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Snider (ou Snyder)-Pellegrini, Antonio ou Antoine
Article mis en ligne le 5 mars 2017
dernière modification le 15 octobre 2022

par Desmars, Bernard

Né à Trieste (Istrie, alors dépendante de l’Autriche, aujourd’hui en Italie) en 1802, mort à New York (États-Unis) en 1885. Négociant, voyageur, géographe. Auteur de plusieurs projets d’installation au Texas.

Snider-Pellegrini naît dans une famille qui se consacre au négoce. Lui-même est placé dès l’âge de 12 ans dans une maison de commerce et de banque. Quelques années plus tard, alors qu’il a environ 20 ans, il crée sa propre affaire et s’enrichit très vite ; il s’occupe d’échanges commerciaux internationaux, mais il est aussi fermier de la ville de Trieste pour l’éclairage, la perception de l’octroi, la fourniture des vivres aux prisons et aux hôpitaux, etc.

Ses affaires commerciales amènent Antoine Snider-Pellegrini à beaucoup voyager. En 1857, devant la Société de géographie, il déclare :

J’ai fait un long séjour en Amérique ; j’ai parcouru une partie de l’Afrique et de l’Asie, après avoir, à plusieurs reprises, traversé l’Europe dans les deux sens [1].

À la fin des années 1830, il quitte définitivement Trieste, après avoir subi, de son point de vue, des « persécutions » de la part des autorités autrichiennes qui l’ont incarcéré pendant deux ans et demi et l’ont conduit au bord de la ruine. Après avoir séjourné en France, il rejoint l’Amérique du Nord [2]. Sans doute est-ce à ce moment qu’il obtient la nationalité américaine [3], même s’il est généralement qualifié de « géographe français » dans les ouvrages qui le mentionnent.

Colonisation au Texas

Il se fait reconnaître en 1839 par la République du Texas comme entrepreneur de colonisation (« empresario »). Le Texas est alors un jeune État, qui s’est rendu indépendant du Mexique en 1836. Snider-Pellegrini obtient la concession de terres près de Matagorda. Il rassemble deux cents familles afin de les y installer. Mais quand il veut les réunir dans le cadre d’un phalanstère, la plupart des colons le quittent [4].

Cependant, il ne renonce pas à son projet. En juin 1841, alors qu’il séjourne en France, il obtient une lettre du général Hamilton, de passage à Paris. Cet « envoyé extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Texas » lui garantit pour une durée de douze mois le

droit d’acheter cent mille acres [40 469 hectares], de terre ou une partie de ce nombre au choix au prix de un dollar et demi l’acre payable à MM. J. Laffite et Cie ou au siège du gouvernement à Austin, moitié comptant, un quart à un an de crédit, le dernier quart en deux ans [5].

Hamilton ajoute que les émigrants qui s’installeraient au Texas avec Snider-Pellegrini bénéficieraient d’une exemption de droits d’entrée sur les vêtements, les fournitures, les livres et les instruments nécessaires à la culture de la terre.

En septembre 1841, dans un article mentionnant différents projets fouriéristes de réalisation en cours, Eugène Stourm signale

l’offre de M. Pellegrini d’un immense terrain au Texas dans les conditions les plus avantageuses, projet qui a déjà son groupe constitué et qui mérite au plus haut degré l’attention et l’intérêt des praticiens de notre école [6].

Alors qu’il ne lui reste plus que quelques mois avant que n’expirent les droits garantis par Hamilton, Snider-Pellegrini crée en mars 1842 à Paris une société appelée « Compagnie agricole, industrielle et financière du Texas », dans le double but :

1ment de coloniser au Texas (État de l’Amérique du Nord) les terrains déjà déterminés entre le comparant [Snider-Pellegrini] et le général Hamilton […], d’acquérir et revendre dans le même but d’autres terrains dans la même contrée. […]

2ment de créer et d’exploiter au Texas une banque, avec concession en sa faveur d’un privilège exclusif de la part du gouvernement du Texas.

L’acte de société énumère les futures opérations « agricoles et industrielles » :

A. Le défrichement des terres acquises par M. Snider-Pellegrini de manière à les mettre en culture […] ; :
B. L’acquisition ou la construction de tous édifices nécessaires à l’exploitation et à l’habitation des colons et des employés ainsi qu’aux besoins de la société ; :
C. La création de tous établissements utiles ; :
D. La fondation de quatre villes sur les propriétés de la compagnie ; la formation d’une cinquième ville dans un port de mer, en divisant le terrain par lots sur lesquels la société bâtira, ou qu’elle vendra pour être bâtis ; la fondation d’une sixième ville sur les terres destinées à être exploitées en partie par les colons capitalistes ;
E. L’entreprise des défrichements, des terrassements, des voies de communications, et enfin tous travaux d’utilité, sont soit pour les besoins de la société soit pour ceux de l’administration publique, en tant qu’ils seront dans les intérêts sociaux ;
F. L’acquisition au besoin, la prise à la location et à ferme et la mise en valeur par marché à forfait des propriétés publiques ou particulières ;
G. La vente ou la location en totalité ou partie des propriétés de la société, et généralement toutes entreprises, actes, marchés, traités et conventions se rattachant au but et à l’objet de la société présentement fondée et plus amplement détaillés dans le plan de colonisation ;
H. Toutes opérations et transactions commerciales.

La société, dont le capital social est fixé à deux millions de francs, garde son siège principal à Paris ; mais la première ville fondée, qui prendrait le nom de Sniderton, accueillerait la direction des opérations agricoles et industrielles, tandis que les opérations financières seraient dirigées depuis le port de Galveston.

Rien dans l’acte de société ne suggère un projet d’inspiration véritablement phalanstérienne. Certes, une partie des bénéfices, après le versement des dividendes des actionnaires, doit être versée aux directeurs, aux employés, aux colons et aux associés. Mais il n’est pas fait explicitement référence au principe de l’association du capital, du travail et du talent. On ignore également les liens que Snider-Pellegrini a pu établir avec les disciples de Fourier. Son nom ne semble pas figurer dans les archives sociétaires, ni dans la presse phalanstérienne, à l’exception de la mention qu’en fait brièvement Eugène Stourm.

Dans l’été 1842, Snider-Pellegrini est au Texas. Le 23 juillet, il passe un accord à Galveston avec William Plunkett Harris qui représente les propriétaires de la ville de Harrisbourg ; il se voit attribuer des terres, l’exploitation de bois et la fabrication de briques ; il obtient également des avantages douaniers et bancaires. En échange, il s’engage à installer sur ces terres des migrants venant de France, ainsi qu’à établir une banque, un entrepôt et un magasin afin d’importer des marchandises. Snider-Pellegrini fait effectivement construire un vaste entrepôt, qui comprend un magasin où l’on trouve des vins français et des vêtements. Des terrains sont préparés pour y planter un vignoble. Mais les migrants sont trop peu nombreux ; et beaucoup de ceux qui viennent sont décimés par la malaria et d’autres maladies ; les autres ont des difficultés à s’habituer aux conditions de vie locales. L’affaire échoue et se termine devant les tribunaux [7].

Pour gérer ses biens (plusieurs maisons, des lots de terre, des marchandises et des créances), Snider-Pellegrini fait venir à Harrisbourg Antoine Superviele, un avoué qu’il a associé à ses affaires à Paris. Lui-même retourne en Europe. Quelques années plus tard, il dénonce la façon dont ses biens ont été dilapidés par Superviele, futur sénateur du Texas, qui aurait privilégié ses propres intérêts [8].

Négoce, géographie, religion

Sans doute Snider-Pellegrini s’installe-t-il ensuite au Royaume-Uni, où il ouvre une maison de commerce, Snider-Pellegrini and Cie, qui s’occupe de transport maritime et de courtage – il en possède une autre au port de Civitavecchia, près de Rome. C’est en tout cas depuis Londres qu’il propose un nouveau projet de colonisation. En 1846, il publie une brochure intitulée : Plan for a Philanthropic Institution for Emigration. L’auteur examine d’abord plusieurs destinations (Canada, plusieurs États des États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande) pour conclure que le Texas, dont il fait une description idyllique, est à la fois « le plus sain, le plus près de l’Europe, le plus fertile et le plus sûr » des pays pouvant accueillir des migrants [9]. Selon le système conçu par Snider-Pellegrini, des personnes aisées souscriraient au capital d’une société qui achèterait des terres, construirait une église et une école et financerait l’installation de 350 migrants avec des outils et du bétail, sans rien exiger pendant huit ans ; au terme de ce délai, les personnes ayant fourni le capital reprendraient les terres qu’elles pourraient vendre ou mettre en location, y compris au profit des travailleurs les ayant exploitées.

Ce projet ne semble pas avoir eu de suite. Les conditions lui sont d’ailleurs peu favorables, avec, après l’annexion du Texas par les États-Unis en décembre 1845, la guerre américano-mexicaine à partir du printemps 1846. Snider-Pellegrini reste cependant à Londres jusqu’en 1856, quand un long conflit commercial avec un négociant français l’amène à revenir à Paris [10]. Il se retire alors des affaires [11].

En raison des voyages qu’il a effectués sur plusieurs continents, il participe en 1857 aux travaux de la Société de géographie, devant laquelle il décrit les relations entre l’Afrique du Nord (principalement l’Algérie qu’il connaît « depuis la veille de sa conquête » en 1830 [12]) et le Sahara. Surtout, en 1858, il publie un ambitieux ouvrage, La Création et ses mystères dévoilés. Partant de l’affirmation que le continent américain s’est détaché de l’Europe et de l’Afrique – ce qui le fait parfois considérer comme un précurseur de Wegener et de sa théorie de la dérive des continents –, Snider-Pellegrini envisage les phénomènes physiques qui ont amené la création de la terre et des planètes ; puis il étudie l’origine de l’homme, du langage, des végétaux, des animaux…

Riche-Gardon, qui a fait partie de l’École sociétaire dans les années 1840 et qui continue à fréquenter certains de ses membres sous le Second Empire, fait un compte rendu du livre dans sa revue La Vie humaine. Les informations qu’il apporte sur Snider-Pellegrini suggèrent que les deux hommes se connaissent, sans toutefois que cela prouve un ancien compagnonnage au sein du mouvement fouriériste :

Grand commerçant, ayant des comptoirs dans les différents continents, ayant voyagé lui-même autour du globe avec ses propres navires, et avec ce caractère observateur qui cherche la raison et l’utilité des choses, M. A. Snider peut réellement apporter des observations et présenter des hypothèses de nature à mettre dans l’embarras bien des systèmes reconnus par la science officielle, si peu infaillible, on le sait.

N’est-il pas très heureux qu’il puisse se trouver dans l’humanité quelques hommes assez riches, assez instruits, assez courageux et assez animés de l’amour de la science pour entreprendre ce que notre auteur a fait, révélant ainsi une des belles faces du caractère anglo-américain ? [13]

Snider-Pellegrini reprend certains des thèmes abordés dans La Création et ses mystères dévoilés et les développe dans des brochures qui paraissent autour de 1860. Il s’engage également dans un débat sur le pouvoir temporel du pape ; dans le contexte de l’unification de l’Italie, qui menace les États pontificaux, il souhaite que le pape exerce son autorité « exclusivement en qualité de souverain spirituel ». Il critique également la monarchie autrichienne qui exerce sa souveraineté sur des territoires peuplés par des Italiens.

En 1870, il publie encore à Paris des textes sur des litiges financiers qui l’opposent – ou qui l’ont opposé parfois plusieurs décennies plus tôt – à d’anciens partenaires commerciaux ou à des membres de sa famille, qu’il accuse de l’avoir spolié d’une partie de ses biens [14]. On n’a plus d’informations sur lui après.