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GUARNERI Carl : The Utopian Alternative. Fourierism in Nineteenth-Century America (1990)
Ithaca, Cornell University Press, 1990. XIV, 525 pp.

Bruno Verlet  |  1992 / n° 3 |  décembre 1992



Index

Notions : Association - Expérimentations - Phalanstère - Propagande

Personnes : Beecher, Jonathan - Bestor, Arthur - Brisbane, Albert - Channing, William - Dana, Charles - Debs, Eugene - Godwin, Parke - Greeley, Horace - Guarneri, Carl - James Sr, Henry - Ripley, George

Pour citer ce document

VERLET Bruno , « GUARNERI Carl : The Utopian Alternative. Fourierism in Nineteenth-Century America (1990). Ithaca, Cornell University Press, 1990. XIV, 525 pp.  », Cahiers Charles Fourier , 1992 / n° 3 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article58 (consulté le 10 décembre 2017).

Texte intégral

Des trois courants du présocialisme européen - celui de Robert Owen, ceux de Cabet et de Fourier - qui ont le plus marqué les États-Unis, deux furent promus sur place par leurs fondateurs mêmes. Le dernier s’imposa, avec une vigueur étonnante au départ, grâce aux seuls efforts d’une équipe autochtone, de la même manière qu’une greffe étrangère prend mieux sur des plants locaux. D’où l’intérêt du phénomène qui, l’auteur le dit fort bien dans son introduction, “malgré son caractère de doctrine importée et ses aspirations extrémistes fut aussi un produit de la culture américaine.”

On pouvait regretter que ce fouriérisme du Nouveau Monde ne fasse l’objet d’aucune recherche d’ensemble, depuis l’abandon par Arthur Bestor du second volet prévu de son travail pionnier, Backwoods Utopias (dont la mise à jour de la première partie, The Sectarian Origins and the Owenite Phase of Communitarian Socialism in America, remonte à 1970).

Cette lacune est aujourd’hui, comblée par le livre magistral de Carl Guarneri, qui séduit tout autant par son érudition sans faille et ses analyses pénétrantes que par sa forme agréable. Ce volume fera date et pourrait bien rester comme la référence quasi définitive, car on voit mal comment un sujet approfondi avec un tel souci du détail comme des perspectives d’ensemble pourrait se voir de sitôt renouvelé, voire seulement enrichi.

L’auteur a tout lu, il a beaucoup retenu et surtout mûrement pesé la signification historique du courant dont il relate l’histoire : d’où une réussite qui n’était pas évidente, vu les risques de dispersion dans un travail aussi vaste, à cheval sur deux continents et portant sur plus d’un demi-siècle. Carl Guarneri retient comme point de départ la fondation d’une Fourienne Society of New York en 1837 (année, rappelons-le, de la mort de Fourier) et fixe comme terme extrême à l’influence du fouriérisme aux États-Unis l’abandon par Eugene Debs et ses partisans du mouvement communautaire Social Democracy of America en 1898. Bien que tardive, cette dernière date en vaut d’autres.

Faute de place, tenons-nous en à trois aspects de l’ouvrage, qui montrent la portée de ses centres d’intérêt.

Tout en précisant à juste titre que le fouriérisme représente une forme de contestation globale de la société, notamment dans sa composante industrielle, Carl Guarneri insiste sur les racines religieuses de sa branche américaine, dans le climat de millénarisme des régions récemment défrichées aussi bien que dans l’atmosphère plus rassise, mais traditionnellement empreinte de théologie, des villes de la Nouvelle Angleterre. Deux des chapitres les mieux venus du livres, “ Apostles of Association ” (chap. 2) et “ Organizing a National Movement ” (chap. 8) développent ce caractère du fouriérisme américain dans sa phase ascendante, en gros de 1840 à 1850.

Qu’on songe que sur les douze membres initiaux les plus actifs de l’école, un bon nombre furent pasteurs, dont George Ripley et William Channing, et plusieurs moralistes, liés comme les deux précédents à l’expérience “ transcendantale ” de Brook Farm. Le restant se composa de journalistes réformateurs : Horace Greeley, Parke Goodwin, Charles Dana. L’inclassable Albert Brisbane, qui avait été le seul à connaître Fourier en France, figure à la fois parmi les adeptes de Brook Farm et les hommes de presse. De ces douze apôtres - tous des hommes d’intellect et de plume - quatre habitaient New York et huit le Massachusetts.

Un autre fouriériste notoire, Henry James Sr (le père du romancier), fut en même temps un adepte de l’église swedenborgienne de Boston. “ Comme James, les prédicateurs, libéraux à l’esprit religieux et croyants divers qui adhérèrent au fouriérisme, voulaient mettre en pratique un christianisme ardent et transformé, dont les exigences ne pouvaient être satisfaites dans le cadre conventionnel des églises et de leurs cultes ” dit p. 73 Carl Guarneri, qui poursuit à la page suivante : “ Ce fut la bonne fortune du fouriérisme d’aborder l’Amérique au moment où l’agitation réformatrice atteignait son zénith. Tirant sa force du protestantisme évangélique et d’une adhésion romantique au progrès moral, et pourtant contrecarré par les effets déstabilisants de la première révolution industrielle, un sentiment d’urgence et d’espoir animait quantité de débats au sein des classes moyennes dans le Nord avant la guerre de Sécession. ”

Sur la trentaine de phalanstères alors créés en Amérique, la plupart le furent par des groupes affiliés de près ou de loin à une église ou à une secte : plusieurs exemples naquirent d’initiatives Quaker. Sur la douzaine de clubs ou d’organes de coordination gravitant autour du mouvement, rares furent ceux qui provinrent d’un élan tout à fait neutre sur le plan religieux. Carl Guarneri analyse dans le détail cette double appartenance.

Le principal organe de presse fouriériste, The Harbinger (Le Précurseur), fut tiraillé entre des influences divergentes à Boston et New York, et l’American Union of Associationists - qui n’eut jamais son pendant en Europe - dépendit de bonnes volontés appartenant à d’autres tendances de réforme morale. Bref, si pas davantage qu’en Europe il n’y eut aux États-Unis de fouriérisme à l’état pur, on n’y trouve pas non plus, contrairement à ce qui se passa en France, un courant de fouriérisme laïc. La filiation religieuse reste, au moins à l’état latent, partout présente en Amérique.

Seconde piste du plus haut intérêt dont les jalons croisent d’autres repères au fil des chapitres, car aucun développement spécifique n’y est consacré, la coïncidence entre les périodes de tension économique - d’abord bien sûr la première, la crise de 1837, que l’on qualifie volontiers de “ panique ” aux États-Unis - et l’attrait pour les solutions fouriéristes. Carl Guarneri souligne que tout se passe comme si, en période de récession, la voie communautaire prenait toute sa résonance, qu’elle perdait ensuite en partie, la confiance revenue, quand l’individualisme retrouvait ses droits et son crédit dans l’opinion. Les passages suivants résument cette thèse :

“En réalité, la montée du fouriérisme se rattache au courant général de réforme séculière s’attachant à trouver des remèdes à la crise de 1837 et à la dépression qui s’ensuivit. Avec la montée de la misère dans les centres industriels du Nord, des projets de réforme économique - pétitions pour la journée de dix heures, réforme foncière, syndicalisme - eurent autant les faveurs de l’opinion publique que la ’réforme morale’. Les travailleurs firent de plus en plus appel aux formes de mutualisme autogestionnaire à mesure que la crise s’aggravait.” (p. 78).

“Quand la dépression du début des années 1840 s’atténua et que l’économie reprit son cycle ascendant, les offres d’emploi augmentèrent, et les travailleurs qui s’étaient rassemblés comme des moutons dans les phalanstères retrouvèrent d’autres formes de mobilité et de confiance.” (p. 274).

A l’occasion de la crise de 1873, un même phénomène de rassemblement, mais en plus atténué, semble se produire. Carl Guarneri signale ce nouveau parallélisme (pp. 385 à 391). Il serait intéressant de savoir pourquoi il en alla autrement lors de la récession de 1857.

Le troisième point de vue que nous retiendrons ici pour finir apparaît aussi le plus original. Que le déclin ou l’échec des phalanstères américains ait nui dans l’esprit pratique des Américains à l’image qu’ils se faisaient du fouriérisme, Carl Guarneri l’observe avec méthode. Mais disons qu’on en attendait pas moins de lui dans un travail de cette qualité. Là où, en revanche, son approche ouvre des perspectives nouvelles, c’est quand il montre comment la phase descendante du mouvement - à partir de 1850, et surtout de 1855 - fut accompagnée, et en grande partie commandée par un déplacement de l’opinion publique vers d’autres champs d’intérêt prioritaires. Peu à peu les énergies se polarisèrent et s’opposèrent en une division politique Nord/Sud, dans ce qu’il appelle une dérive “ sectionnelle ”. On le savait déjà en politique, où le vote fédéral de 1856 vit se briser les partis traditionnels et l’électorat se rassembler suivant des clivages inédits qui aboutirent à la formation de deux blocs ; ces derniers s’affrontèrent lors de l’élection présidentielle de 1860, qui vit le triomphe de Lincoln, en prélude à la guerre de Sécession l’année suivante. Or, on avait jusqu’à présent peu transposé le phénomène dans le domaine social. Carl Guarneri décrit en particulier dans son avant-dernier chapitre (“Fourierism and the Coming of the Civil War”, digne pendant du chap. 2) la manière dont les derniers fouriéristes en vinrent à mettre en veilleuse leur opposition au capitalisme industriel pour s’élever contre l’esclavagisme agraire. Ce qui équivalait, les industries étant dans le Nord et les plantations dans le Sud, à devenir des alliés objectifs de ces industriels qu’ils avaient jusque-là vilipendés, du simple fait qu’ils s’opposaient dorénavant aux planteurs : les ennemis de leurs adversaires devinrent leurs amis. Les développements consacrés au Free Society consensus sont à lire comme un exemple d’analyse. Seul un américain aussi fin connaisseur des réalités locales dans leurs nuances extrêmes pouvait réussir ce type d’exercice. Edward Bellamy, l’auteur de Looking Backward (que Carl Guarneri n’est pas loin de considérer comme un fouriériste victorien) émettait un point de vue proche dès 1892 : “Horace Greeley aurait probablement viré à une forme ou une autre d’agitation socialisante si la lutte contre l’esclavage ne s’était imposée, et il fut à cet égard représentatif d’un large groupe d’esprits combatifs et généreux. Mais il fallait se délivrer de l’esclavage avant d’entreprendre une discussion suivie sur une fraternité plus poussée et plus fervente, il fallait qu’elle perde son caractère de faux-semblant. Ainsi advint-il que toutes les ardeurs humanitaires se fondirent dans le courant principal de la vague abolitionniste.”

On ne peut qu’inciter ceux qui le peuvent à lire le livre tout entier. Un autre universitaire américain, Jonathan Beecher, avait donné il y a peu, avec son Charles Fourier, The Visionary and His World, un grand livre consacré au fouriérisme français. Avec le travail de Carl Guarneri, nous voici en possession d’un digne pendant sur le fouriérisme outre-Atlantique.

Par un heureux effet de balancier, c’est à des chercheurs du Nouveau Monde que nous sommes redevables de ces splendides mises au point sur une doctrine dont l’origine étrangère aurait pu les faire trébucher. Il n’en a rien été, tant l’un et l’autre ont fait preuve de maîtrise à négocier l’obstacle. D’une bride experte et souple, qui doit rendre admiratifs - et modestes - leurs collègues de l’Ancien Monde.

Notre reconnaissance à tous deux.


Bruno Verlet

Bruno Verlet

Bruno Verlet, docteur ès-lettres, diplômé de la Harvard Business School de Boston, est dirigeant d’entreprise en retraite. Auteur de plusieurs articles sur les fouriéristes aux États-Unis, il termine un important travail sur les colonies françaises du Texas au XIXe siècle.


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