retour au sommaire

CORDILLOT Michel : Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné (1991)
Paris, Éditions ouvrières, collection “ La part des hommes ”, 1991, 268 p.

Gaston Bordet  |  1992 / n° 3 |  décembre 1992



Index

Personnes : Aubry - Bakounine, Michel - Cordillot, Michel - Du Camp, Maxime - Foulon - Lissagaray - Proudhon, Pierre-Joseph - Varlin, Eugène

Pour citer ce document

BORDET Gaston , « CORDILLOT Michel : Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné (1991). Paris, Éditions ouvrières, collection “ La part des hommes ”, 1991, 268 p.  », Cahiers Charles Fourier , 1992 / n° 3 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article63 (consulté le 12 octobre 2017).

Texte intégral

De tous les genres historiques, la biographie est certainement l’un des plus difficiles à maîtriser et à conduire ; et surtout la biographie des militants ouvriers du XIXe siècle. Pourquoi ? Parce qu’elle comporte le double piège de l’hagiographie simplifiante et de l’épopée héroïque. C’est-à- dire que le portrait du militant ouvrier risque vite et fort d’échapper aux exigences de la critique historique, de la science explicative. En outre, l’histoire ouvrière, si séduisante soit-elle, n’est pas une histoire facile : souvent réduite à l’histoire-bataille éclatante des grèves, barricades, insurrections, révolutions, elle aurait tendance à négliger le labeur quotidien, obscur, tenace, pugnace, de ces militants, laboureurs obscurs qui sans cesse tracent le sillon, tiennent réunion le soir après une journée de travail harassant, étudient, lisent, consultent, rédigent notes et articles, récoltent cotisations et souscriptions, mettent sur pied un comité de défense, une coopérative d’achat, une bibliothèque populaire, une caisse de secours mutuels, voyagent de nuit de Paris au Creusot, mais aussi préparent soigneusement une motion, un rapport pour un congrès de l’Internationale à Genève, Bruxelles ou Bâle, entrent en relation avec des responsables allemands ou anglais. L’histoire ouvrière n’est pas non plus une histoire simple - et il faut s’en réjouir. D’abord elle vit aux confluences des crises économiques, des égoïsmes des privilégiés possédants, des incompréhensions des classes moyennes et rurales. Elle est rythmée par l’histoire des fluctuations politiques et gouvernementales. Mais aussi dans sa vie interne, l’histoire ouvrière est faite de tendances, de courants, de groupes, elle bouillonne de fermentations idéologiques différentes, voire rivales, de tensions visionnaires ou stratégiques opposées. L’histoire ouvrière se développe dans un dédale inextricable, une forêt vierge grouillante, où il n’est pas toujours facile, même pour le voyageur avisé ou connaisseur, de trouver son chemin.

En nous dessinant, avec une grande finesse de burin, en nous peignant avec une chaude palette de couleurs, le beau portrait d’Eugène Varlin, Michel Cordillot n’a pas oublié les difficultés et les pièges de cette histoire des militants ouvriers : c’est-à-dire que grâce à lui, on ne voit pas une figure seule, isolée, mais c’est toute une époque, tout un contexte, toute une histoire économique, sociale, politique, qui est évoquée et éclairée autour de la personnalité irradiante de Varlin.

D’abord le livre est bien écrit ; simple, alerte, construit, il maintient tout au long de ses 250 pages (on sent que l’auteur aurait voulu en dire plus, n’eût été la règle de brièveté imposée par le format de la collection) un intérêt soutenu, passionnant.

Ensuite, pour être un ouvrage de vulgarisation, cette biographie de Varlin (5 octobre 1839-28 mai 1871) n’en est pas moins une œuvre scientifique marquée du sceau de la recherche et de la critique. Recherche ? Michel Cordillot aime le document, il le travaille, l’analyse, le quête. Utilisant les grandes collections de textes déjà publiées (comme Les Procès-verbaux de la Commune, les Comptes rendus des congrès de la Première Internationale, L’Enquête parlementaire sur les événements du Dix-huit Mars, etc.), fouillant dans les journaux de l’époque (La Marseillaise, Le Rappel, et beaucoup d’autres), mettant à profit tous les témoignages disponibles, de Lissagaray à Maxime Du Camp, il a aussi exhumé de nombreux documents inédits, voire jusque là inconnus. Il nous offre aussi une documentation iconographique originale, avec ses clichés personnels sur les lieux et domiciles de Varlin et de l’AIT, ou des photographies empruntées à des collections particulières.

Critique ? L’auteur de cette vie de Varlin aurait pu compiler les quelques biographies existantes, comme le bon livre de M. Foulon, Eugène Varlin, relieur et membre de la Commune (1934), en faire la synthèse. Il aurait pu entretenir le chemin déjà balisé. Or il n’hésite pas à sortir des sentiers battus. L’apport le plus novateur, et solidement étayé - et qui va introduire à des discussions intéressantes - est la découverte de l’ampleur et de la vigueur d’un noyau fouriériste ou néo-fourieriste dans le mouvement ouvrier français à la fin de l’Empire, et notamment au sein des sections françaises de la Première Internationale (voir à ce sujet l’article de M. Cordillot dans le présent Cahier).

Mais surtout ce portrait de Varlin présente deux qualités essentielles : la première est qu’on y voit un Varlin vivant, charnel, humain. Certes, il est continuellement tendu vers son idéal de lutte émancipatrice, de solidarité exigeante pour ses frères de classe ou de condition ; certes, on est stupéfait par sa volonté de culture, sa soif d’instruction et de lectures, par ses recherches idéologiques constantes ; mais on découvre aussi un Varlin qui préfère valser avec de jolies ouvrières plutôt que de discuter avec les leaders de l’Internationale. On observe un garçon pragmatique, réaliste, qui à la fin de l’Empire se préoccupe modestement de cantine quotidienne, de carottes et de choux, de souscriptions pour grévistes, ou qui se charge des approvisionnements de la population du XVIIe arrondissement à l’époque du Siège de Paris. Sensible et tolérant, Varlin a des convictions solides, étayées, concrètes, résultant d’une quête intellectuelle scrupuleuse, il n’empêche : il reste l’ami d’Aubry, le fidèle disciple de Proudhon, dont lui s’éloigne progressivement vers les années 1867-68. On trouve chez Varlin l’exigeant, une formidable capacité de tolérance, d’œcuménisme rassembleur.

La deuxième qualité du travail de Michel Cordillot, c’est le tracé scrupuleux de l’itinéraire politique et idéologique de Varlin : un Varlin qui cherche, qui analyse, qui évolue, tout en restant fidèle à son idéal, la cause ouvrière et socialiste. Lorsque les Proudhoniens se bloquent dans des schémas simplistes - que le Proudhon de la Capacité politique des classe ouvrières, son bel ouvrage posthume, aurait peut-être récusés - Varlin s’adapte, il accepte le principe de la grève (quitte à dire en 1869-70 qu’elle peut être un “ cercle vicieux ”), il adopte le collectivisme antiautoritaire d’un Bakounine et des Internationaux jurassiens, mais il mise aussi sur le changement et sur l’action politique et récuse l’abstentionnisme électoral. Michel Cordillot retrace aussi très bien le cheminement intellectuel de Varlin, depuis les grèves de 1869 jusqu’à sa mort en mai 1871, dans ses plus subtils contours. Et du coup - et c’est à notre sens le grand mérite de ce travail - c’est tout le questionnement pluriel qui s’est posé, non seulement aux ouvriers, aux socialistes, mais aussi aux républicains, aux intellectuels français et européens dans cette période qui va de 1858 à 1871 qui nous interroge à travers ce travail de recherche scrupuleux. On s’attendait à un portrait individuel, on découvre une fresque collective ; on croyait à un arrêt sur image, on assiste à un film aux multiples séquences confluentes.

En outre, et c’est une qualité, le livre n’est pas clos, il introduit au débat. Et l’on pourrait poser deux questions.

Premièrement. Est-ce que, en étant l’une des figures de proue de la minorité de la Commune, Varlin, pragmatiquement, en s’opposant au jacobinisme centralisateur et étatique des blanquistes et des autres, ne revient pas un peu à Proudhon ?

Deuxièmement. En insistant avec continuité sur la constitution des associations ouvrières, sur la nécessité de leur fédération en un grand ensemble, indépendant des groupes politiques, sur la maturité du prolétariat ainsi constitué, Varlin n’est-il pas le prohète de l’anarcho-syndicalisme, de la charte d’Amiens ? Auquel cas, il faudrait demander à Michel Cordillot de changer le sous-titre de son ouvrage remarquable en remplaçant Eugène Varlin, chronique d’un espoir assassiné par Eugène Varlin, chronique d’une espérance syndicale annoncée.


Gaston Bordet

Gaston Bordet

Les autres articles de Gaston Bordet





 . 

 . 

 .