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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Tissot, Claude-Joseph
Article mis en ligne le 16 décembre 2012
dernière modification le 17 avril 2017

par Sosnowski, Jean-Claude

Né au Fourgs (Doubs) le 26 novembre 1801. Décédé le 17 octobre 1876 à Dijon (Côte-d’Or). Professeur de philosophie à la faculté de Dijon.

Après des études au petit collège de Pontarlier (Doubs) afin d’entrer dans les ordres selon le vœu familial, il intègre la classe de philosophie du collège de Besançon (Doubs). En 1821, il étudie la théologie au séminaire de Besançon puis finalement entre à la faculté de médecine de la ville. Sa famille le prive alors de ressources et il exerce les fonctions de précepteur pour survivre tout en étudiant le droit et les sciences physiques à Paris. Licencié en droit, il est avocat stagiaire au barreau de Paris jusqu’en 1829. Licencié puis docteur ès lettres en 1829 et 1830, il est nommé professeur de philosophie au collège royal de Dole (Jura). Agrégé de philosophie nommé le 9 septembre 1831 professeur au collège de Bourges puis à celui de Dijon en 1834, il est chargé de cours à la faculté des lettres de Dijon en 1837. Il en devient le doyen en 1860 jusqu’à sa retraite en 1871. Traducteur et spécialiste de Kant, il prend ses distances avec son maître Cousin. Il associe philosophie et psychologie dans son enseignement d’anthropologie générale. A son décès, il est membre correspondant de l’Institut, chevalier de la Légion d’honneur. Défenseur du vitalisme, spiritualiste convaincu, à l’intérieur du catholicisme puis dégagé de celui-ci, ses obsèques donnent lieu à des louanges de libre-penseur. Il se serait insurgé contre les processions religieuses dans les rues de Dijon et aurait réclamé la séparation des Eglises et de l’Etat. Il est marié à Antoinette Jacquin. Son fils Charles-Joseph (1828-1884), passionné d’archéologie est ambassadeur de France à Constantinople et à Londres.

En 1839, Jean-Claude Oudot le cite parmi la trentaine de Dijonnais qui « se disent hautement phalanstériens » [1]. En 1840, Tissot publie à Paris, chez Ladrange, un mémoire initialement présenté à l’Académie des Sciences, Belles-lettres et Arts de Besançon en 1838, De la manie du suicide et de l’esprit de révolte, de leurs causes et de leurs remèdes. Dès son introduction, il annonce son intérêt pour la pensée de Fourier, même s’il est critique envers certains aspects :

Le Saint-simonisme a produit au monde son idéal, et le monde n’en a pas voulu. Fera-t-il un meilleur accueil à celui de Fourier ? Nous ne savons : mais ce dont nous ne pouvons douter, c’est que s’il l’accepte, ce ne sera pas sans conditions, et ces conditions porteront une rude atteinte au système. On trouvera peut-être que nous n’avons pas été suffisamment sévère pour la conception fouriériste : c’est que nous pensons qu’elle renferme des parties vraies, qu’il serait possible d’utiliser. C’est pour cette raison que cette théorie occupe une si grande place dans notre ouvrage. Cette place aurait été plus grande encore si nous ne nous étions pas borné à une analyse fort sèche, qui n’est que le squelette du Fouriérisme, mais un squelette complet et fidèle. Ceux qui savent combien les ouvrages de Fourier sont d’une lecture difficile, quel désordre, au moins apparent, règne dans la distribution des matières, ceux-là trouveront sans doute que notre travail, quelque ingrat qu’il paraisse, n’est pas sans utilité pour faciliter l’intelligence de l’ensemble et même des différentes parties du système [2].

L’écho qu’en donne La Phalange par la plume de Cantagrel est cependant fort négatif. On peut même douter que Cantagrel ait lu l’ouvrage de Tissot. Ce compte-rendu concerne certes à la base l’analyse de Dupin aîné, directeur de l’Académie française devant laquelle a été présenté le mémoire :

Rendons justice à M. Dupin ; si d’autres parties tout aussi puériles de l’ouvrage de M. Tissot lui ont paru acceptables, ici du moins il reconnaît combien la médecine philosophique de l’auteur a peu de prise sur la conscience et les déterminations humaines [...]. J’en passe et des meilleures... pour arriver à l’incrimination générale dirigée contre les THEORIES SOCIALES (car M. Tissot, qui se livre sans frein aux plus étonnantes rêveries philosophiques, repousse inexorablement les utopies sociales) [3].

Le Nouveau monde, par la plume d’Eugène Stourm est plus précis mais n’est guère plus tendre :

En résumé l’ouvrage de M. Tissot est d’un homme grave et consciencieux, d’un esprit très exercé, et qui n’a qu’un pas à faire, qu’un degré à gravir pour être de niveau avec les plus hautes aspirations de son temps ; mais ce pas sera peut-être difficile à faire, parce qu’on ne marche plus quand on se croit arrivé : or, c’est le défaut ordinaire de nos hommes du jour ! Cependant, espérons que M. Tissot ne s’en tiendra pas à ses préoccupations actuelles, et qu’un second coup d’œil, plus patient, lui fera découvrir, sous la lettre ronde et bénévole de Fourier, son immense et sublime esprit !... » [4].

Est-ce la raison de la rupture ? Tissot souhaitait faire de son ouvrage un abrégé critique de la théorie sociétaire rejetant néanmoins certains aspects de la pensée de Fourier :

Nous conclurons de tout ce qui précède, 1.° que l’idéal du bonheur, tel que Fourier l’a conçu, manque d’un élément, la vertu, comme règle et condition du bonheur ; 2.° que ce bonheur parfait, conséquence de la vertu, appartient peut-être plus encore à la vie future qu’à la vie présente ; 3.° que la destinée actuelle, tout en restant subordonnée à la morale, peut être meilleure qu’elle n’est sans doute, mais qu’elle ne sera très-probablement jamais aussi brillante que Fourier l’imagine ; qu’elle serait bien moins heureuse encore si elle n’était pas réglée par la raison morale [5].

En 1841, une polémique est à nouveau déclenchée à propos de la question des passions. La Phalange reprend un article de L’Impartial de Besançon condamnant l’analyse de Tissot :

M. Tissot nous offre un nouvel exemple de cette obstination de s’attaquer aux mots sans s’occuper des idées, de ce plaisir que trouvent certains esprits à s’escrimer contre le vide, à pourfendre l’air [6].

Enfin, alors qu’ils avaient été rivaux devant l’Académie de Besançon à qui était présenté le mémoire sur l’Esprit de révolte en 1838, Tissot devient ami de Pierre-Joseph Proudhon. Lors de l’échange entre Proudhon et Considerant au sujet du IIIe Mémoire de Proudhon, Avertissement aux propriétaires, ou lettre à M. Victor Considerant, rédacteur de la Phalange, sur une Défense de la propriété, Tissot considère que Proudhon a trop « cajolé » le chef de l’Ecole sociétaire, dans son avertissement. La rupture est donc totale avec l’Ecole sociétaire, Tissot s’opposant même, en terme philosophique et juridique à la garantie du droit au travail débattue après la Révolution de février 1848, mais sans pour autant nier le rôle moral de l’Etat.