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Alain Cassiot  |  mise en ligne : février 2011

Sur les « travaux des civilisés »


Le « travail » est une valeur sacrée pour les tenants du libéralisme aussi bien que pour les tenants du collectivisme. Il convient pourtant - paradoxal mais significatif ! - d’en éloigner les enfants. Charles Fourier qualifie souvent cette forme de production de « répugnante ». Non qu’il s’agisse de tâches répugnantes en elles-mêmes, mais en raison du fait que chaque être humain, surtout s’il est salarié, répugne à « se lever tôt » pour aller accomplir son « travail ». Il en irait bien différemment s’il s’agissait d’une tâche simple et librement choisie, accomplie avec passion au sein d’une équipe animée du même idéal : mais nous aurions alors quitté « l’ordre incohérent » au profit de « l’ordre combiné » ...

Parmi les critiques parfois féroces auxquelles l’auteur se livre volontiers à l’égard des « travaux des civilisés », j’ai relevé aujourd’hui deux passages : le premier me fait sourire, le second me fait réfléchir, car il livre la clef du problème. Dans les deux cas, des évidences sont ébranlées, le travail apparaissant alors comme une « façon de faire » contre-nature. Ne serait-il pas fructueux de comparer la compétition, source de stress destructeur, associée à la rareté et à la piètre qualité des produits, avec la « félicitation continuelle » évoquée ci-après, source de joie, associée à l’abondance et à la perfection des produits mis sur le marché ?





5° Division du travail

Rien de plus ridicule que la confusion qui règne dans les travaux des civilisés, bien qu’ils aient composé d’innombrables traités sur l’économie. On voit souvent parmi nous les hommes les plus vigoureux faire l’ouvrage des petites filles de 4 ans. On voit dans la rue de nos grandes villes des bras mâles et velus occupés à égousser des pois verts, peler des légumes, découper du papier pour les papillotes de confiseur.
Ces bagatelles doivent être la tâche des groupes de petits enfants qui desservent les cuisines et ateliers. Les bambins d’un et autre sexe doivent faire preuve d’habileté à tous ces petits emplois lorsqu’ils demandent à entrer dans le 2ème chœur (chœur des néophytes) à l’âge de 4 ans.
Ne voit-on pas aussi dans toutes nos villes de vigoureux jeunes gens, armés d’une serviette et voiturant à force de bras une tasse de café, un verre de limonade ? Si dans l’ordre combiné les garçons de 20 et 30 ans s’occupaient à de semblables vétilles, il faudrait donc que les enfants de 4 ans allassent peser sur le soc !
On retrouve cette bizarre distribution dans tous les travaux de l’ordre incohérent. La place d’un jeune homme de 20 ans est-elle de tenir une plume et de passer ses jours accroupi dans un bureau ? Si les jeunes gens, dans l’ordre combiné, remplissaient des fonctions sédentaires, il faudrait donc que les vieillards allassent faire manœuvrer les pompes qui arrosent les jardins !
Tout travail de ciseaux ou d’aiguille sera l’ouvrage de quelques femmes trop jeunes ou trop âgées pour exercer des fonctions pénibles. Tout travail de comptabilité sera réservé aux personnes âgées d’un et autre sexe qui, ayant une tête reposée et manquant des forces nécessaires pour le travail actif, se plairont à gérer le comptoir de la Phalange. Encore abandonneront-ils avec regret les groupes des travaux champêtres ; mais, au déclin de l’âge, ils seront charmés de coopérer aux relations de ces groupes dont ils auront fait partie au cours de leur vie.

Le principe de la confusion industrielle qui règne parmi nous, c’est qu’un individu n’exerce qu’une seule profession divisée en une trentaine de branches, - et, dans l’ordre combiné, l’individu n’exerce qu’une branche dans 30 professions diverses.
Par exemple, qu’un groupe d’espaliers s’assemble pour l’échenillage, il pourra manquer peut-être à l’assemblée les 2/3 de ses membres qui ont une répugnance pour cette branche du travail, et refusent de coopérer aux assemblées tenues pour cet objet. Le lendemain, en passant devant leurs espaliers, ils voient l’échenillage exécuté avec le plus grand soin ; ils en félicitent les auteurs avec d’autant plus d’empressement qu’ils s’y seraient refusés eux-mêmes, malgré le vif intérêt qu’ils prennent au succès de leurs espaliers.
Ainsi les divers membres d’un groupe sont en félicitation continuelle, et s’exaltent réciproquement dans leurs travaux parce qu’ils n’en adoptent que la branche qui leur plaît.
Ils excellent bientôt dans cette branche à laquelle ils se bornent ; mais qu’on les force d’exercer comme en Civilisation toutes les branches d’un travail, ils tomberont dans le dégoût et l’imperfection qui accompagnent toutes les occupations des civilisés.

Charles Fourier, Manuscrits publiés par La Phalange. Revue de la science sociale 1851-1852, Tome X, Volume 1. pp 141




Alain Cassiot

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Pour citer ce document

CASSIOT Alain, « Sur les « travaux des civilisés »  » , charlesfourier.fr , rubrique « Fourier en VO » , février 2011, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article837 (consulté le 24 août 2017).



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