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Charles Fourier, L’écart absolu (2010)

Catalogue de l’exposition présentée au musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon du 29 janvier au 26 avril 2010, Dijon, Les Presses du réel, 2010, 256 p.


Florent Perrier  |  2011 / n° 22 |  mars 2012



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Notions : Art

Pour citer ce document

PERRIER Florent , « Charles Fourier, L’écart absolu (2010)  », Cahiers Charles Fourier , 2011 / n° 22 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article978 (consulté le 18 juin 2017).

Texte intégral

À parcourir l’exposition consacrée à Charles Fourier comme à lire le catalogue qui ne fut imprimé qu’après la fin de celle-ci (privant les visiteurs d’un éclairage nécessaire), prédomine le sentiment d’une occasion manquée que ne tempère guère la sensation d’une trop grande précipitation pour accomplir rigoureusement une publication qui se voulait ambitieuse. Magnifiquement illustré par de nombreuses et rares pièces historiques ou d’archives, par des œuvres modernes et contemporaines, l’ouvrage souffre dès l’abord d’une mise en page qui rend pénible la lecture des dix-huit articles au point que le premier d’entre eux omet toute référence aux citations, sans doute pour moins indisposer le lecteur sinon contraint de tourner l’ouvrage en permanence pour accéder aux notes.

Deux parties principales structurent l’ensemble : la première tournée vers l’exposition de la pensée de Fourier et l’histoire du fouriérisme, la seconde consacrée à l’art contemporain et à la place que peuvent y occuper les évocations, mêmes lointaines, de l’utopiste. D’une première partie essentiellement informative ou descriptive (on retiendra cependant l’article pointu de Neil McWilliam sur la question d’une esthétique fouriériste), l’on passe donc à une seconde partie, parfois passionnante, qui se contente (si l’on excepte les incontournables surréalistes, situationnistes ou les œuvres de Filliou) de rapprocher des œuvres contemporaines de « thèmes » fouriéristes fédérateurs et nullement de retrouver dans certaines de ces œuvres choisies le mouvement même de la pensée sociétaire. À ce jeu, la nécessité se fait moins nette et bien des pièces exposées auraient pu céder leur place sans inquiéter les partis pris du Musée. Quelques articles, intéressants par ailleurs, affichent le principe retenu, celui d’une analogie vaporeuse ; ainsi nous est-il précisé ici que le peintre Paul Chenavard « n’a pas été fouriériste » (68) et là que « la pensée de Bra ne peut être confondue avec celle de Fourier » (88).

Regrettables sont encore les phrases qui, sur fond de développements rarement novateurs, assènent leur vérité au sujet de Fourier, laissant un portrait sinon peu flatteur, du moins approximatif. Ainsi apprend-on que la papillonne a trouvé « un champ d’application inégalé avec le zapping du téléspectateur ou de l’internaute » et qu’il y aurait chez Fourier « tous les préludes à notre société de l’information et du spectacle » (26), l’économie de marché n’ayant d’ailleurs pu « terrasser son adversaire qu’en puisant dans l’imaginaire de Charles Fourier » (28) ! Ici, la rue-galerie reste toujours « écho des passages parisiens » (136), là l’Harmonien est présenté comme connaissant « la société des loisirs avant l’heure » (142) et l’on est heureux de savoir que les ambigus, en Harmonie, ont « outre leur consonance de clubs pour invertis dans l’entre-deux guerres, un rôle bénéfique » (248) !

En prenant au sérieux la très belle « hypothèse Fourier-Roussel-Jarry » de B. Marcadé (180), l’exposition aurait sans doute été différente dans son rapport à l’art contemporain et l’on reste surpris de lire certaines sentences - « On s’étonnerait à tort de l’intérêt des artistes contemporains pour Fourier, ne serait-ce que parce qu’il est un des seuls philosophes politiques à ne pas évacuer les questions liées au corps. » (237) - dans un catalogue où la question du corps est justement si peu présente. À cette aune, comment ne pas déplorer que rien ne figure sur les orgies de Musée, rien sur les caravanes de chevalerie errante, rien sur la question de la représentation chez Fourier et les fouriéristes, rien sur la décentralisation et la dissémination des structures culturelles en Harmonie.

Plutôt que de chercher à illustrer par l’image une pensée de Fourier ici privée de toute complexité comme de toute actualité, n’aurait-il pas mieux valu tenter d’en retrouver le geste inaugural, celui de l’écart absolu, chez les artistes, chez les écrivains ? Et s’il faut redire que ce catalogue comporte une magnifique iconographie, il faut malheureusement répéter que l’occasion semble manquée quant à son ambition première et c’est là un regret, mais c’est aussi une chance, celle d’une voie qui reste ouverte pour une exposition Fourier à l’écart des sentiers battus.

Florent Perrier


Florent Perrier

Florent Perrier

Florent Perrier est maître de conférences en esthétique et théorie de l’art à l’Université Rennes 2, chercheur associé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine et aux archives Walter Benjamin (Berlin), auteur de topeaugraphies de l’utopie (Payot, 2015) ; il a codirigé trois livraisons des Cahiers Charles Fourier : « Walter Benjamin lecteur de Charles Fourier » (2010), "Le Phalanstère représenté" (2013), "Dans l’orbe du surréalisme. Charles Fourier redécouvert" (2016)


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