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D’un Texas l’autre
Des utopistes français dans l’Ouest américain

Bruno Verlet  |  2008 / n° 19 |  décembre 2008



Index

Lieux : Amérique - Réunion, Texas - Texas, Etats-Unis

Personnes : Considerant, Victor

Pour citer ce document

VERLET Bruno , « D’un Texas l’autre. Des utopistes français dans l’Ouest américain  », Cahiers Charles Fourier , 2008 / n° 19 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article569 (consulté le 8 août 2017).

Texte intégral

« La nature a tout fait »
(V. Considerant, Au Texas)

À travers l’aventure de Réunion, on peut chercher à y voir plus clair sur l’utopie dans l’Ouest américain au XIXe siècle. Quel discours sous-tend par exemple la migration fouriériste près de Dallas ? Entre 1820 et 1850, la présence coloniale s’affermit au Texas : de molle et hispanisante, elle devient affaire ponctuellement organisée en des mains américaines et, bientôt, allemandes. En cent cinquante ans d’occupation espagnole une population blanche de 5 000 habitants s’implante avec peine, un seuil atteint de son côté en quinze ans d’efforts par la famille Austin père et fils, les premiers étrangers à obtenir des terres sous contrat de l’Espagne, puis du Mexique (indépendant en 1824), qu’ils lotissent en plantations dispersées. Devenu à son tour république autonome (en 1836, il va le rester dix ans), l’État du Texas concède alors de vastes étendues à des spéculateurs du même type, qui vont à leur tour les négocier auprès de compagnies foncières créées à cet effet dont plusieurs, originaires d’Europe, fondent des petits centres de vie compacte sur la frontière : Castroville (1844), Neu Braunfels (1845), Fredericksburg (1846). En 1850, l’apport des pionniers du demi-siècle se récapitule ainsi : de souche américaine ils sont 80 000 (surtout originaires des États du Sud) ; venant d’Europe 20 000 (dont 8 000 Allemands). Le pays aujourd’hui porte toujours la marque de cette double empreinte sudiste et germanique.

Voilà un front pionnier dont on aurait pu s’attendre à ce que Victor Considerant retienne les traits saillants, c’est-à-dire avant tout les risques et les sujétions, lors de sa chevauchée texane de six semaines (du 27 mai au 6 juillet 1853). Il dispose de témoins et de témoignages adéquats : des hommes ayant vécu en direct les premières expériences coûteuses en pertes humaines peuvent être interrogés sur place ; des documents, très nombreux, ont déjà été publiés, notamment en Allemagne, et peuvent être utilement mis à profit pour établir le bilan circonstancié d’une situation précaire, aux contours encore fluctuants, subie par d’autres et dûment observable auprès d’eux. Or ce n’est guère la façon dont il procède dans Au Texas [1]. Au lieu de cerner avec un maximum de précision cette marge d’incertitude, le chef de l’École sociétaire peine à sortir d’une euphorie péremptoire, voire d’un cadre fantasmé où l’on n’a pas besoin de trop payer de sa personne :

Je le dis sans la moindre crainte d’erreur, s’il existe une contrée au monde admirablement disposée pour recevoir l’atelier d’élaboration pratique du problème de la Destinée sociale, c’est le Texas, (p. 166)

Voyons comment Considerant s’y prend pour établir sa thèse. Il amalgame d’abord l’essor embryonnaire d’un seul État fragile avec les preuves manifestes de progrès dans l’ensemble de l’Union : « L’Amérique est actuellement dans le monde la patrie des Réalisations » (p. 25). Quand un peu plus loin, parlant du Texas, Considerant invite chacun à saluer « dans son cœur la patrie des Réalisations premières et prochaines », on ne sait plus très bien s’il traite du Texas ou des États-Unis (p. 82) ; pas plus que, s’adressant « aux plus prudents », quand il se réfère à « leur impropriation au pays des réalisations » (p. 140) ; ou encore : « Je me résume en disant, sans crainte d’être démenti, que le Texas est la perle des trente-deux États de l’Union » (p. 57). Partout, il entretient l’analogie, pour ne pas dire la confusion. Je pourrais multiplier les exemples à propos de la valeur des terres, la croissance des villes et autres données spectaculaires. Partout, le guide mélange l’œuvre à faire (par lui et les siens) et l’œuvre faite (ailleurs, et par d’autres).

Étonnant aussi de la part d’un maître qui se pique de rigueur scientifique, l’à-peu-près dans les références au climat et à la salubrité d’un pays rude, où tout se joue en vrai - dommages aux cultures, épidémies chroniques, raids indiens - dans les extrêmes et les écarts aux normes : au Texas, rien n’est jamais acquis, car les désordres passagers détruisent une grande partie des promesses escomptées. Considerant mentionne à peine la rudesse de certaines semaines d’hiver ou d’été, et il passe à la trappe les déboires de la plupart des colons à un stade ou un à autre de la réalisation de leurs projets. Pour lui, qui n’a jamais travaillé de ses mains et toujours vécu jusque-là de manière aisée sinon oisive (y compris au Texas, où il partage dans sa chevauchée le sort enviable du capitaine d’un escadron de Rangers, ce qui n’a rien à voir avec le quotidien d’un migrant de base sur son lot de terre ingrate). Avec lui, l’Ouest prend des allures de miracle : « La nature a tout fait. Tout est prêt, tout est disposé ; il n’y a qu’à élever ces constructions que l’œil s’étonne de ne pas trouver. Et rien n’est approprié ni morcelé : rien ne gêne » (p. 35). Version quantifiée : « La prodigalité de la nature fait, au Texas, les dix-neuf vingtièmes de ce que l’homme doit tirer de son travail, de son industrie et de sa science en Europe » (p. 63).

Décevante enfin, la complaisance rhétorique qui le fait revenir sans modestie sur la justesse de sa méthode : « Ici, malgré la rigueur des déductions » (p. 113) ; « Or nous l’avons catégoriquement démontré » (p. 148). Et à la dernière page de la première version du livre « où, pour la première fois que je sache, le Texas réel et actuel est exposé avec quelque ensemble » (p. 80).

On notera enfin un manque de discernement grave sur l’évolution des esprits dans le Sud, au moment où Considerant cède ainsi à une fausse modestie d’auteur et reprend la mer pour New York (mi-janvier 1855). Ce décalage s’accroît du fait que, au lieu de retrouver au plus vite l’avant-garde de ses colons, l’initiateur du projet s’attarde près de six mois sur la côte est et ne suit qu’avec retard une campagne de presse déclenchée contre lui dès la mi- février. Si l’on peut admettre que le courant d’opinion prenant naissance dès 1852 chez les esclavagistes texans lui a échappé lors de son premier voyage, on peut s’étonner qu’en 1855, quand le groupe clandestin dit Know-Nothing [2] est devenu l’officiel American Party qui va gagner les élections municipales de San Antonio, il ne s’inquiète pas davantage de cette opposition acerbe :

Un socialiste est abolitionniste d’où qu’il vienne. Or nous apprenons que John Allen de l’Ohio et Mons. Victor Considerant de Paris projettent d’importer de France une colonie de socialistes à l’ouest du Texas. Les fondateurs feraient bien de se persuader que nous ne les laisserons pas venir adultérer nos institutions.

Ayant eu vent de ce courant défavorable, le chef fouriériste perd un mois et demi précieux à rédiger une brochure d’une trentaine de pages, An Address to the American People, auxquelles il en rajoute dix, tout aussi inutiles, lorsqu’il prend connaissance avec un grand retard de l’article paru à Austin et tout juste cité. D’où plus d’une semaine encore perdue à une rédaction sans aucun écho. Il n’atteint finalement Galveston qu’au début mai 1855, et Dallas en fin de mois. Il y apprend bientôt les termes d’une motion à la virulence rare que les Know-Nothings mettent au point, contenant trois clauses draconiennes à l’encontre des étrangers. Primo, la nomination aux charges politiques, exécutives, législatives, judiciaires et diplomatiques est réservée aux Américains de naissance [native Americans] ou à ceux qui sont déjà citoyens de la République du Texas lors de son rattachement aux États-Unis. Secundo, les délais de naturalisation sont étendus à une période probatoire de 21 ans et l’octroi par voie législative est rejeté dans les États où il existe de tout droit de suffrage à des étrangers non naturalisés. Tertio, le Congrès ne possède aucun pouvoir de par la Constitution fédérale de légiférer sur l’esclavage dans les États où il existe ou pourrait exister, ou de refuser l’entrée dans l’Union d’un nouvel État du fait que sa propre constitution reconnaît ou pas l’esclavage comme composante de son système social. Même si la convention nativiste ne retint pas à l’automne ces termes incendiaires, qui s’étonnera que la candeur du porte-parole phalanstérien ne se soit guère trouvée récompensée quand, en fin d’année, il vient pétitionner auprès de la législature d’Austin pour obtenir une concession de terres gratuites et une charte de reconnaissance officielle pour sa colonie ? Les deux lui sont refusées, marquant l’absence de tout soutien public à son projet et amorçant son irrémédiable déclin [3].

Revenons au cœur de notre problématique. Au-delà des manques d’un auteur, néfastes dans la mesure où il entraîne vers leur perte, ou au mieux vers leur ruine, un certain nombre de colons mal informés par sa faute, on doit réfléchir à un défaut majeur du processus utopique en soi, fuyant par définition le contact avec la réalité astreignante du terrain qu’il prétend, à sa fantaisie ou presque, agencer autrement. D’où parfois la cécité intellectuelle, l’absence d’ouverture d’un code littéraire, le risque de présentation unilatérale qu’il manifeste. Qu’on en juge dans le cas présent.

Considerant évite de se placer en face des choses, il les voit telles qu’il voudrait qu’elles soient, il brode autour plus qu’il ne les explore sous leurs divers aspects. Typique aussi, la manière dont il ne cherche pas vraiment à rencontrer les hommes ayant directement agi sur place ou à tenir compte de leurs expériences passées ou présentes, de leurs échecs comme de leurs réussites. Le nom d’Austin ou de sa colonie ne sont nulle part mentionnés, pas plus que ceux des fondateurs de villes, ou disons de centres de vie lancés depuis dix ans, et dont certains atteignent déjà en 1850 une population notable : Castroville (350 habitants), New Braunfels (1 300), Fredericksburg (750). A défaut d’Henri Castro ou des responsables allemands sur place, il aurait pu contacter (puisque Considerant vit alors exilé en Belgique) ses associés belges à Anvers, tout comme de l’autre côté du Rhin plusieurs des notables allemands rentrant du Texas, ou au moins consulter leurs nombreux rapports d’activité [4]. Tout juste une note en bas de page à ce propos : « J’ai appris, depuis l’époque où a été publiée la première édition de ce Mémoire, qu’on avait écrit en Allemagne un assez grand nombre de brochures sur le Texas.

Mon ami Ch. Burkly, de Zurich, qui les a toutes lues, m’a dit qu’elles ne font que confirmer mes propres documents » (p. 80).

Mais le cas le plus flagrant d’indifférence foncière concerne les Icariens, qui ont tenté eux-mêmes de s’implanter au Texas en 1848, cinq ans avant son propre passage. Si le nom de Cabet est cité, aucun effort n’est fait pour lui rendre visite ou même correspondre avec lui à Nauvoo. S’il est fait mention de deux membres de l’avant-garde icarienne ayant survécu et que Considerant rencontre à Dallas, rien n’indique qu’il ait approfondi auprès d’eux - du moins il n’en parle pas - les raisons exactes de leur désastreuse tentative d’installation non loin de la Red River, à savoir une totale improvisation technique et les méfaits du défrichage des terres en plein été. Or, ce sont des maux dont souffre précisément l’équipe fouriériste deux ans plus tard à une cinquantaine de kilomètres du chantier icarien décimé.

En 1848, dix ans avant Considerant et ses pionniers, 485 Français sont venus dans la même région du Texas, pour essayer de fonder, à l’appel de Cabet, la même cité modèle, offerte (sur des bases au fond assez voisines) en exemple à l’humanité. Ils ont fait le même voyage, ils ont passé par les mêmes épreuves, ils ont connu les mêmes déceptions, les mêmes souffrances et les mêmes échecs. Et ils paraissent s’être ignorés. Pourtant Considerant a bien rencontré le chef de l’avant-garde icarienne, Gouhenant à Dallas en 1854 : il a passé huit jours chez lui. Les disciples de Fourier auraient dû interroger avidement ceux de Cabet pour éviter les erreurs et profiter de leurs leçons. Ils ne semblent pas avoir soupçonné à moins de 100 kilomètres de Réunion, la retentissante faillite de leurs prédécesseurs. C’est inimaginable ! [5]

Le journal de Cabet, le Populaire, a pourtant relaté les faits à contrecœur dès l’automne 1848, et plus tard lors d’un procès intenté par certains colons mécontents. Les fouriéristes avaient dû les y lire, et les y auraient retrouvés s’ils avaient voulu s’informer avec soin sur le Texas. Mais le voulaient-ils vraiment ?

Le mal ne vient-il pas de plus loin encore, et Considerant n’en fournit-il pas un exemple typique, comme pourraient en fournir la plupart des utopistes de style romantique (pour reprendre le label cher au grand spécialiste de la question) ? [6] L’utopiste n’est-il pas un penseur souvent aussi exclusif qu’enthousiaste ? Exclusif, car il ne s’intéresse guère qu’à sa propre version de choses ; enthousiaste, car il est prêt à tout miser pour le triomphe de sa cause. Il se fie tant à son système qu’il croit que le monde va changer grâce à lui.

Il existe une bonne conscience déclamatoire, sinon une prétention à l’absolu dans la rivalité entre théories antagonistes et finalement assez semblables. Mettons en parallèle quelques textes écrits à moins de cinq ans de distance pour illustrer ce penchant commun aux porte-parole des Icariens et des Fouriéristes. Les vues de Cabet sont bien résumées dans la Constitution qu’il édicté en Amérique.

Art. 3 : elle est établie dans l’intérêt de ses membres ; Art. 4 : elle est établie aussi dans l’intérêt de l’Humanité tout entière, par dévouement à celle-ci, pour présenter un système de société capable de la rendre heureuse ; Art. 5 : elle a pour but matériel de défricher et cultiver la terre, de construire des habitations, d’exercer toutes les industries utiles ; en un mot, de féconder et organiser le désert.

Le discours de Considerant n’apparaît pas moins faussement instrumental.

L’idée génératrice et première est la fondation de toutes pièces, sur des terres libres au Texas, d’une société nouvelle, non seulement dans son existence, mais nouvelle encore par son caractère. Elle se propose d’asseoir sur un développement rapide de grande prospérité matérielle la réalisation du Progrès social dont elle proclame le dogme moderne. L’organe initial est évidemment une Agence de colonisation, à laquelle incomberont d’abord deux fonctions préalables : 1° l’acquisition de terres où s’assoiront les premiers noyaux de la société proposée ; 2° la préparation, qui devra rendre ces terres propres à la réception convenable des premiers essaims de la population... Que l’alvéole de la Société nouvelle soit élevée sur ces terres aujourd’hui désertes [7].

Étrange mixture de directives opérationnelles et d’espoir salvateur placés dans l’Ouest américain. A chacun donc son Texas de rêves, proche et lointain à la fois de celui d’utopistes émules. Son Ouest idéal, différent aussi du Texas concret, quoi qu’il en coûte par la suite de devoir l’affronter sur le terrain. Certaines utopies restent-elles comme des exercices rhétoriques isolés par nature et non par hasard, des espaces clos communicant aussi mal entre elles qu’avec le milieu ambiant ? Au XIXe siècle tout au moins, dans le cas qui nous intéresse ici, la question se pose.


Bruno Verlet

Bruno Verlet

Bruno Verlet, docteur ès-lettres, diplômé de la Harvard Business School de Boston, est dirigeant d’entreprise en retraite. Auteur de plusieurs articles sur les fouriéristes aux États-Unis, il termine un important travail sur les colonies françaises du Texas au XIXe siècle.


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Notes

[1Il existe deux éditions de Au Texas : la première, parue en 1854, compte 190 p. de format in-8° ; la seconde, parue en 1855, compte 326 p. de format in-16. C’est d’après cette dernière que je cite tout au long.

[2Sobriquet dû au fait que les membres de cette fraction secrète prétendent ne rien savoir (know nothing). L’article dont il est question ci-après paraît dans la Texas State Gazette du 17 février 1855. Il est cité dans W. H. Hammond, La Réunion, Dallas, 1958, et dans J. Beecher, Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romande Socialism, Berkeley, Univ. of California Press, 2001. Les trois clauses de l’American Party de janvier 1856 sont tirées d’un travail de E. Winkler (Bulletin of the University of Texas, Austin, 1916, p. 68-71).

[3Sur le déroulement précis de l’aventure, je ne puis, faute de place, que renvoyer les lecteurs au n° 4 des Cahiers Charles Fourier (1993), consqcré justement à Réunion.

[4R. Biesele, The History of Gennan Settlements in Texas, Univ. of Texas, Austin, 1930, p. 228-230, dresse la liste d’une cinquantaine de ces témoignages directs.

[5Ce texte de J. Prudhommeaux est cité dans H. DESROCHE, La Société festive, Paris, Seuil, 1975, p. 211. On remarquera que, si près de 600 Icariens sont partis avec Cabet en 1848, moins d’une centaine ont effectivement pris la route du Texas, les autres étant restés à la Nouvelle-Orléans.

[6J. Beecher, Victor Considerant..., op. cit.

[7La constitution icarienne est reproduite dans J. Prudhommeaux, Icarie et son fondateur Etienne Cabet, Paris, Cornély, 1907, p. 621, Slatkine Reprints, 1977 ; V. Considerant, Au Texas, op. cit, p. 86-87 et 166.



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