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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Dorion, (Bienheureux) Xavier
Article mis en ligne le 1er mars 2025
dernière modification le 2 mars 2025

par Desmars, Bernard

Né à Ailly-le-Clocher (Somme) le 2 avril 1835, décédé le 17 avril 1904 à Roubaix (Nord). Professeur de langues, journaliste, libraire. Spirite et espérantiste. Abonné à La Rénovation au début du XXe siècle.

Xavier Dorion est le fils d’un « ménager » d’après l’acte de naissance, d’un « journalier » et d’une « ménagère » d’après l’acte de mariage. En 1859, il s’établit à Roubaix où il fonde l’année suivante un Cercle anglo-français. Il est employé de commerce quand il se marie en 1862 avec Rosine Sophie Laubier, fille d’un ébéniste et d’une cabaretière ; lors de la naissance de ses enfants, il est commis négociant (1865) et commissionnaire (1867 et 1869). Dans un ouvrage sur le commerce textile, il figure sur la liste des « Négociants-commissionnaires en laines et soies » [1]. Il participe à la fondation en 1866 de la Société de secours mutuels de voyageurs et d’employés de commerce, dont il occupe la vice-présidence pendant douze ans.

Politique, journalisme et enseignement

Ses activités sociales et politiques à la fin du Second Empire et au début de la Troisième République nous sont connues par des sources tardives et souvent contradictoires ; ses adversaires politiques des années 1880 affirment qu’il aurait eu des sympathies bonapartistes dans les années 1860 [2], ce que l’intéressé nie. En tout cas, il est membre d’un Cercle de l’enseignement mutuel des travailleurs créé à Roubaix en 1869-1870, qui propose des cours, des conférences et les services d’une bibliothèque [3] ; il correspond pour cette association avec le Cercle parisien de la Ligue de l’enseignement créée quelques années plus tôt par Jean Macé [4]. Il participe à la campagne pour le « non » lors du plébiscite de mai 1870, quand Napoléon III demande aux Français d’approuver ses projets de réforme [5].

Après la chute de l’Empire, il adhère au Cercle démocratique fondé le 5 septembre 1870 ; quelques mois plus tard, il collabore à des journaux libéraux et démocratiques : il est membre du « conseil de lecture » du Libéral du Nord qui paraît à Roubaix en 1871-1872 ; il est aussi chargé des comptes rendus commerciaux de cet organe [6].

À partir des années 1870, il consacre une grande partie de son temps à l’enseignement : il propage la sténographie à Roubaix à partir de 1873 et se charge lui-même de la mettre en pratique pendant quelques années lors des séances du conseil municipal de Roubaix [7]. Vers le milieu de la décennie, il est nommé professeur des cours municipaux de Roubaix, où il enseigne l’anglais et l’espagnol ; il assure ces fonctions pendant vingt-six ans, jusqu’à ce qu’en 1903, la maladie l’oblige à s’arrêter ; certaines années, il enseigne également l’italien et le portugais [8]. Il dispense aussi des cours de langues à l’École commerciale ; il est nommé par le ministère du Commerce et de l’Industrie membre du jury à partir de 1893 pour les examens d’espagnol à l’École supérieure de Lille ; il est également « traducteur interprète juré » près du tribunal de commerce de Lille [9]. Selon l’un de ses contemporains, « il s’est toujours attaché méthodiquement à divulguer surtout la langue commerciale et à faire de ses élèves des hommes parlant facilement la langue claire, concise et spéciale des affaires. […] le fond de sa pensée était de préparer une génération pouvant vulgariser aisément les produits français à l’étranger » [10].

Un républicain opportuniste

Avec son épouse, il tient une imprimerie et une librairie – la Librairie roubaisienne dont les publicités annoncent aussi : « Grand choix d’objets de haute fantaisie pour cadeaux, Albums pour photographies, Boîtes à ouvrage, Porte-monnaie, Bourses, Trousses, Porte-Cigares, Porte-Cigarettes, Porte-Visites, Vide-Poches, Encriers, Emblèmes, Images à surprise, etc., etc. » [11]. Il collabore en outre à L’Ami du Progrès, au Progrès du Nord et au Petit Nord vers 1880 [12]. Mais en 1883, il fonde son propre journal, Roubaix républicain dont il est le « rédacteur gérant » ; cet hebdomadaire paraît tous les samedis à partir du mois d’août, sans doute pour répondre à Roubaix radical, créé en avril précédent, et pour préparer les élections municipales de 1884. Roubaix républicain représente le courant des républicains opportunistes – il défend la politique scolaire et la politique coloniale de Jules Ferry et l’action de Léon Gambetta, auquel un hommage est rendu pour le premier anniversaire de sa mort [13] – et soutient la municipalité de Roubaix, dirigée par des républicains modérés. Les polémiques sont vives entre Roubaix républicain et Roubaix radical  : le second soupçonne la municipalité de favoriser l’entreprise Dorion dans la réalisation de travaux d’imprimerie ; il accuse l’homme Dorion de mentir sur son passé et notamment sur son engagement républicain autour de 1870, ou encore de lancer de fausses accusations contre les radicaux [14] ; il ironise également sur ses compétences linguistiques [15] et sur ses croyances spirites [16].

Favorable à l’enseignement laïque, Dorion se présente également comme libre penseur [17]. Dans ses derniers numéros, Roubaix républicain reproduit des articles rédigés par Jean Macé [18] ; le même organe, lors du débat sur l’adoption d’une loi autorisant le divorce, se prononce en faveur de cette mesure [19].

Mais du socialisme, il n’est guère question dans Roubaix républicain  ; toutefois, en octobre 1883, l’hebdomadaire mentionne les « penseurs comme Fourier, Owen, Cabet, Louis Blanc, Pierre Leroux, Collins et l’immortel Proudhon » dont les « lumineuses investigations consignées dans tant de volumes » devraient, avant qu’on puisse les utiliser, être « déblay[ées] de tout ce qui est gênant, encombrant » [20] ; parmi ces auteurs, c’est Proudhon qui semble susciter le plus d’intérêt [21]. Rien ne suggère alors une sympathie pour les idées fouriéristes.

Contre le socialisme collectiviste et révolutionnaire

Les élections municipales de mai 1884, où les républicains se présentent divisés, amènent une majorité conservatrice formée de monarchistes et de bonapartistes. Roubaix républicain annonce la fin de sa parution au début du mois août [22]. Mais avec la loi de 1884 qui accroît le rôle des conseils municipaux, des maires et des adjoints, la commune devient un enjeu politique plus important, auquel le mouvement socialiste prête une attention croissante ; il est tenté « de détourner l’esprit de la loi de 1884 et d’utiliser les municipalités à des fins politiques pour en faire des bases d’opération et en subvertir les fonctions » [23]. Aussi, pour les républicains modérés, ce sont bientôt les socialistes révolutionnaires et collectivistes qui représentent le principal danger à Roubaix ; ils obtiennent la victoire lors du scrutin municipal de 1892 ; la même année, ils remportent les sièges de conseiller général et de conseiller d’arrondissement pour le canton de Roubaix-Est ; en 1893, c’est Jules Guesde qui est élu à la Chambre des députés ; Roubaix reçoit le nom de « ville sainte du socialisme » [24]. Une Union sociale et patriotique, d’orientation anti-collectiviste, est alors créée à Roubaix « avec un objectif unique : s’opposer aux candidats du parti ouvrier à toutes les élections » [25] ; Dorion est l’un de ses promoteurs et l’un de ses premiers adhérents [26] ; en 1894, une nouvelle élection a lieu dans le canton de Roubaix-Est pour désigner un conseiller d’arrondissement ; Dorion participe à la campagne électorale menée victorieusement par le républicain modéré Jules Hazebrouck contre le socialiste Culine [27].

Fouriérisme et esperanto

Xavier Dorion semble ensuite s’éloigner de la politique locale. Au début du XXe siècle, il est en relation avec Adolphe Alhaiza, directeur de La Rénovation, le dernier organe fouriériste. Il s’abonne à cette publication [28]. Un débat est lancé en 1902 dans les rangs fouriéristes autour de la question de la « nationalisation du sol », prônée par certains, tandis que d’autres restent fidèles à la propriété associative ; Dorion envoie son avis, partiellement reproduit dans La Rénovation  ; il s’y présente comme « phalanstérien » et refuse la nationalisation (ou étatisation) du sol [29].

Parallèlement, il s’efforce de promouvoir l’esperanto, la langue internationale élaborée dans les années 1880. Il fonde à Roubaix en 1903 un groupe espérantiste qu’il préside [30]. Il organise un enseignement local de cette langue dont il assure lui-même les séances [31].

En septembre 1903, des problèmes de santé l’obligent à renoncer à ses cours de professeur d’anglais et d’espagnol. Lors de ses obsèques, deux discours sont prononcés : l’un par Charles Lamère, secrétaire du groupe espérantiste de Roubaix, l’autre par un ami selon lequel « Dorion était universellement estimé […] par son dévouement absolu à toutes les causes qui, selon lui, devaient produire un peu plus de bien-être, un peu plus de justice à la classe laborieuse » [32].