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Soudet (née Lionnet ou Lyonnet), Jeanne-Françoise (dite Eugénie)
Article mis en ligne le 1er mars 2025
dernière modification le 22 février 2025

par Sosnowski, Jean-Claude

Née à Lyon (Rhône) le 9 juillet 1786. Décédée le 17 novembre 1851 à Montrouge (alors Seine, aujourd’hui Paris, 14e arrondissement). Ouvrière en soierie à Lyon, réparatrice d’instruments de musique, gérante d’un cabinet de lecture et libraire à Paris. Appartient au groupe prolétarien saint-simonien à Lyon. Membre du Comité de surveillance du Commerce véridique et social de Michel Derrion. Proche du groupe phalanstérien du Nouveau monde et du Centre parisien de l’École sociétaire à Paris. Contribue à la souscription pour le premier phalanstère d’enfants.

Jeanne-Françoise Lionnet [1] est la fille d’Antoine Lyonnet, décédé et Jeanne Françoise Laroche, encore en vie, lorsqu’elle épouse à Lyon, Jean-Baptiste Gaillard, fabricant d’étoffes comme elle en 1802. Veuve, elle se marie de nouveau en 1834 avec Charles François David Soudet. Il est né le 10 septembre 1790 à Versailles (alors Seine-et-Oise ; aujourd’hui Yvelines). Imprimeur lithographe, fils d’un rentier de Stains (alors Seine ; aujourd’hui Seine-Saint-Denis), veuf de Marguerite Rosalie Denise Leiris, il est dit résidant 32 rue du Port-Charlet, adresse de Pierre Lyonnet, fabricant d’étoffes, frère de l’épouse. Jeanne-Françoise Lyonnet est enjoliveuse demeurant rue du Villars.

Une saint-simonienne convaincue

Elle se présente comme « pauvre femme prolétaire qui travaille depuis l’âge de cinq ans » [2], , et sans instruction dans une lettre à Prosper Enfantin du 29 novembre 1847. Eugénie est son prénom d’usage tout du moins au sein du mouvement saint-simonien. En juillet 1834, elle accueille Suzanne Voilquin lors d’une tournée de propagande avant son départ pour l’Égypte [3]. Elle participe en 1836 avec son mari au Comité de surveillance du Commerce véridique et social de Michel Derrion. Cette même année, elle quitte Lyon pour Paris et s’installe 9, rue Neuve-Saint Merri [4]. Elle se propose comme « représentante des femmes de la famille de Paris » pour accueillir à Lyon, Enfantin de retour d’Égypte au début de 1837. Son ambassade cristallise une dissension profonde au sein de la famille saint-simonienne de Paris qui a dépêché Vinçard. Suzanne Voilquin relève « une marque de servilité » [5] dans cette démarche féminine. La rencontre avec Enfantin se fait séparément, Vinçard ayant fait le voyage seul. Quelques semaines après, Eugénie Soudet publie Une Parole de femme, texte lithographié de quatre pages, écrit après le suicide de sa condisciple saint-simonienne Marie-Reine Guindorf fin juin 1837 [6]. Elle appelle à la clémence vis à vis d’une femme amoureuse d’un autre - en l’occurrence Raymond Brucker - que son mari et que même un fils n’a pu retenir à la vie du fait de « l’anathème » que les conventions sociales lui ont fait subir. « Elle n’a pu maîtriser la passion malheureuse qui l’a tuée, et toute la supériorité de son intelligence a succombé devant le grand maître, l’Amour » [7]. Eugénie Soudet adresse son texte à Enfantin sans recevoir de réponse [8]. Dans une nouvelle correspondance, elle revient sur la rencontre de Lyon [9] :

[…] lorsque j’ai eu le bonheur de vous voir, je manifestait [10] le vif desir que j’éprouvais de correspondre nous femmes, directement avec vous. [...] Nous renvoyer aux hommes c’est toujours nous subalterniser. Nous soumêtre a leur volonté. vous pere qui nous avez proclamé leur égale, pourquoi ne jouirions nous pas des memes faveurs que vous leur accordé, d’après la foi nouvelle en dieu bon et bonne pere et mere de tous et de toutes. dieu nous est démontré sous ces deux faces mâle et femelle, et vous pere qui êtes sa plus grande manifestation sur la terre, pourquoi ne le représenteriéz-vous pas – egalement sous deux faces, la mere n’est pas venu malgré votre appel et la voie large que vous lui aviez ouverte. Donc elle n’existe pas puisqu’elle ne s’est pas réveillé. […] il ce peut que ce raisonnement ne soit ni ortodoxe ni logique mais pardonnés a mon ignorance je ne connaît que la logique du coeur, le sentiment profond d’amour que j’ai pour vous pere me donne le courage de vous adresser mes doutes, non sur votre parole […], mais sur ce que je ne comprend pas et que pour mon bonheur j’ai tant besoin de comprendre. ma foi au st simonisme fait mes délices parce qu’il ni a point de mysthère et que le plus petit peu demander au plus grand l’explication de ce qui l’inquiète sans craindre d’être repoussé […].

La Gazette des femmes

Elle est en relation avec La Gazette des femmes, revue dont la « propriétaire-gérante responsable » officielle est la jeune Marie-Madeleine Poutret mais dont le rédacteur principal est Frédéric Herbinot. Le journal sous la plume d’Herbinot se veut un journal de combat féministe qui soutient Flora Tristan, admire « les idées régénératrices » de Victor Considerant, et parle avec « grand plaisir de La Phalange » [11]. Y contribue-t-elle ou bien participe-t-elle seulement aux réunions se tenant tous les jeudis à 19 heures au siège du journal  [12] ? Mais le couple Herbinot-Poutret est arrêté en mai 1838 ; Frédéric Herbinot est accusé « d’incitation habituelle à la débauche, et d’attentats à la pudeur avec violences sur la personne de ses domestiques mineures » [13], Marie-Madeleine Poutret de complicité. Les preuves sont ténues, deux des trois domestiques se récusent ; les faits sont reconnus pour la troisième, mais avec circonstances atténuantes ; Marie-Madeleine Poutret est déclarée innocente par la Cour d’assises. Lors de l’incarcération du couple, Eugénie Soudet, témoin à décharge durant le procès [14], est proche du couple qu’elle juge « sous le poids d’infames [sic] calomnies » [15]. Le 3 octobre 1838, elle est marraine lors du baptême de Frédéric Herbinot, alors emprisonné à Saint-Lazare à Paris [16], et témoin le même jour lors du mariage religieux de celui-ci avec Marie-Madeleine Poutret. Il s’avère que Marie-Madeleine Poutret a été adoptée par la mère d’Herbinot. Si les cérémonies sont destinées à amadouer la cour de cassation devant laquelle se pourvoit Herbinot condamné à dix ans de prison ou le tribunal correctionnel devant lequel Marie-Madeleine Poutret est renvoyée, rien n’y change. La condamnation d’Herbinot est confirmée en cassation ; son épouse est condamnée à dix-huit mois de prison et cent francs d’amende. Le doute subsiste sur les motivations de ce procès : s’agit-il de condamner un « vil suborneur ou un gêneur qui imprimait des choses "dangereuses pour la paix des mœurs" » [17] ?

Rapprochement avec le mouvement phalanstérien

Le couple Soudet accueille Michel Derrion lorsqu’il quitte Lyon pour Paris en 1838 [18]. La rédaction du Nouveau monde indique dans son édition du 21 mai 1840 qu’« une dame rue Saint-Merry, 9, ouvre un cabinet littéraire, on y trouvera de même tous les livres de l’École sociétaire » [19]. Quelques jours plus tard, les libraires Thomine, Lucas et Garnot attestent qu’elle « a les connaissances nécessaires pour exercer le commerce de libraire » [20]. Elle effectue une demande de brevet de libraire sans autorisation de son mari dont elle est séparée de biens par jugement du 15 novembre 1839 [21]. Son mari est « imprimeur compositeur [… elle] est mère de famille [et] se livre à la réparation d’instruments de musique, et n’aurait d’autres ressources que le produit de son travail. Toutefois, elle passe pour avoir de l’instruction et posséderait une quantité de romans dont elle aurait déjà mis plusieurs volumes en lecture, à titre d’abonnement. Du reste, elle paraît d’une conduite régulière et sa moralité et ses opinions politiques n’ont donné lieu à aucune remarque défavorable » [22]. Le brevet de libraire lui est accordé le 30 juillet 1840 [23]. Le préfet ne paraît donc pas être totalement informé du contenu des ouvrages du cabinet littéraire et des opinions féministes de Jeanne-Françoise Soudet.
L’année suivante, la rédaction du Premier phalanstère indique dans son édition du 15 avril 1841 que Madame Soudet vient d’ouvrir un salon de lecture pour dames à Paris, 8 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie dans lequel elle propose « les ouvrages de l’école sociétaire ». Elle est inscrite parmi les « travailleurs de l’École phalanstérienne » [24] en 1841. Elle souscrit par deux fois pour 50 puis 75 centimes en faveur de la fondation du premier phalanstère d’enfants initiée au sein du groupe du Nouveau monde [25]. Mais elle est également en relation avec La Phalange qui établit une « feuille de compte » de librairie à son nom dès juin 1840 [26]. La Phalange insère également un avis dans son édition du 18 avril 1841 :

Avis. Nous avons souvent entendu les personnes qui désiraient étudier la Science sociale se plaindre de la difficulté qu’elles avaient à se procurer, en location, les livres qui contiennent les principes de cette Science. Nous croyons leur faire plaisir en les informant aujourd’hui que madame Soudet, libraire, vient d’ouvrir […] un Cabinet de lecture où l’on pourra lire la plupart des ouvrages de Fourier […], et presque tous les livres de l’École Sociétaire [27].

Elle vend Bases de la politique positive. Manifeste de l’École sociétaire fondée par Fourier, et également l’Immoralité de la doctrine de Fourier imprimé chez E. Duverger en 1841 [28]. En avril 1843, elle est en relation avec Flora Tristan qui compte sur elle pour faire souscrire « dans [sa] boutique » à son livre l’Union ouvrière [29]. Fort réservée, elle considère le projet trop avant-gardiste pour pouvoir convaincre les ouvriers :

Madame Je connaissait votre projet par la phalange et souffrait pour y vous tout en l’admirant, persuadée de la valeur mais aussi de l’impossibilité de sa Réalisation. Vous ne connaissez pas les ouvriers, ils ne sont pas encore arrivé a rendre justice aux femmes et a avoir foi en elles. Si mon mari présentait votre idée à ses collegues ils lui rirait au nés, vous les gugéz d’après quelques uns que vous avez vue tous hommes avancés, mais se sont encore de faibles excéptions, et cest les masses qu’ils vous faudrait pour réussir a l’œuvre gigantesque que vous revé se serait trés beau et trés heureux, mais nous n’en sommes pas la malheureusement, je vois avec douleur que vous vous crêé beaucoups de déceptions pardonné ma franchise peut être vous déplaira telle mais plus tard vous me rendréz justice.

Elle poursuit ainsi :

Je vois peu de monde et ceux que je vois sont phalanstériens et ne veulent pas entendre parler d’autre chose, [...]. Pour ce qui me regarde je ne puis prendre aucune part à une œuvre que je ne crois pas réalisable tout en la trouvant trés belle mais le tems n’est pas venu ils faut que les hommes s’instruise et nos enfans comprendront mieux leurs droits et leur devoir parce qu’ils seronts plus instruits que nous. je dis nous ouvriers, qui n’avons appris qua travailler par ce que il y a vingt ans que lon navais pas tous les moyens de s’instruire qui existe aujourd’hui, il faut donc atendre avec patience que les hommes aye bien compris ce qui leur serait le plus avantageux alors ils sentiront le besoin de s’unir. mais je le répète le tems n’est pas venu. lorsque je pourréz disposer de quelques instans j’auréz le plaisir de vous voir en atendant ce moment recevéz lasurance de mon amitié toute a vous femme SOUDET [30].

Comme Vinçard, Eugénie Soudet laisse Flora Tristan à son projet d’Union ouvrière [31]. Elle poursuit son activité ; son cabinet de lecture est encore référencé en 1845 [32].

Une fidélité indéfectible au père Enfantin

Si Eugénie Soudet s’ouvre aux différents groupes phalanstériens, elle reste profondément attachée à Enfantin. En novembre 1847, elle lui écrit pour lui exprimer tout le

bien [que lui] fait la lecture de [son] divin livre [33], il me redonne un peu de vie, hélas il y a longtemps que je me sentait mourir moralement, point de consolations une foi douteuse dans l’avenir ancienne parole d’espérance […] nous pauvre vieilles femmes a idée nouvelle nous n’avons aucune nourriture pour l’ame quand nous en aurions tant besoin. Je le répète votre livre me fait beaucoup de bien je le savoure goûte a goûte comme une liqueur de vie. […] je vous lis avec mon cœur qui me tient lieu de l’intelligence qu’il me manque, dans mon isolement à la campagne sans aucune société du moins qui me sait simpathique d’idée que votre bien heureux livre et venu a propos me faire passer de douces heures [34].

Elle écrit du Petit Montrouge, 27 rue d’Orléans. Lors de son décès le 17 novembre 1851, elle est toujours libraire et réside au 23 de la même rue. C’est aussi au Petit Montrouge, 47 rue Neuve d’Orléans que réside Charles François David Soudet lorsqu’il décède le 7 septembre 1854. Il est alors marié à Marie Virginie Fauvel.