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RIOT-SARCEY Michèle : La Démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848 (1994)

Paris, Albin-Michel, 1994. 365 p.


Jean-Claude Dubos  |  1995 / n° 6 |  décembre 1995



Index

Notions : Femmes - Politique

Personnes : Adler, Laure - Alexandrian, Sarane - Beuque, Louise-Aimée - Bouteron, Marcel - Considerant, Victor - Deroin, Jeanne - Gatti de Gamond, Zoé - Groult, Benoîte - Lechevalier, Jules - Macé, Jean - Niboyet, Eugénie - Poutret du Maunchamp, Mme - Richomme, Fanny - Riot-Sarcey, Michèle - Rodrigues, Olinde - Stourm, Eugène - Thibert, Marguerite - Transon, Abel - Véret, Jeanne-Désirée - Vigoureux, Clarisse - Wild, Hortense

Pour citer ce document

DUBOS Jean-Claude , « RIOT-SARCEY Michèle : La Démocratie à l’épreuve des femmes. Trois figures critiques du pouvoir, 1830-1848 (1994)  », Cahiers Charles Fourier , 1995 / n° 6 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article65 (consulté le 9 août 2017).

Texte intégral

En 1934, Marcel Bouteron réunissait chez Plon sous le titre Muses romantiques une série de conférences prononcées l’année précédente. Dans celle consacrée aux saint-simoniennes, après avoir évoqué les organes du “féminisme bourgeois” le Journal des femmes de Fanny Richomme et la Gazette des femmes de Mme Poutret de Maunchamp, l’éminent balzacien en vient aux organes du “féminisme révolutionnaire” : les feuilles saint-simoniennes Le Globe et La Femme libre, écrit-il, ne durèrent pas même deux ans ; Le Phalanstère de Fourier vécut de 1832 à 1834, La Phalange de Victor Considerant de 1836 à 1843. “La Femme libre, ajoute-t-il dédaigneusement, n’avait aucune grande vedette littéraire dans sa rédaction, et ses collaboratrices étaient de pauvres ouvrières dont les articles ne portent que la modeste signature d’un prénom : Suzanne, Victoire, Jeanne-Désirée, Christine-Sophie.”

C’est à une de ces modestes ouvrières, Jeanne-Désirée Véret, ainsi qu’à Jeanne Deroin, également ouvrière et à Eugénie Niboyet, d’origine bourgeoise, qu’est consacré l’ouvrage de Michèle Riot-Sarcey. Déçues par le saint-simonisme et particulièrement par Enfantin, qui déclare en novembre 1831 que la femme est encore mineure et que l’apostolat ne peut être exercé que par des hommes, Désirée Véret et Eugénie Niboyet rejoignent le fouriérisme dans le sillage de Jules Lechevalier et d’Abel Transon. S’agit-il d’un malentendu ? Michèle Riot-Sarcey n’est pas explicite sur ce point, mais leur ralliement semble avoir été de courte durée, quoique Désirée Véret ait entretenu avec Fourier une correspondance publiée dans le présent numéro des Cahiers Charles Fourier. Ni l’une, ni l’autre ne semblent avoir collaboré au Phalanstère, ou entretenu des relations personnelles avec les fouriéristes convaincues telles Clarisse Vigoureux, Aimée Beuque, ou Zoé Gatti de Gamond (dont les exigences morales sont pourtant proches de celles d’Eugénie Niboyet), qui de leur côté ne collaborent pas aux journaux féministes comme le Journal des femmes ou le Conseiller des femmes. Il apparaît donc qu’il y a une faille entre féminisme (la paternité du mot, attribuée à Fourier par Benoîte Groult et le dictionnaire Robert, semble controuvée) et fouriérisme, due peut-être au fait que pour Fourier il n’existe pas de problèmes spécifiquement féminins, ou que ceux-ci se dissolveront naturellement dans l’harmonie du phalanstère.

Le combat féministe reste donc étranger au fouriérisme proprement dit, et seule, semble-t-il, Hortense Wild (qui signe Henriette) milite à la fois aux côtés de Jeanne Deroin et de Victor Considerant, à qui elle écrit ingénûment en 1842 pour lui signaler, au nombre de ses compatriotes montbéliardais qui “inclinent vers le communisme”, les Japy et les Peugeot !

En 1848, Désirée Véret, Jeanne Deroin et Eugénie Niboyet se lancent résolument dans la bataille pour les droits civiques des femmes. Leur journal La Voix des femmes enregistre les rares approbations masculines qu’elles ont reçues : celle d’Olinde Rodrigues, celle de Cabet. Mais la Démocratie pacifique, le journal de Considerant, est muette sur ces revendications ; et le 4 mars 1848, lorsque Pauline Roland se présente aux élections municipales à Boussac, il qualifie l’affaire de “curieux incident ”. Ce silence rend d’autant plus incompréhensible l’initiative de Considerant qui, le 13 juin 1848, proposa à la Commission de la Constitution d’accorder le droit de vote aux femmes. Aucun de ses collègues ne l’ayant suivi, il rédigea une déclaration que l’on trouve aux Archives de la Chambre des députés parmi les procès-verbaux inédits : “M. Considerant dit que dans une constitution où l’on admet le droit de vote pour les mendiants et les domestiques, il est inconséquent et injuste de ne pas l’admettre pour les femmes.” Cet incident, chose étrange, n’a été relaté par aucun journal - pas même la Voix des femmes - et il a échappé à Michèle Riot-Sarcey. Parmi les contemporains, seul semble-t-il Garnier-Pagès y a fait allusion - en deux lignes - dans son Histoire de la Révolution de 1848, et c’est Sarane Alexandrian qui l’a mis en lumière dans son article “Actualité de Fourier” (Quaderno filosofico, 14-15, 1986).

Peut-être, mais ce n’est là qu’un hypothèse, Considerant attachait-il peu d’importance au vote des femmes et aux élections en raison de son opposition à toute délégation de souveraineté par le peuple, chose qu’il considère (écrit-il en 1851) comme “ la duperie perpétuelle de la démocratie politique. ” Quant à Désirée Véret, Eugénie Niboyet et Jeanne Deroin, le combat prit pour elles en 1849 un autre visage : la candidature de Jeanne Deroin à l’Assemblée législative, soutenue par des militants fouriéristes comme Eugène Stourm et Jean Macé, avait provoqué l’ire de Proudhon, qui écrivit dans Le Peuple du 12 avril 1849 : “ Nous ne pouvons laisser passer, sans protester énergiquement au nom de la morale publique et de la justice elle-même, de telles prétentions. l’égalité politique des deux sexes ... est un des sophismes que repousse non point seulement la logique, mais encore la conscience humaine et la nature des choses. ”

C’est la Démocratie pacifique qui publie la réponse de Jeanne Deroin, peut-être moins d’ailleurs par sympathie pour sa candidature que par hostilité envers Proudhon qui, ayant consciencieusement pillé Fourier, n’a cessé cependant de l’accabler d’invectives, le traitant notamment de “ bigot pornocrate ”. L’engagement des fouriéristes en faveur des féministes demeure d’ailleurs très circonspect. Et quand, en janvier 1849, Hortense Wild propose à Eugène Stourm d’envoyer à chacun des membres de l’Assemblée nationale une médaille au revers de laquelle on aurait pu lire “ Les progrès sociaux sont subordonnés à l’extension des droits de la femmes ” (proposition fouriériste s’il en fut), Stourm se dérobe en prétextant les “ frais énormes ” qu’entraînerait la frappe de cette médaille.

Comme la plupart des démocrates socialistes de 1848, comme Considerant lui-même, Désirée Véret (désormais Désirée Gay), Jeanne Deroin, Eugénie Niboyet seront balayées par la réaction qui s’installe en France à partir de 1849, et les deux premières devront choisir l’exil, tandis qu’Eugénie Niboyet s’acharnera à faire oublier son passer de présidente du Club des femmes en 1848. En 1890, réfugiée à Bruxelles, Désirée Véret, reprendra au soir de leur vie avec Considerant, veuf depuis 10 ans de Julie Vigoureux, une correspondance grâce à laquelle nous apprenons qu’il y eut entre eux une liaison, dont ne savons ni l’époque - avant ou après le séjour de Désirée en Angleterre ? - ni la durée. Peut-être lui a-t-elle alors communiqué les lettres de Fourier, récemment retrouvées et présentées dans cette même livraison par Michèle Riot-Sarcey, car ces lettres faisaient partie d’une collection provenant dans sa totalité des archives de l’École sociétaire et dont la majeure partie - mais pas les lettres de Fourier - a été acquise en 1992 par la Bibliothèque municipale de Besançon. Avec celle de Fourier à Eugénie Niboyet (publiée dans le n°2 des Cahiers Charles Fourier) cette découverte laisse espérer que d’autres sources encore inédites paraîtront au grand jour et permettront à Michèle Riot-Sarcey d’apporter de nouveaux compléments à son remarquable travail qui, après ceux de Marguerite Thibert sur le féminisme dans le socialisme français entre 1830 et 1850 (paru en 1926) et de Laure Adler sur les premières journalistes des années 1830-1834 (paru en 1979), vient dissiper un autre des pans de l’obscurité qui a entouré le long combat des femmes pour l’égalité des droits.


Jean-Claude Dubos

Jean-Claude Dubos

Ancien élève de l’Ecole nationale des Chartes, Jean-Claude Dubos était bibliothécaire en retraite (médiathèque de Besançon). Il a préfacé Parole de Providence, de Clarisse Vigoureux (1993) et il est l’auteur de Victor Hugo et les Francs-Comtois (2002). Il a été l’un des membres fondateurs de l’Association d’études fouriéristes. Il est décédé en 2013.


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