Découverte

Larousse et son univers : Fourier et le fouriérisme en contexte

Aristote, Pline, Isidore de Séville, Vincent de Beauvais, Arnold de Saxe, Diderot, Haller, Félice, parmi bien d’autres, ont partagé, au cours des siècles, une même ambition : donner du monde un tableau général, consigner l’ensemble des savoirs, « ouvrir, nous dit Rabelais, le vrai puits et abîme de l’encyclopédie. » Cette ambition n’a pas manqué aux lexicographes du dix-neuvième siècle, aussi méconnus que Lachâtre ou aussi célèbres que Littré.

Mais, sans conteste, Pierre Larousse (1817-1875) les domine tous.

Sa biographie (qui est aussi une bibliographie) nous le dit dès son plus jeune âge, passé à Toucy dans l’Yonne, d’une nature inquiète et curieuse ; insatiable lecteur de tout imprimé qu’il fût de Voltaire ou de Ducray-Duminil (voir note 1), boursier de l’Université à 16 ans et à 20, directeur de l’école professionnelle nouvellement créée dans son village natal. Il prit alors conscience « des lacunes qui existaient dans [les] livres d’école et [du] vice radical de ces méthodes routinières qui réduisaient l’intelligence de l’enfant au rôle d’un simple mécanisme. » De là, sa décision de créer « une bibliothèque complète d’enseignement primaire et supérieur. » Il s’installa, en 1840, à Paris, devint l’auditeur zélé des cours publics, prenant force notes sur les sujets les plus divers et les complétant, le soir venu, dans l’hospitalière bibliothèque Sainte-Geneviève. Après huit années de ce labeur studieux, il enseigna de 1849 à 1851 à l’institution Jauffret (voir note 2), avant de fonder avec Augustin Boyer (1821-1896) une librairie classique qui fut « parmi les plus florissantes de la capitale. »

Larousse commence alors à publier cette « longue suite d’ouvrages qui ont fait faire un grand pas à [l’]enseignement professionnel » et qui ont constitué la base de l’enseignement grammatical “en France, en Suisse et en Belgique”. Le succès de ces livres, grammaires, méthodes de lectures, traités de style, de versification, dictionnaires de langues… fut tel qu’ils connurent pour la plupart de nombreuses rééditions, certains avec des tirages annuels de 180 000 à 200 000 exemplaires (voir note 3).

Ces succès acquirent « à M. Larousse une situation de fortune qu’il a consacrée à l’édification du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, oeuvre monumentale, unique en son genre. » Edmond About qui fut répétiteur chez Jauffret évoqua ainsi son confrère : « C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin, sans autres ressources qu’une volonté de fer Ce “pion” rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait vu, une encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il a laissé non seulement une fortune, mais une oeuvre. EXEGIT MONUMENTUM. Il a, en effet, élevé un monument et ce monument ne périra pas. »

Un monument, quinze volumes sous sa direction suivis de deux suppléments ; onze années de labeur, vingt mille pages, cent cinquante collaborateurs anonymes mais rigoureux – le maître contrôle et corrige au besoin – ; une certitude : le progrès ; un ton, un style, une manière d’écrire, d’illustrer par l’anecdote ou le fait divers ; des convictions de républicain anti-clérical qu’il ne cache pas sans chercher à les imposer et une profession de foi : satisfaire les souscripteurs « qui attendent de nous, non seulement des renseignements, des matériaux mais encore la vérité historique, la critique des faits, la philosophie des événements, l’appréciation des caractères, bien entendu dans la mesure de nos forces. »

Note 1. Cité au nombre des « personnages remarquables nés à Paris », le chansonnier, goguettier et auteur à succès de livres pour la jeunesse et de pièces de théâtre, Ducré-Duminil (1761-1819) bénéficie d’une courte notice dans le Grand Dictionnaire Universel (t 6, pp. 1338-1339) : « […] Outre l’amitié de ses confrères, que sa bienveillance lui avait gagnée, il retira encore de ses oeuvres une honnête aisance qui lui permit de vivre fort heureux. »

Note 2. Anatole Jauffret (1809-1856), de santé fragile, renonça à l’enseignement pour acquérir une pension qui se chargeait de faire répéter leurs leçons aux élèves du lycée Charlemagne ; parmi les répétiteurs, Pierre Larousse et Hippolyte Taine et, parmi les élèves, les enfants de V. Hugo, d’About, de Jean Jaurès…

Note 3. Larousse posait en principe qu’il fallait « faire travailler l’esprit des élèves, […] les accoutumer à penser par eux-mêmes, à trouver des mots dans leur mémoire, des idées dans leur propre jugement. » Parallèlement à ses ouvrages, Larousse édita à partir de 1858 L’École Normale puis L’Émulation, feuille destinée aux élèves.

Georges Orsoni







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