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DESMARS Bernard : Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (2010)
Dijon, Les Presses du Réel, 2010, 421 p.

Gaston Bordet  |  2010 / n° 21 |  janvier 2011



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Personnes : Desmars, Bernard

Pour citer ce document

BORDET Gaston , « DESMARS Bernard : Militants de l’utopie ? Les fouriéristes dans la seconde moitié du XIXe siècle (2010). Dijon, Les Presses du Réel, 2010, 421 p.  », Cahiers Charles Fourier , 2010 / n° 21 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article808 (consulté le 16 octobre 2017).

Texte intégral




« Comment les partisans d’une doctrine censée apporter le bonheur sur terre persistent-ils dans leurs convictions et leurs projets quand les échecs subis semblent condamner irrémédiablement leurs espérances ? Comment peuvent-ils s’obstiner à vouloir transformer la condition humaine quand l’environnement politique et idéologique leur est de plus en plus défavorable, et qu’ils sont, soit ignorés de leurs contemporains, soit considérés comme des utopistes ? Telle est l’origine de cette étude sur le militantisme fouriériste dans la seconde moitié du XIXe siècle. Car le fouriérisme existe au-delà de la Seconde République [...] Il ne se réduit pas à une construction intellectuelle, édifiant dans l’imaginaire une cité idéale. » (p. 5). Bernard Desmars pose d’emblée le problème qui le préoccupe : les fouriéristes auraient donné après la mort de Fourier (1837) un réel essor au système philosophique de l’auteur de la Théorie des quatre mouvements (1808) : grâce au dynamisme et au talent pédagogique de Victor Considerant, fondateur de ce journal exceptionnel qu’est La Démocratie pacifique, les disciples de Fourier forment au début de l’année 1848 le groupe socialiste le plus important en France et en Europe dans la galaxie des expériences qui fleurirent comme primevères au « Printemps des peuples ». Ils pensaient que l’instauration de la Deuxième République leur apporterait la satisfaction de leur désir d’un monde harmonieux. Or pour eux comme pour tous les démocrates socialistes, il n’en fut rien. En quelques mois, après l’écrasement de la révolution des prolétaires parisiens en juin 1848, les conservateurs, regroupés, mettaient fin à tout espoir d’instauration d’une société de justice, d’égalité, de liberté. Peu à peu les démocrates socialistes, notamment fouriéristes, étaient emprisonnés, proscrits, Louis Blanc, Considerant et Proudhon en tête. Et le coup d’Etat de décembre 1851 mettait fin à la république, et préparait l’Empire. Pour les observateurs et historiens, le groupe fouriériste ne s’est jamais remis de ce coup assassin. Hubert Bourgin, dans Fourier, contribution à l’étude du socialisme français (1905) n’hésite pas à écrire : « La décomposition du fouriérisme comme mouvement commence dès la fin de la Deuxième République, s’achève sous l’Empire. » (p. 426) Autrement dit, l’un des mouvements les plus intéressants de la Deuxième République aurait disparu. Grâce à des archives et à des sources imprimées extrêmement nombreuses et diverses qu’il analyse avec une grande minutie, Bernard Desmars brosse un tableau très différent de celui de Bourgin : le mouvement fouriériste continue d’exister sous le Second Empire et sous la Troisième République. Ce livre constitue un apport important, nouveau, radicalement nouveau, à la connaissance du socialisme, même dans une période comme le Second Empire, marquée par la censure et la répression. Mieux, il existe sous sa forme la plus dynamique, celle du militantisme. C’est davantage qu’un courant philosophique, intellectuel : c’est un mouvement qui édite livres et brochures, qui publie des inédits de Fourier, qui organise des conférences. Il est structuré, il sait rallier à lui des adeptes, non seulement à Paris mais aussi en province, où existent des foyers fouriéristes (Lyon, Besançon, Marseille, Amboise, etc.) Le militantisme, la militance sont une forme éminente de la citoyenneté. Les fouriéristes donnent de leur temps et de leur argent, ils écrivent et publient, ils se déplacent. On vérifie à longueur de pages dans l’ouvrage que la militance ne fonctionne pas seulement les jours où on entre dans un isoloir et où on met son enveloppe dans l’urne.

La première partie du livre présente ces hommes qui se réorganisent en Ecole sociétaire. L’analyse par âges, par générations, est riche d’enseignements. Ces hommes sont d’âge mûr ou franchement âgés. Mais les pages les plus révélatrices portent sur les positions sociales et catégories professionnelles (p. 79 sq.) L’ensemble des notables (professions libérales, puis propriétaires et rentiers, professions intellectuelles, officiers, entrepreneurs de l’industrie, négociants, cadres) regroupe plus de 85 % de l’ensemble. Les fonctionnaires de rang moyen ou subalterne, puis les employés du secteur privé, les ouvriers, les cultivateurs, les soldats et sous-officiers représentent moins de 15 % du total. Ces résultats doivent être utilisés avec circonspection, mais ils confirment que les adeptes du fouriérisme appartiennent à des couches aisées. A ce titre, il est intéressant que ces favorisés se livrent à un travail de militance pour que soit opéré un changement radical de la société, un monde de justice et de fin des inégalités. Ils travaillent en association ; l’association est, ne l’oublions pas, le grand mot du fouriérisme. A propos de cette « praxis » de l’association, les fouriéristes étudiés par Bernard Desmars se heurtent à la question du phalanstère. La tentative du Texas débouche sur un échec (voir le Cahier Charles Fourier 4). L’auteur fait une présentation détaillée des espérances placées dans l’Union agricole d’Afrique de Saint-Denis-du-Sig (Algérie) et de sa réduction en peau de chagrin. Sont présentées aussi la Société agricole de Beauregard à Vienne (Isère), la maison rurale d’expérimentation sociétaire à Ry (Seine-Inférieure), et la reprise de l’expérience de Condé-sur-Vesgre au début des années 1860 - dix pages passionnantes sont consacrées à cette expérience (p. 180-190) ; les dix suivantes également, qui décrivent divers projets d’inspiration phalanstérienne. La prospection fouillée dans les archives conduit à une centaine de notes denses et riches, qui n’ont rien de rébarbatif - bien au contraire. Les 3e et 4e parties constituent un ensemble cohérent : les fouriéristes dans la cité politique, dans la société à modifier, pour une démocratie sociale juste. L’auteur a étudié plus de 660 militants sur une durée de trente ans - on peut regretter à ce propos l’absence dommageable d’index des noms de personnes en fin d’ouvrage. Le rôle des fouriéristes « associationnistes » est remarquable dans le mouvement de constitution des coopératives, des mutuelles et sociétés de secours mutuel, dans le socialisme garantiste. Avant 1848 Considerant a été un militant de la paix universelle : il a inscrit cet idéal de paix dans le titre même de son journal, La Démocratie pacifique. Les fouriéristes, avec lui (il adhère à la 1e Internationale en 1869) continuent dans cette direction et contribuent grandement au développement du mouvement pacifiste. On peut s’interroger sur leur rôle dans la lutte en faveur de la laïcité, en faveur de la femme (dans la famille, dans la société, dans le monde du travail). Mais il est un domaine où ils interviennent avec détermination : c’est celui de l’enfance, de l’école, et par voie de conséquence celui de l’éducation du peuple. Une figure émerge ici, celle de Jean Macé (1813-1894), fils d’ouvrier pauvre, très tôt lecteur de Fourier, disciple et ami de Considerant sous la Deuxième République. Macé lance sous le Second Empire l’idée de la Ligue de l’enseignement. Cette ligue est créée en 1881. Depuis cent trente ans, et de nos jours encore, elle est marquée (sans toujours l’expliciter) par l’esprit fouriériste de Macé. Elle est le modèle de l’éducation populaire. Sait-on que Jean Macé est le penseur de la pédagogie de l’école maternelle française, souvent considérée dans le monde comme un modèle ? La Ligue de l’enseignement existe encore, fonctionne encore de nos jours. Cela suffit à montrer que l’idéal fouriériste demeure bien au-delà de l’année 1880, borne finale de l’étude de Bernard Desmars.

Dans Militants de l’utopie ?, l’auteur s’est fixé des objectifs précis : nous révéler au terme d’un remarquable travail d’archives et de bibliographie que le fouriérisme a surmonté non sans difficultés la crise de 1849-1852, qu’il a survécu sous le Second Empire, qu’il a revécu en République, non pas de manière spectaculaire, électoralo-ministérielle, mais sous forme homéopathique, en colorant le bain dans lequel essaie d’évoluer la société. Nul tapage, mais plutôt une imprégnation lente et durable. Bernard Desmars a choisi un cadre bien défini dans le temps (1850-1880), et un espace précis (la France). On peut espérer que l’étude trouvera des prolongements dans le temps ; elle est déjà bien engagée par les recherches de Michel Antony ; on ne saurait oublier par exemple la conversion de Zola au fouriérisme à la fin de sa vie : son roman Travail paru à titre posthume est de bout en bout un hymne au fouriérisme. On espère aussi des prolongements dans l’espace : le fouriérisme en Europe, en Russie tsariste avec Dostoïevski, aux Etats-Unis surtout, et en Amérique du sud.

Il reste à souligner combien est agréable la lecture du livre de Bernard Desmars. La précision et la recherche des termes, la rigueur de l’architecture de l’ouvrage (le plan est excellent), la simplicité, la clarté, la fluidité de l’écriture ajoutent aux qualités de l’historien celles de l’écrivain. On ne peut que le remercier au nom de la « communauté fouriérienne » de nous avoir livré le résultat d’un travail si remarquable, à placer dans la même catégorie que le Considerant de Jonathan Beecher.


Gaston Bordet

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