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MORILHAT Claude : Charles Fourier, imaginaire et critique sociale (1991)
Paris, Méridiens-Klincksieck, 1991. 215 p.

Louis Ucciani  |  1992 / n° 3 |  décembre 1992



Index

Notions : Sources

Personnes : Morilhat, Claude

Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « MORILHAT Claude : Charles Fourier, imaginaire et critique sociale (1991). Paris, Méridiens-Klincksieck, 1991. 215 p.  », Cahiers Charles Fourier , 1992 / n° 3 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article62 (consulté le 4 octobre 2017).

Texte intégral

Enfin un silence est rompu. Enfin, un livre est à nouveau consacré, en France, à Fourier. Enfin le désolant constat de Colombo et Tundo tombe. Ne serait-ce qu’en cela le mérite de Morilhat (mais aussi celui de son éditeur) n’est pas des moindres !

Il y a donc, enfin, livre ; il y a thèse, il y a parcours. En donner signification, c’est certes entrer dans le partial. Notons simplement qu’il vient après. L’avant c’est l’époque d’un fouriérisme prétexte à tenter l’utopie, l’auteur s’en dégage. Fourier n’est plus vu sous l’angle de ses extensions, mais plutôt circonscrit à l’intérieur de ses propres limites. La question pourrait-être de savoir comment la pensée de Fourier est-elle possible ? Ou encore, comment l’utopie se génère-t-elle ?

Il y aurait, tout d’abord, ce constat de l’association “d’une extraordinaire puissance imaginative” et la prétention à la scientificité. Lire Fourier, précise l’auteur, c’est “s’efforcer d’embrasser (son discours) dans ses diverses dimensions” et éviter, sous peine de méconnaissance, toute dissociation entre ce qui serait de l’ordre du raisonnable d’un côté, du délire, de l’autre.

Fourier, l’inventeur se dit “illitéré”. Un principe émerge : “soulignant son ignorance l’inventeur s’efforce d’établir l’existence d’une coupure par rapport à la culture reconnue, de démontrer sa totale autonomie intellectuelle.” Mais celle-ci n’est que de fiction et l’auteur note que “ Fourier dans sa naïveté théorique nous laisse voir là, sous fort grossissement, ce que tout auteur s’efforce avec plus ou moins de bonheur de masquer : l’ancrage imaginaire à partir duquel se développe son discours.”

Limite donc, la première ; par le bas, par la racine : “malgré son extraordinaire singularité la doctrine ne surgit pas ex nihilo. Fourier n’est pas coupé des courants intellectuels dominants à son époque.”

Peut-être faudra-t-il voir ici une seconde limite dans l’aveuglement au présent : “dénonçant l’ordre morcelé, il ne voit pas qu’à sa façon la société bourgeoise s’affirme contre le morcellement, que le capital se développe en réalisant la combinaison, l’association des producteurs sous son commandement.”

Pour le reste, les développements de Fourier se présentent pris dans une dialectique temporelle, cela même si le futur n’est pas à proprement parler le but (“il n’esquisse pas le futur, mais construit le monde selon son désir” - de petit bourgeois blessé pourrions-nous ajouter). A privilégier le constat et le donné (“qu’il ne dépasse guère”), Fourier est entraîné à penser dans un contre-temps dont l’attache à l’avant serait une constante.

Ainsi, dans le cadre général, s’agirait-il de retrouver la Providence première en deça des débords scientifiques (“Fourier dénonce l’orgueil scientifique qui prétend proposer le meilleur système social alors qu’il s’agit de respecter la legislation établie par la Providence”). Or, si la Providence “constitue la base du système fouriériste” dont elle assure la cohérence, celà signe une troisième limite. Celle-ci réside dans l’absence de théorie : “faute d’une théorie explicite des transformations sociales (...) il est contraint de fonder la possibilité du dépassement de l’ordre civilisé en recourant à la providence universelle.”

Même contre-temps dans la pensée de la société dont le donné témoin est celui d’avant la Révolution (“il pense la société du 18e qui perdure après la rupture révolutionnaire” ; dans celle de la science (“il nous reconduit en deça de la révolution galiléenne”) ; ou encore dans celle de l’économie (“la notion de grande industrie ne doit pas être prise dans sa signification moderne”).

De tout cela, c’est bien le rattachement de Fourier au monde culturel qui est redéfini. Il s’attache à un donné qui se révèle être un avant. Peut-être devrons-nous lire dans ce même sens la précision qu’apporte l’auteur autour des séries. Trop facilement rapprochées de leur modèle mathématique, elles obéissent plus aux modes de classement utilisée en botanique - rattachement vers l’avant donc, plutôt que géniale prévision.

Le saisissement du changement dans la magnificence de l’écriture s’accroche encore à un modèle de l’avant, à un modèle en vogue : le monde y est vu comme un opéra. La démarche de Fourier devient manifeste : “en attribuant à l’opéra, en tout, une importance exceptionnelle, l’inventeur exagère démesurément une tendance culturelle de l’époque.” Mais en même temps c’est peut-être le secret de Fourier qui est mis au jour dans l’opéra comme “ schème prévalent à son imaginaire”.


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


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