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Les Bases de la Politique positive, ou Normes d’un vitalisme socialiste chez Victor Considerant (extraits)

Loïc Rignol  |  2008 / n° 19 |  décembre 2008



Index

Notions : Expérimentations - Politique - Science sociale - Sciences

Personnes : Considerant, Victor

Pour citer ce document

RIGNOL Loïc , « Les Bases de la Politique positive, ou Normes d’un vitalisme socialiste chez Victor Considerant (extraits)  », Cahiers Charles Fourier , 2008 / n° 19 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article582 (consulté le 16 octobre 2017).

Texte intégral

« Je me bats l’œil de toutes les constitutions.
Je ne les lis pas. »

Ces propos abrupts de Charles Fourier fixent assez le rejet du maître et de ses disciples, Considerant en tête, de toute forme de Politique. Le chef de file de l’École sociétaire n’appelle-t-il pas de ses vœux sa « débâcle » définitive ? Il prend soin de préciser que cette « Ecole sociale qui s’accroît tous les jours » ne doit être confondue « avec aucun parti politique ».

Dans la crise qui sévit en ce siècle, les réformes sociales l’emportent sur les réformes politiques, c’est-à-dire sur « l’ensemble des théories ou opinions belligérantes, relatives aux principes constitutifs du gouvernement, ou aux différents systèmes administratifs qui se disputent les portefeuilles ». Elles n’ont fait qu’entretenir des fantasmes de progrès, des chimères de libérations, oubliant le seul réel à prendre en compte : l’état social lui-même. Car, loin des myopies de l’utopie, il existe bien chez Fourier et Considerant un réalisme socialiste. C’est en son nom qu’ils dénoncent les illusions de la Politique. Celle- ci vit dans les mots, jamais dans les choses. Elle se compose de « braillards de tous les tons, de toutes les nuances, de tous les prix, [qui] parlent à tort et à travers dans une confusion des langues pire que celle de la tour de Babel, et [...] la France a bien autre chose à faire que de les écouter ».

Fatras de mots, fracas des opinions, tout condamne son action, tout récuse son discours. Il devient clair que « la science politique n’est pas constituée dans ce pays ». C’est à cette œuvre que s’attache Considerant, dans une révision notable du dogme, au tournant des années 1840. Cette clarification est dictée par les circonstances. Depuis la fin des années 1830, il descend dans l’arène politique en se présentant aux élections. Très contesté par les dissidents de l’École, ce choix exige une réponse doctrinale. Les Bases de la Politique positive. Manifeste de l’Ecole sociétaire fondée par Fourier, parues anonymement en 1841, puis en 1842 et 1847 dans une version remaniée et augmentée, en définissent la rationalité et la nature. Elles se veulent la mise en forme théorique de cette pratique inédite.

Malgré son titre, il ne s’agit pas d’un écrit politique, insiste l’auteur. Plus vaste dans ses ambitions, l’ouvrage veut transcender les conflits des partis traditionnels en les conciliant. Son positivisme doit clore l’ère des révolutions en mariant l’Ordre, réclamé par les conservateurs, et le Progrès, souhaité par les républicains. Toute l’habileté rhétorique de Considerant consiste donc à présenter cette action politique, nouvelle pour les disciples de Fourier, comme une politique neuve pour la société, une politique enfin efficace et scientifique, apte à soulager ses malheurs. Ce reniement n’en est plus un, c’est une chance pour le monde, explique-t-il en substance.

La critique sans concession des débuts se meut en fondation. Il s’agit d’engendrer cette science qui doit engendrer l’Harmonie future. Si les phalanstères restent l’horizon de sens, le ciel promis aux humains sur la terre, la Politique doit lui frayer le chemin. Il ne s’agit plus de voir périr la Civilisation mais de s’y inscrire, de prendre appui sur elle pour y voir se lever l’association nouvelle. La Politique retrouve alors ses lettres de noblesse. Elle s’offre comme la branche technologique, le levier de la Science sociale, son instrument d’expérimentation.

Cette politique se présente, par ailleurs, comme une pédagogie. Cet investissement constitue d’abord une propagande planifiée, réfléchie pour préparer les esprits à ce positivisme. Considerant propose une structure double. Le versant organique expose dans les ouvrages et les brochures le système phalanstérien. Le versant critique le complète : un journal et une revue, annoncée en 1841, mettent en cause les vices de la Civilisation et leur opposent les solutions préconisées par la doctrine.

Le premier extrait débute l’ouvrage dans la première édition, il devient une introduction précédée de définitions préliminaires dans les deux éditions suivantes, l’ensemble formant alors des prolégomènes. Considerant y rompt avec le jeu mesquin et stérile des combinaisons qui occupent l’essentiel des politiques du moment. L’École scientifique se veut un Parti social, le vocable dit assez sa vocation. Sa Science politique vise une réalité plus haute : le corps social lui-même, dont les tourments doivent être soulagés et les besoins satisfaits. Il faut, là encore, revenir aux choses, repartir du concret pour forger, par-delà les querelles verbeuses et les ambitions oiseuses, un dispositif capable d’apporter « la solution réelle des Problèmes de la Vie Sociale ». Car la Vie prime. Ce réalisme est un vitalisme. Il vise la matérialité de la société, prise comme une entité propre, irréductible aux individus qui la composent. Entendue comme « la Connaissance des Lois de l’Hygiène du Corps Social », cette « biotechnie anthropologique », selon l’heureuse formule de Virey, est à replacer dans cette matrice naturaliste et médicale des sciences humaines au XIXe siècle.

Considerant explicite de même l’articulation de la Science sociale et de la Politique positive. La première embrasse l’ensemble de l’histoire humaine, la seconde « a pour objet Y État actuel de la Société, qui doit faire connaître à la Société les Conditions régulières de son Existence présente ». Cette Sociologie ainsi entendue délivre le diagnostic, comme la Science sociale offre la thérapeutique, qui doit faire accéder la société telle qu’elle est, hic et mine, vers une « Organisation supérieure ». Cette Politique nouvelle ne propose pas un saut vers l’Harmonie, mais un passage graduel, des « issues de Civilisation » dont Fourier a montré, en maints passages, les ouvertures possibles vers le Garantisme puis le Sociantisme. Bref, l’ouvrage ne préconise plus une coupure avec l’état social mais une nouvelle soudure de ses éléments, une nouvelle mouture l’amenant, par étapes, vers un ordre plus parfait. Non plus donc déménagement pur et simple vers les phalanstères, mais aménagements successifs de la réalité.

Et comme l’être appelle le devoir-être, comme le présent porte l’avenir dans ses flancs, ce savoir est immédiatement pouvoir. Dans une redondance voulue, Considerant précise dans un autre passage que son mouvement « veut se placer au centre de la vitalité de la Société vivante ». Cette anatomie politique étudie l’organisation sociale pour la modifier, la modeler. Compréhension et action s’impliquent : observer pour transformer. Voir pour savoir, savoir pour mouvoir. L’œil est déjà la main. L’archi-œil de cette science annonce l’archi- bras des Harmoniens.

Cet Écrit, ainsi que son titre l’indique, est l’Exposition des Bases de la Politique positive, ou, en d’autres termes, la déduction des Principes constitutifs de la Science Politique, Principes qui sont restés jusqu’à notre Époque ignorés de la Société et de ses Gouvernements, et qui sont produits aujourd’hui pour la première fois dans leur filiation logique et dans leur généralité véritablement scientifique.

La Politique, en prenant l’expression dans le sens élevé que nous lui donnons ici, et qu’il serait bien temps de lui restituer, la Politique est la

Science de l’Existence, de la Vie des Sociétés, ou la Connaissance des Lois fondamentales de l’Hygiène du Corps Social.

L’objet du présent Écrit est donc la détermination rigoureuse de ces Lois, autrement dit, la fixation des Conditions régulières de la Stabilité et du Progrès, de la Conservation et du Renouvellement qui sont les deux grandes Conditions de la Vie des Sociétés, comme elles sont les Conditions de la Vie de tous les Êtres organisés, les Conditions de la Vie universelle.

La Réalisation de ces Conditions peut seule mettre la Société à l’abri des perturbations politiques, des crises et des convulsions révolutionnaires qui, depuis cinquante années surtout, la secouent avec un effrayant redoublement de violence, et permettre au Corps Social de constituer progressivement et sûrement l’Organisation parfaite vers laquelle il doit tendre sans cesse, Organisation dont le caractère sera de produire l’Union absolue de l’Ordre et de la Liberté dans la Société.

Ainsi l’Écrit que nous présentons au Public n’est autre chose que le développement d’une Politique entièrement nouvelle, dans le champ vaste et fécond de laquelle les différents Partis qui se combattent encore aujourd’hui doivent trouver pleine et entière satisfaction pour les Principes qui leur mettent à chacun les armes à la main.

Cette Politique n’est pas, il faut le bien comprendre, une Politique de Transaction, de Juste-Milieu, une Politique qui propose aux Partis line sorte de tempérament en leur demandant des sacrifices mutuels. La Politique de Transaction, de Tempérament est sans doute préférable aux Politiques violentes, exclusives ; mais une semblable Politique n’est pas une Science ; elle ne résout rien ; elle ne termine rien ; elle ne satisfait pas. Un système de Transactions ne constitue pas une Science politique, il en tient la place ; au lieu d’apporter la solution réelle des Problèmes de la Vie Sociale, il tourne autour de ces Problèmes, ou ne leur applique que des expédients.

Il est donc entendu que nous ne demandons pas aux Défenseurs du Progrès ou de la Liberté d’abandonner en rien le Principe du Progrès ou le Principe de la Liberté. Nous ne demandons pas davantage aux Partisans de la Stabilité et de l’Ordre de transiger sur les conditions de l’Ordre et de la Stabilité. Nous engageons seulement les uns et les autres à examiner, avec bonne foi, avec intelligence, si les Voies et moyens que nous proposons pour réaliser et garantir simultanément, dans la Société, l’Ordre et la Liberté, la Stabilité et le Progrès, ne vont pas beaucoup mieux que les Voies et Moyens pris par ces différents Partis eux-mêmes, au but respectif que chacun d’eux veut atteindre.

En deux mots, nous exposons une Politique qui offre à la fois, aux Partisans du Progrès, le moyen d’imprimer aux Améliorations sociales la marche la plus rapide et la plus sûre que l’on puisse concevoir ; et aux Partis Conservateurs, le moyen d’enterrer à jamais, dans le Passé, et les Révolutions et l’Esprit Révolutionnaire.

Nous sommes en droit de présenter avec confiance une Politique semblable aux bonnes Intelligences et aux Hommes sincères de tous les Partis. Nous engagerons donc les hommes de cœur, les hommes de Principes, à étudier avec une attention soutenue et sérieuse la courte Exposition de cette Politique nouvelle et rationnelle, au triomphe de laquelle ils doivent travailler immédiatement, s’ils veulent réellement le triomphe des grands Principes dont jusqu’à ce jour ils ont poursuivi la réalisation par des voies toujours stériles et souvent sanglantes.

Quant à ceux qui exploitent nos divisions, qui vivent des malentendus et de l’animosité des Partis, qui entretiennent avec zèle nos haines intestines, ceux-là peuvent se dispenser de lire cet Écrit ; ils n’y trouveraient rien qui pût leur être du moindre secours dans l’exercice de leur industrie déplorable.

D’après la définition que nous avons donnée de la Politique considérée comme Science, on voit que la Politique n’est qu’une des branches de la Science sociale, celle qui a pour objet Y État actuel de la Société, qui doit faire connaître à la Société les Conditions régulières de son Existence présente.

La Science sociale doit déterminer en outre la nature même des Réformes qui auraient pour objet de faire passer la Société de l’Etat présent à une Organisation supérieure.

Si donc la Science sociale doit produire, dans la branche de la Politique proprement dite, les Conditions de la Stabilité et du Progrès, et les appliquer immédiatement à l’État social actuel, elle doit faire connaître encore les Conditions organiques des Systèmes sociaux supérieurs à cet état de choses, c’est-à-dire les Conditions des Systèmes qui réaliseraient, mieux que le Système présent, les deux grands Principes dont l’harmonie absolue serait le signe de la perfection de l’État social, le Principe de l’Ordre et celui de la Liberté.

Les Principes généraux relatifs au Progrès, à la Stabilité et à la Réforme de la Société n’étant autre chose que les Bases de la Science Sociale elle-même ; le développement de la Science Sociale et la Réalisation des Découvertes de cette Science étant, d’autre part, l’objet de l’École fondée par Fourier et connue aujourd’hui sous le nom d’École Sociétaire : il en résulte que cet Écrit, en tant qu ’ Exposé des Bases de la Politique rationnelle et de la Science Sociale, se trouve être le Manifeste de l’École Sociétaire ou l’Exposé de la Politique de cette École et de ses Vues fondamentales sur la grande question de l’Existence Actuelle et de l’Avenir de la Société.

Cette Politique positive rapidement résumée n’est pas exempte de calculs. La tactique de Considerant est claire : il veut reprendre à son compte les aspirations pratiques et immédiates des « réalisateurs » qui contestent son autorité. Il oppose à ceux qui entretiennent les « haines intestines » la nécessaire « unité d’action ». Les critiques de la ligne suivie par l’École ne doivent pas s’exprimer en dehors de son enceinte. Elles ne peuvent s’adresser qu’à son centre de coordination. Le grand dessein affiché par Considerant en masque un plus petit, il obéit à une ambition plus personnelle. Sa stratégie se veut externe et interne : elle aspire autant à changer le Pouvoir dans la Société qu’à préserver son pouvoir dans l’École. Cette Science Politique, en majuscules, expliquée tout au long cache mal une minuscule politique... tout court.

La Science politique comme politique de la Science est de nouveau sensible dans ce second extrait, tiré du chapitre IV baptisé « Transformation sociale », réfléchit sur le « Mode de Réalisation du Système Sociétaire ». L’analogie n’y est plus biologique mais mécanique. La société s’apparente à une machine que l’on peut régler, sur laquelle on peut expérimenter de nouveaux procédés pour l’améliorer, progressivement, sans heurts et sans violence. Réalisme là encore : il faut partir des forces motrices animant les êtres pour les équilibrer, les harmoniser dans un « Nouveau Mécanisme social », dont l’École sociétaire propose le modèle à ses contemporains. L’échec de Condé- sur-Vesgre est dans tous les esprits et le projet de Cîteaux n’enthousiasme pas l’École : il ne s’agit plus de bâtir une phalange d’essai pour y éprouver l’ensemble du plan, mais, plus modestement, de le tester, par fragments. Si la théorie de Fourier, explique-t-il plus loin, élucide tous les rapports possibles entre les hommes et les choses en les ramenant à une loi universelle : la Série, l’École ne propose pas son application exhaustive. Elle prône la fondation d’une commune modèle, pour y organiser le travail selon cette loi. Œuvre licite, insiste Considerant, puisque les relations économiques sont libres. Il a le souci constant de la légalité : les lois de la Science sociale ne s’éprouvent qu’en respectant la législation en place. L’Ordre universel ne se réalisera pas en jetant à terre l’ordre en vigueur.

Il s’agit bien d’opérer une transformation industrielle de la Société qui imitera d’elle-même cette expérience locale, convaincue de la pertinence de cette théorie qui y a fait germer le bonheur, l’aisance et l’harmonie. Ensuite seulement les autres rapports, religieux, sociaux, moraux, sexuels, pourront être à leur tour expérimentés. Un ministère du Progrès, que Considerant appelle de ses vœux, examinera les projets, assurera leur mise à l’essai pour vérifier leur validité.

Cette marche dé-révolutionnée, propre à la Science sociale, qualifie cet art d’« ingénieurs sociaux » qui en résume le programme.

Toute Science repose sur une Formule ou sur une Hypothèse démontrée a priori ou a posteriori.

Dans les Sciences d’Explication, comme l’Astronomie, la Physique, etc., la Vérification a posteriori d’une Hypothèse présentée consiste dans l’Explication, par cette Hypothèse, de tous les faits qui ressortissent de son domaine.

Dans les Sciences d’Application, comme la Mécanique industrielle, toute Hypothèse nouvelle présentée, c’est-à-dire tout projet de Mécanisme nouveau, se vérifie a posteriori par la Réalisation pratique de cette Hypothèse et par l’Expérience du Mécanisme réalisé. - Étudions cette méthode de Vérification propre aux Sciences d’Application.

S’il s’agit de Moteurs à Feu, par exemple, il est de toute évidence que l’Hypothèse la plus parfaite serait celle qui, au moyen de l’Appareil le plus économique, utiliserait toute la Force motrice du Feu, sans qu’aucune partie de cette énergie s’usât en efforts inutiles, ou s’exerçât en efforts nuisibles ou dangereux.

Dans le cas où une Machine aussi parfaite serait découverte, où les Plans en seraient approuvés par les Ingénieurs qui les auraient étudiés, et où ceux-ci seraient certains a priori que ce Mécanisme nouveau est appelé, par sa perfection, à se substituer rapidement aux Moteurs en usage, serait- il raisonnable, ne serait-il même pas absolument extravagant, de la part de ces Ingénieurs, d’exciter à la suppression, à l’abolition, à la destruction de toutes les Machines existantes, et de demander une Loi qui décrétât l’adoption immédiate et universelle de la Machine nouvelle ? Certes il n’y aurait pas de nom pour caractériser une pareille folie.

Evidemment, des Savants réels ne sauraient donner dans ce travers révolutionnaire. Bien loin d’agir révolutionnairement contre les Machines existantes, celles-ci fussent-elles ce que l’on peut imaginer de plus mauvais ; bien loin d’en provoquer le renversement violent, de demander à la Loi, à l’Autorité, à la Force politique la Généralisation du Nouveau Procédé, évidemment, des Savants réels critiqueraient les anciennes Machines, feraient valoir la supériorité du Nouveau Mécanisme sur les Systèmes en usage, et s’efforceraient d’obtenir les Moyens de construire un Modèle qui prouvât sans réplique à tous, aux Ignorants, aux Incrédules, aux Détracteurs, aux Indifférents, à la Société entière enfin, l’Excellence du Nouveau Système.

Eh bien ! d’après ce que nous avons fait connaître du Caractère Intrinsèque de l’Hypothèse Sociale de Fourier, du Mécanisme Nouveau que nous proposons pour combiner les Relations humaines, nous occupons exactement, devant la Société, la position des Ingénieurs que nous venons de mettre en scène.

Nous sommes des Ingénieurs Sociaux.

Nous présentons à nos Contemporains le Plan d’un Nouveau Mécanisme social propre, suivant nous, à utiliser toute l’Énergie de la Force Motrice qui réside dans la Nature humaine, sans qu’aucune partie de cette Énergie pût se plaire, dans ce Nouveau Système, à s’exercer en efforts inutiles, nuisibles ou dangereux.

Nous nous gardons bien de demander le renversement violent des mauvais Mécanismes Sociaux qui existent actuellement sur la terre ;

Nous nous gardons bien de demander la suppression des précautions prises, dans le Mécanisme de la Civilisation française ou de toute autre Société, contre les efforts nuisibles ou dangereux de la Force Motrice, c’est-à-dire de l’Énergie passionnelle de la Nature humaine ;

Nous critiquons les Dispositions très imparfaites, très vicieuses, très dangereuses de tous les Mécanismes sociaux existants ;

Nous faisons valoir les dispositions, très supérieures, suivant nous, du Mécanisme nouveau ;

Enfin, nous nous efforçons d’obtenir les Moyens nécessaires à la création d’un Modèle propre à expérimenter le Système nouveau, et à en faire connaître pratiquement la valeur réelle à la Société tout entière, afin que la Société accepte ou rejette ce Système en connaissance de cause.

Ce n’est pas tout. Quoique nous soyons convaincus que la Machine Nouvelle ne présente pas de danger, nous ne demandons nullement que, dans l’Essai de ce Mécanisme, aussi bien que dans les Applications ultérieures qu’on en pourra faire, on se dispense des Précautions que la Société prend aujourd’hui contre les dangers du Mécanisme actuel, précautions qu’elle a et qu’elle aura le droit de prendre aussi longtemps qu’elle le jugera nécessaire.

Ce n’est pas tout encore.

Dans l’hypothèse de la Machine motrice, qui nous sert de comparaison, on conçoit que, pour faire connaître la Supériorité de leur Découverte, les Ingénieurs qui la produiraient n’auraient pas besoin d’appliquer eux-mêmes et immédiatement leur Moteur nouveau à tous les usages auxquels servent ou peuvent servir les anciens Moteurs. - Que ces Ingénieurs produisent un Modèle, qu’ils appliquent ce Modèle à un Travail quelconque, de manière à faire apprécier la valeur de l’Invention : voilà leur tâche. La Société sera juge ensuite des Emplois, des Usages, des Applications qu’il lui conviendra de faire du Moteur Nouveau.

Eh bien ! nous sommes encore ici dans la même position que ces Ingénieurs. Le Mécanisme proposé par Fourier, le Procédé Sériaire qu’il a découvert, jouit, suivant nous, de la propriété d’établir l’Harmonie pleine et entière de l’Ordre avec la Liberté, dans toutes les branches des Relations sociales auxquelles on l’appliquera, dans les Relations des Hommes entre eux, des Choses entre elles et des Hommes avec les Choses. Suivant nous, ce Procédé d’Ordre et de Liberté, cette Règle nouvelle se substituera un jour à toutes les Règles, très diverses, à toutes les Lois disciplinaires très imparfaites, très contradictoires, qui sont aujourd’hui les moyens d’un Ordre très chancelant, d’une Liberté très bornée, chez les différents Peuples. - Néanmoins, malgré cette conviction, nous ne demandons nullement à appliquer aujourd’hui, même à titre d’essai, ce procédé d’Ordre et de Liberté à toutes les Relations sociales.

Ainsi Les Bases de la Politique positive veulent-elles transposer dans la Politique les principes en vigueur dans la Science : précision des concepts, formulations rationnelles, objectivation du réel, expérimentation et vérification des hypothèses. Ces lois du Progrès donnent corps à la Politique positive en l’attachant à la biologie des hommes et des sociétés : son objet et sa mission. Et c’est parce qu’il se veut une science de la Vie que le Socialisme est seul debout quand ses ennemis gisent, qu’il est la Politique des « Vivants devant les morts », comme l’annonce sous la Seconde République un Considerant triomphant. On sait ce qu’il advint : la mort dans l’âme, il quitte un régime à l’agonie pour bâtir une communauté vite avortée. La résurrection de la Politique enterre ses illusions. La momie retrouve son tombeau, rassemble ses lambeaux... pour un temps au moins.


Loïc Rignol

Loïc Rignol

Loïc RIGNOL est docteur en histoire. Il a soutenu en 2003 une thèse sur Les Hiéroglyphes de la Nature. Science de l’homme et Science sociale dans la pensée socialiste en France. 1830-1851, dans laquelle il élabore une épistémologie du premier socialisme français. Il a collaboré récemment au Dictionnaire historique et critique du racisme, à paraître en 2009 aux PUF, sous la direction de P.-A. Taguieff.


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