante mille mots. […] combien MM. Charrassin et François trouvent-ils de racines ? Trois ou quatre mille au plus […]. C’est là […] un avantage immense pour la mémoire, de même que pour l’enseignement populaire de la langue française. […] ». Auguste Colin propose « un essai pour l’application de leur nouvelle méthode d’enseignement de la langue française » grâce à l’organisation par racine des mots. « Perfectionner ce grand instrument de communication entre les hommes, telle paraît être l’arrière-pensée de nos auteurs » afin d’atteindre « une langue universelle » indispensable à l’association. « En attendant, on peut affirmer que tous les travaux qui ont pour but de perfectionner cette langue, de la simplifier, de la démocratiser, et, par conséquent, de l’universaliser, méritent, d’être encouragés, applaudis » conclut-il.
En 1845, Charrassin enseigne les langues [43] ou la philosophie des langues [44] à l’Athénée de Paris [45]. Il collabore un temps au journal La Fraternité de 1845, « organe des intérêts du peuple, journal de la réorganisation sociale, puis organe du communisme » [46] sans qu’il soit possible d’identifier ses écrits, aucun article n’étant signé.
En 1846, signalé sous le nom de « Sharrassin » et avec l’activité d’homme de lettres, il est domicilié 4 rue Vavin ; il appartient à l’« Institut phalanstérien » [47], cercle de phalanstériens existant en marge du Centre parisien de l’École sociétaire. S’y retrouvent, sans qu’on puisse déterminer quelles actions ils mènent, Simon Blanc, le général Dubourg, Hugh Doherty, le colonel de Zeltner, le sculpteur Arthur Guillot et Anthime Benjamin Hamel, également professeur de langues.
Frédéric Charrassin et Arthur Guillot sont liés à la Revue indépendante par l’intermédiaire du médecin ancien saint-simonien Ferdinand François [48] qui est entré dans la nouvelle société de la revue en décembre 1842 [49]. C’est un ami de Guillot selon George Sand [50]. Ferdinand François prend la gérance de la Revue indépendante en 1844, puis en janvier 1847, s’il reste à la direction et à la rédaction générale, il partage son traitement avec Pascal Duprat [51]. Charrassin est également l’un des collaborateurs de La Revue indépendante, non pas en 1847 [52] mais dès 1845 ; les Annales archéologiques soulignent, en 1846, le relais de Charrassin et Duprat au sein de la Revue indépendante [53]. Des annonces parues en novembre 1846 dans la presse indiquent un rôle de contributeur à la rubrique littéraire [54]. Il est présenté comme ancien directeur de la Revue indépendante lors d’un procès en novembre 1849 [55]. En 1846, réside également à la même adresse que Charrassin, un autre homme de lettres, Michiels [56]. Alfred Michiels [57], critique d’art, contribue à la Revue indépendante dès 1841. Enfin, pour comprendre le réseau qui mène Charrassin aux cercles phalanstériens, il convient de citer un autre phalanstérien et communiste néo-babouviste, Gabriel Edant qui « était ami avec Charles Teste, Charrassin, Guillot, Ferdinand François » [58]. Selon Joseph Benoît, « Charles Teste et Charrassin étaient les deux hommes les plus éminents et continuaient l’œuvre de Philippe Buonarrotti, l’ami de Robespierre et de Babeuf » [59]. Il se trouve également qu’Arthur Guillot projette d’éditer les œuvres complètes de Robespierre et publie une préface à cette entreprise éditoriale en 1849.
Journaliste et représentant du peuple au cours de la Deuxième République
Lorsque la Révolution de février 1848 éclate, Charrassin est Grand-orateur du Grand-Orient de France [60]. Le Grand-Orient adhère publiquement au gouvernement provisoire et à la République, accélère la révision de ses règlements généraux et affirme la paternité de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité ». Dès le 9 juin, les députés des ateliers du Grand-Orient de France se réunissent en assemblée et dès la seconde séance, désignent un bureau dont Charrassin est orateur [61]. Les journées de juin interrompent l’assemblée et il faut attendre le 10 août 1849 pour que le Grand-Orient se dote d’une constitution qui dans son article 1 rappelle la devise républicaine [62], et affirme par ailleurs, dans un article 3, une vocation spiritualiste par « la nécessité pour les Maçons de professer l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme » [63].
Après les journées de février, Charrassin fonde le club du faubourg Saint-Marceau qu’il préside [64]. A la suite de celles de juin 1848, on lui attribue également la fondation du journal le Défenseur du peuple [65]]. Il écrit au moins dans les numéros de novembre et décembre 1848 sous un pseudonyme, « F. -Ch. Sairrans ». Dans le premier numéro, il appelle à la « communion socialiste » [66]. Il énumère un programme unitaire en six points :
1° Une banque sociale d’escompte, d’emprunt et de crédit, prête à verser des ressources pour sauver le cultivateur et l’ouvrier de l’usure […] ;
2° Une direction centrale des assurances réunies pour réaliser la solidarité fraternelle, la mutualité de tous les malheurs ;
3° Un entrepôt ou magasin cantonal de tous les produits utiles […] pour les affranchir de tous les désordres usuraires de l’antique trafic.
4° Un direction toute nouvelle, réunissant en faisceaux les fonctions de gardes-champêtres, de sergents-majors des gardes nationales, de gardes forestiers, de conducteurs des pont-et-chaussées, pour veiller à la sûreté générale et recueillir en même temps, […] les moindres documents propres à dresser le tableau exact de […] la vie dans chaque canton […].
5° Une justice de paix gratuite rendue d’abord par un juge et deux assesseurs élus du peuple et plus tard par un jury composé d’hommes versés par profession […]
6° Une représentation de la science française, un corps d’enseignement national dans la réunion, au cœur du canton, de tous les professeurs éparpillés aujourd’hui […].
Il a probablement contribué à l’article non signé de janvier 1849, « Observations sur la constitution du canton en France ». Son pseudonyme disparaît alors des signatures et est remplacé avec le numéro de février par celui de Heller (alias de Constantin Pecqueur [67]).
En octobre 1849, il est cité lors du procès des poursuivis pour participation à la journée du 13 juin 1849 au cours de laquelle les députés montagnards s’insurgent contre la politique d’intervention du gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte visant à écraser la République romaine. Un témoin « aurait entendu dire » que Charrassin avait harangué la foule, ce que l’accusé Lemaître dément, affirmant que « cela est contraire aux habitudes de Charassin » [68]. Il est entendu lors du procès relatif aux exactions imputées aux gardes nationaux « le 13 juin 1849 dans les imprimeries Proux et Boulé, et dans les bureaux et ateliers de la Démocratie pacifique », menées en réaction à l’insurrection des députés montagnards. On prétend à tort qu’il aurait fourni une liste des auteurs « des dégâts commis dans l’imprimerie Boulé » [69], publiée par le journal Le Temps. En février 1850, il est amené à témoigner en appel aux côtés de Renouvier et Ferrari pour disculper Mouillard, gérant de La Liberté, condamné le 11 février 1850 pour délit de presse. Charrassin est cité comme ayant alors propagé l’idée d’un risque de coup d’État bonapartiste [70]. L’accusation portant sur l’auteur de l’article incriminé, il affirme que « depuis la Révolution de février, [il n’a] fait partie de la rédaction d’aucun journal », occultant sa participation au Défenseur du peuple [71].
Présenté sans succès en 1849 comme candidat aux élections législatives dans le département de la Seine, Charrassin doit attendre l’élection complémentaire du 10 mars 1850 pour être élu dans le département de la Saône-et-Loire aux côtés de Noël Madier de Montjau, Alphonse Esquiros, Isidore Buvignier, Charles Dain, Victor Hennequin. L’avocat Charles Boysset, ancien procureur de la République à Chalon-sur-Saône au lendemain de la révolution de février 1848, écrit de lui en janvier 1850 qu’il est un homme qu’il « estime infiniment comme intelligence, comme simplicité, comme cœur, et dont [il] garanti[t] la moralité inattaquable » [72]. Charles Joubert confirme le propos dans la notice biographique qu’il lui consacre : « homme austère, probe, incorruptible et désintéressé, telles sont les qualités que joint Charassin à la haute intelligence qui le distingue » [73]. Il mène campagne « en développant tout un long système d’organisation administrative empruntée aux diverses écoles socialistes. D’après ce système, l’organisation cantonnale [sic] serait le point de départ du nouveau mécanisme administratif ; et dans le militaire, comme dans le civil, toutes les fonctions, sans exception, seraient soumises à la sanction électorale » [74]. Mais l’élection est invalidée, pour des faits secondaires [75]. Une nouvelle élection a lieu le 28 avril 1850. Seul Buvignier ne peut se représenter du fait d’une condamnation pour appartenance à la Solidarité républicaine ; il est remplacé par Colfavru. Tous les candidats sont élus avec un score nettement supérieur à l’élection de mars. Charrassin lors des deux scrutins arrive en troisième position. Tous siègent dans les rangs de la Montagne.
Refondre radicalement la République : le projet de constitution populaire du canton
Charrassin s’illustre plus particulièrement aux côtés du Lyonnais Joseph Benoît, qui a également contribué au Défenseur du peuple [76], en présentant le 20 juin 1850 à l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à une réforme administrative de la France basée sur une « Constitution populaire du canton » [77] en cohérence avec les idées développées dans le Défenseur du peuple et la campagne électorale qu’il a menée. Le projet révolutionnaire et à contre-courant de la pensée majoritaire à gauche dans son objectif décentralisateur ambitionne de « rétablir les libertés locales en agrandissant la sphère du pouvoir des communes » [78] et de sortir du carcan imposé par le régime napoléonien encore en vigueur. Le débat n’a pas lieu avant le 26 novembre [79]. Charrassin développe le projet devant l’Assemblée nationale. Bien que reconnaissant les difficultés qu’il a à prendre la parole devant cette assemblée, son talent oratoire d’avocat est sans doute la raison du silence de Benoît [80]. Il ne veut faire porter le débat que sur la seule question de savoir s’il est « à propos, […] convenable, oui ou non, d’administrer la France par canton plutôt que par commune [...] » laissant stratégiquement « tous les autres points jusqu’au moment où [les députés] aur[ont] décidé s’il y a lieu à prendre en considération, oui ou non » [81]. Charrassin axe son argumentaire sur les gains financiers et d’efficacité, mais fait de ce projet un enjeu démocratique. Il constate que le maire des petites communes est en fait remplacé dans son administration par le sous-préfet ou le préfet, faute de compétence ou d’administration de proximité. Le projet remet en question une administration « impuissante par la base ; […]. Elle ne peut qu’amasser le papier, elle ne fera jamais autre chose […]. Chaque fois que vous voulez faire une institution, quelle qu’elle soit, vous êtes obligés de la multiplier par 37,000, ou de n’en pas faire du tout, ou de vous en tenir à certaines généralités […] » [82]. La nouvelle organisation vise à rendre plus pertinent l’échelon de base en l’étendant au canton et en supprimant les intermédiaires administratifs. Elle est structurée autour d’une administration centrale de « commissaires » aux pouvoirs restreints et à l’action soumise au contrôle populaire. Les membres composant cette administration centrale sont à la fois désignés par tirage au sort ou élus, garantissant au peuple le pouvoir de faire la loi, au contraire d’un système de délégation représentatif.
Mais la droite par la voix du député Mortimer Ternaux tourne en dérision le projet et entre dans le détail du texte. L’opposition au projet [83] pourfend, bien avant la présentation du texte, la dépense qu’engendrerait le fait de vouloir « élever en commun tous les enfants de huit à seize ans et de leur donner une éducation qui exige quarante professeurs par canton, quarante professeurs de littérature, de belles-lettres, de science de toutes espèces » [84]. En juin, Le Constitutionnel déprécie ainsi le projet :
La mise en pratique de ces agences exigera la construction, dans chaque canton, d’un monument assez vaste pour loger, pendant six à sept mois de l’année, six à sept cents enfans [sic], pour fonder une bibliothèque publique, pour recevoir les archives des actes civils, politiques, judiciaires et administratifs, pour servir aux élections générales et autres réunions populaires, et enfin pour entreposer les denrées et les marchandises de toute sorte [85].
Le rédacteur qui dénonce le communisme y voit une illustration du Voyage en Icarie de Cabet. On peut s’interroger sur l’allusion faite au mariage que comporte le projet par le journal ; n’est-elle pas une allusion à demi-mots sur la vie privée non conventionnelle de Charrassin ?
M. Charrassin, qui, ainsi qu’il nous l’a déclaré lui-même, médite les moyens de perfectionner le mariage.
La République de 1848 n’est pas en reste, citant le même passage, mais mieux renseignée sur les convictions de Benoît et Charrassin, y voit l’oeuvre de « disciples de Buonarroti » [86]. La Patrie y voit « un avertissement à l’adresse des partisans d’une décentralisation exagérée et la probable tentative d’« organiser des communes ou des cantons […] sociétaires à la façon de Babeuf ou de Fourier » [87]. Lors du débat de novembre, Mortimer Ternaux dénonce de nouveau le projet éducatif, faisant référence insidieusement à la doctrine phalanstérienne. Le sarcasme autour de l’image de phalanstère est pratique courante pour déclasser une idée sans l’analyser :
Maintenant, ce n’est pas le tout que de bâtir des édifices pour loger ces élèves ; il faut ensuite élever ces élèves ; les élèves seront internes pendant huit années, logés, nourris, entretenus, du 15 septembre au 15 avril, dans la maison d’enseignement du canton. On dit bien qu’on ne logera et nourrira que les enfants qui auront au moins 1,000 mètres à parcourir pour aller au phalanstère [...] [88].
Le modèle d’un bâtiment central recevant des activités multiples et communes allant au-delà des « maisons d’éducation » [89] de Buonarroti se rapproche effectivement plus du palais phalanstérien. Un autre opposant, M. Vatimesnil y voit purement et simplement un « démenti à la Constitution » [90].
Charrassin endosse l’entière responsabilité du texte présenté. L’idée est minoritaire au sein du groupe de « la Montagne ou [des] républicains-formalistes » [91] ; la proposition est massivement rejetée par 515 voix contre 62 pour. Joseph Benoît en donne la raison. Au sein de la Montagne, certains y voient « un but caché, la réalisation de la communauté des biens » [92].
Cependant la problématique de la réorganisation administrative de la République renferme selon les auteurs du projet « les véritables principes de l’organisation démocratique de la République » [93].
La proposition de loi donne lieu à un approfondissement et à l’édition d’un ouvrage collectif énonçant un projet « de constitution populaire de division de la France par cantons et de […] division des fonctions publiques dans l’unité cantonale » [94] qui reprend les points essentiels de la proposition initiale avec le refus de la délégation du pouvoir législatif, la suppression du pouvoir exécutif, des préfets, des conseils généraux, des arrondissements. Difficile de déterminer quel rôle Charrassin tient dans la rédaction de l’ouvrage. Son investissement sur le sujet durant la campagne électorale, dans la présentation du projet, son intérêt constant pour la question de l’éducation ne sont-ils pas des arguments pour considérer qu’il a également pris une part tout aussi importante que Renouvier [95], Fauvety ou Benoît [96] ? Lorsque paraît l’ouvrage, le Populaire de 1841 souligne le rôle primordial de Charrassin et Benoît, les autres rédacteurs étant qualifiés de « collaborateurs » [97] associés pour développer l’idée initiale. Charles Renouvier au départ du projet loue « le talent incisif et profond dont le citoyen Charassin, notre collaborateur, a fait preuve en soutenant sa proposition » [98] mais indique clairement que l’approfondissement sera collectif. Les auteurs sont issus du « comité de rédaction de la Feuille du peuple dont Charrassin, Fauvety, Renouvier, Chouippe, Gilardeau et [Benoît] font partie » [99]. Renouvier est entré à la Feuille du peuple à la fin d’octobre 1850 [100]. Il y publie, ainsi que dans La Liberté de penser, plusieurs articles destinés à l’ouvrage collectif qui paraît en six livraisons [101]. Si les auteurs s’appuient sur les idées énoncées par Moritz Rittinghausen et développées, entre autre, par Victor Considerant dans La Solution ou le gouvernement direct du peuple publié à la Librairie phalanstérienne en 1850 [102], ils s’en différencient largement par le refus de la représentation. Le projet vise à refondre radicalement la République faisant de ces petites unités administratives le lieu de l’apprentissage de la démocratie.
Charrassin est actif comme représentant du peuple. En janvier avec Benoît et Doutre, il propose, sans succès, un amendement à la loi sur la levée de 80 000 hommes en fixant comme pour la loi électorale la nécessité d’avoir résidé durant trois années dans la commune pour être appelé [103]. En avril 1851, lors d’un débat sur les monts-de-piété, de nouveau Benoît et Charrassin proposent l’établissement d’un mont-de-piété dans chaque canton [104].
Charrassin fait partie de la délégation française de parlementaires qui visitent l’exposition universelle de Londres de 1851. Il a pour compagnon de découverte, son collègue Victor Hennequin qui donne un compte rendu du voyage dans la Démocratie pacifique [105].
Le proscrit et son retour
Charrassin est dans la rue avec les autres représentants du peuple qui s’efforcent d’organiser la résistance au coup d’État lors des journées du 2 et 3 décembre 1851. Victor Versigny, député montagnard de la Haute-Saône, apprend de sa bouche la mort de Baudin [106]. Victor Hugo reçoit Adèle Giot, la compagne de Charrassin le 4 décembre 1851 :
[…] une femme me demandait, et m’attendait dans l’antichambre. J’y allai. C’était Madame Charrassin. Son mari avait disparu. Le représentant Charrassin, économiste, agronome [107], savant, était en même temps un homme intrépide. Nous l’avions vu la veille aux endroits les plus périlleux. Était-il arrêté ? Madame Charrassin venait me demander si nous savions où il était. Je l’ignorais. Elle était allée à Mazas s’informer. Un colonel, qui était à la fois de l’armée et de la police, l’avait reçue et lui avait dit : Je ne puis vous permettre de voir votre mari qu’à une condition. – Laquelle ? – Vous ne lui parlerez de rien. – Comment ! de rien ? – Pas de nouvelles. Pas de politique. – Soit. – Donnez-m’en votre parole d’honneur. Et elle avait répondu : – Comment voulez-vous que je vous donne ma parole d’honneur puisque je ne recevrais [sic] pas la vôtre ! – J’ai revu depuis Charassin dans l’exil [108].
Après le coup d’État du 2 décembre 1851, son nom est inscrit sur la liste des anciens représentants à la Législative « expulsés du territoire français, de celui de l’Algérie et de celui des colonies, pour cause de sûreté générale » [109]. Il séjourne en Belgique, à Jersey [110] où il côtoie Victor Hugo [111], puis à Londres, où comme d’autres proscrits, il s’affilie à la loge des Philadelphes [112]. Il rentre en France en 1862 [113]. Aucune source consultée ne mentionne le sort de ses enfants Charrassin durant cette période d’exil et lors de son retour [114]. Si Adèle Giot l’accompagne en exil, elle est revenue à Paris en avril 1856. A cette date, Louis Auguste Bertrand (alias de Jean-François Élie Flandin), autrefois icarien, rédacteur au Populaire de 1841 en 1849-1850, converti à la religion des Mormons en décembre 1850 [115], lui adresse une correspondance depuis Great Salt Lake City. Bertrand a côtoyé Victor Hugo à Jersey en 1853 [116], mais aussi le couple Charrassin-Giot ; il évoque les échanges qu’il a eu avec Adèle Giot pour expliquer sa conversion et les graines qu’elle lui adresse pour ses semis. Il lui adresse cette lettre par l’intermédiaire de Phineas Young, frère du gouverneur de l’Utah, chargé d’une mission évangélique en Europe. Il le confie à ses bons soins lors de son séjour parisien sachant sa « connaissance de l’anglais ». Il évoque à mots couverts, Frédéric Charrassin :
De mon côté, je serais charmé de savoir si les documents que vous savez, ont été de quelque utilité à cette personne qui vous est si chère.
En 1864, le couple réside 40 rue des Feuillantines à Paris (5e arrondissement) lorsqu’Adèle décède le 15 mars [117]. C’est Frédéric Charrassin qui déclare son décès comme quelques mois plus tard, celui de sa fille Marie Clémence qui décède le 22 février 1866 [118]. Il est accompagné dans les deux cas par l’avocat Georges Vauzy, ancien de la rédaction renouvelée en septembre 1850 du journal de Cabet, le Populaire de 1841, rédaction à laquelle participent notamment Ange Guépin et Joseph Benoît [119] qui y présente un projet de réforme administrative dans la logique du projet présenté avec Charrassin sur l’organisation cantonale.
En mai 1863, Charrassin réaffirme un engagement politique public. Délégué du comité démocratique de la 7e circonscription de la Seine, il en apporte le soutien à François Cantagrel, candidat aux législatives [120].
Il reprend son activité maçonnique au sein de la loge Henri IV, y défend l’idée d’une instruction obligatoire confiée à l’État [121].
Il n’en oublie pas ses convictions sociales. Il est parmi les visiteurs du Familistère de Guise fin 1866 ou début 1867 [122]. Le 4 juillet 1868, son nom est associé à l’appel publié par La Réforme en faveur du système coopératif [123]. Il est inscrit comme ancien représentant sur la liste des candidats proposés par le Comité républicain radical du XIe arrondissement lors des élections législatives de 1871 [124]. En 1875, il contribue à la souscription pour subvenir en aide aux victimes des inondations [125].
Lors de son décès à Nice, « où il était allé dans l’espoir de retrouver la santé » [126], Frédéric Charrassin est veuf. Qualifié d’avocat, il est domicilié à Decize (Nièvre) où il habite depuis plusieurs années [127]. Les nécrologies rappellent son engagement républicain mais aucunement ses convictions communistes et ses affinités phalanstériennes : « C’était un défenseur les plus anciens et les plus éprouvés du parti républicain » [128] ; « Charrassin, avant de mourir, a eu du moins la satisfaction de voir triompher les idées auxquelles il avait consacré sa vie » [129] peut-on lire.