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Christian Guinchard  |  mise en ligne : avril 2007

La lettre cachée






Pour les Schwortz...

Une lettre bien cachée dormait dans la poussière avec les manuscrits de Fourier. Son apparente insignifiance échappa de peu au silence définitif de la corbeille à papiers. Personne n’attachait d’importance à ce que l’on voulait prendre pour une plaisanterie cacographique jusqu’à ce que Simone Debout ne vienne dérober à son sommeil cette trop belle endormie. Elle la fit parler [1]. Que n’avait-elle pas à nous dire...

ça me dit 24 ah ! ou
dix huit s’en vint te cette

Geai ressue ma chair l’or, lin vite à sion queue tu mats à dresser pourras l’air dix nez rats sein ment dès, dix manches d’œufs sept ambre.
Croix jettant sue plie allant presse m’en deux tond couse ain as eux rang drap déz somme ah scions scie en gage hante.
dix manchons nos rats don l’age oie deux tems bras serres, toît était-ce heure étai pas rends ; ai-je eaux ré, jean suisse hure, dupe les ire have ou art lac homme édit, eh ah ah si ce thé aux fesses teint.
Ile nia riz inde nous veau an sept lieues longe houe en corps l’aime atteint elle haie sou art os bis liard queue jet-mouton pet raie sans est-ce vin cœur, émoi comte i nue aile ment vingt culs.
Mat hante alors dine haire à tout j’ourlais six os-elle haleine ode ou oie ; toussait faute œil sont à pisser pas raie le m’aime : ile haie thé tonnant j’eusse caque est le poing aile chez riz louve rage jeune suie paque homme aile.
Camp tas moine soie pointé tonné si long ment tentait voiture les rave éclair du nain sensé dentelle houe tell hart pendu jarre daim, houx six dents lame hate y né au cu pédant mache ambre, ah fort j’ai dey meche, en verre, onde m’en dans vin au sale on maquereau m’atique qu’on versa sion né mamelle odieuse sauce i et t ; geai griffe au nez, dais vert dey mage œufs naisse, elle habit tue dès trop paon rat scie nez pou ras voir laid ce pet rance demandé fait ramonage.
Malle et traits longanimité rend nos culs ne manne hier, gela terre mine quart tue pou rase ane au nez hune pas raye corps est ce pont danse. Geai laisse poire toux te foie d’art haché tonna demi rat si on part mont nez loque anse.
Ah d’yeux mais complies ments ah tout laid par hantons pet rétamer était-ce heure hé ton frais rarement. J’ai ce père alleluia plis quai, dix manchots sou arle nombril andes poète hier houx heaume oingt de verre net.
Jettant bras ce sang serre aime au nid.
Tonne a mie saint serré ah fais que si au nez.
Jeu d’oie pars tire dent troie joue redit si (l’un dit) pourceau mai lié rend faim dent mont
lis tape ah ris.

L’évidence et la clarté de cette écriture devaient aveugler les spécialistes qui la négligèrent. Mais il se pourrait bien que Simone Debout elle aussi fût éblouie par sa découverte lorsqu’elle n’y trouva qu’un texte marginal et monstrueusement destructeur de la cohérence de l’œuvre. Nous voudrions montrer que cette lettre n’est pas un "jeu de casse" qui brise les signifiants sous la poussée d’un désir frénétique et sans règles. Loin d’être une totale mise en déroute du langage et des principes de l’œuvre qui pulvériserait les concepts clés de l’Harmonie, ce texte condense en deux pages les mécanismes des plus belles inventions de Fourier. Malgré les apparences, il n’y a pas là de chaos. Nous sommes devant une sémantique ouverte, débouchant sur des arrangements mobiles et différenciés absolument conformes aux exigences harmoniques de l’œuvre.

Sous les séquences grammaticalement correctes de notre parler quotidien, Fourier dévoile le jeu des phonèmes agités par le désir et se recomposant en mots selon les lois de l’attraction passionnée. Des atomes de son détachés des règles habituelles de communication reconstruisent, sous un énoncé trivial, les mots-forces d’une nouvelle langue. La différence n’est pas audible ; d’une langue à l’autre les phonèmes restent les mêmes et sont toujours rangés dans le même ordre. Ce qui change par un décalage imperceptible à l’oreille, c’est le découpage et la distribution des unités signifiantes au long de l’axe syntagmatique. Il faut voir le texte et le lire, car la différence est écrite dans l’espace phonétique de l’ancien parler.

Ce qui est révélateur de la démarche de Fourier c’est la proximité invraisemblable de ces deux énoncés qui vivent, l’un dans l’autre et comme en symbiose, une hétérogénéité totale, un éloignement insurmontable creusé par "l’écart absolu". Jamais la formule de Pascal Bruckner ne fut aussi juste : "Le Nouveau Monde est une région éparse et confuse au sein du notre", si bien que l’écart absolu réclamé par Fourier apparaît comme "un véritable voyage sur place" [2]

En effet, passée la première impression de télescopage chaotique des signes, ce qui frappe le lecteur, c’est la référence constante à la première langue, au discours de surface où s’étalent paresseusement nos habitudes ronronnantes de communication. La fascination provient du frôlement de ces deux mondes nés l’un de l’autre alors que notre logique les pense inconciliables.

L’utopie est quotidienne, familière, tapie sous nos gestes étriqués et non pas refoulée dans un nulle part. Il suffit d’un rien, d’un tout petit décalage entre l’ouïe et le regard pour la faire surgir. L’écart absolu c’est un peu comme le clinamen, un saut de côté aussi petit que possible, une dérivation minimale tout juste perceptible qui finit par agréger des mondes entiers.

Mais cette déviation n’est pas l’expression d’une volonté affranchie de toute détermination, elle est au contraire régie par les plus strictes lois mathématiques de l’attraction. L’obéissance à ces lois est la clé qui ouvre aux possibles les portes de l’existence. Il suffit à Fourier de s’y conformer pour qu’ici se multiplient les signes. L’écart absolu est un immense et raisonné dérèglement de sens. Il n’y a pas ici de négation fut-elle dialectique. Il ne faut pas s’abuser sur ce que Fourier nomme "contre marche"... Métamorphose et séduction, l’utopie fouriériste n’est pas une hétérotopie qui nous propose le contraire de ce que nous connaissons ; elle joue avec les institutions. Parodie de notre quotidien, elle en révèle toutes les virtualités. Jamais Fourier ne rêve un seul instant de supprimer l’église, l’armée, l’argent, les classes sociales... Au contraire il les transforme, en déplace les fonctions jusqu’à ce qu’elles deviennent méconnaissables. Les oppositions sont toujours complices, la négativité est toujours moins riche que l’écart. Renverser, nier les choses ça n’est pas les changer. L’écart est bien le choix délibéré de l’excentricité.

Il ne s’agit pas de nier la grammaire, mais de substituer à sa grossièreté et à son indigence, un subtil raffinement riche en variétés de compossibles. Dans ce but la nouvelle langue n’est pas la négation de tout code. Au contraire c’est par sa référence constante à l’ordre du discours qu’elle prend le suc dont elle tire vie. Sans cette référence la liberté de composer s’abîmerait dans l’insensé. En effet, si dans le texte de surface l’auteur se décrit hurlant comme un insensé, ce sont bien des mots complets, de véritables monèmes qu’il recompose en jouant avec les contraintes imposées par le texte matriciel. Bien qu’il travaille à la limite de la communication, l’utopiste ne descend pas en deçà du sens, jusqu’aux cris des animaux ou aux bruits des objets heurtés.

La nouvelle langue ne forge pas de mots nouveaux, elle reprend les termes de l’ancien parler. Mais Fourier fait du neuf avec du vieux, et c’est un véritable bain de jouvence linguistique qu’il impose au langage.

Nos mots sont usés comme de trop vieilles pièces de monnaie dont l’effigie et la valeur s’effacent après des milliers d’échanges. Ces lieux communs de l’échange linguistique marquent notre servitude symbolique et notre aliénation dans le monde des certitudes familières. Nous ne possédons plus qu’une langue à demi morte dont la seule fonction est de répéter les mêmes modèles culturels usés. Comment parler du nouveau monde si l’on ne possède pas la possibilité de changer les énoncés qui participent au maintient de la civilisation ? Les linguistes ont beau nous assurer que grâce à la double articulation nous pouvons, avec un minimum de phonèmes, composer une infinité d’énoncés, nous savons bien que la grammaire impose des limites infranchissables à cette combinatoire. Tous les possibles n’y sont pas compossibles : "Une langue ne retient jamais qu’une petite partie des combinaisons, fort nombreuses en théorie, qui résulteraient de ces éléments minimaux librement assemblés" affirme Benveniste [3]. Un signe n’est jamais qu’une entité relative et oppositive ; il ne vaut rien par lui même, indépendamment de la solidarité qui l’attache à la totalité articulée de la langue. Celle-ci est un ordre coercitif en même temps que classificatoire, et toute parole doit respecter cette législation pour être entendue.

Ainsi s’imposent à tout locuteur les découpages reconnus comme pertinents dans une culture ou un groupe auquel il appartient seulement par le respect d’une commune mesure linguistique. Il n’existe pas de langue pour chaque désir comme rêvait Roland Barthes, au contraire toute motion de désir doit passer par le sentier étroit des symboles pour ne pas s’égarer dans la solitude loin des carrefours où échangent les hommes.

Fourier ne veut pas se perdre dans un désert mais multiplier les occasions de rencontres. Afin d’opérer ce que Barthes appelle un "déploiement du signifiant", il choisit donc de combattre la grammaire de l’intérieur, de la dévoyer sans tricher ni enfreindre la loi des énoncés. On peut railler sa tentative, n’y voir qu’un calembour continué ; mais avec des jeux de mots il introduit du jeu dans les mots. Ainsi grâce à une troisième articulation il ouvre à notre langue rachitique les possibilités d’une multiplication des signes. Ce que nous devons saisir ici c’est une opération de fertilisation et de revitalisation de la langue par laquelle Fourier, utopiste de la poésie, rend aux mots leurs capacités oubliées de bouleversement.

Dans son effort novateur cette tentative vient réveiller les puissances endormies par notre trop bien partagé sens commun. La lettre s’ouvre sur une dilatation de ces puissances complémentaires de l’entendement que notre rationalisme de civilisés bornés atrophie. Le "ça" ne parle pas en constituant des phrases conventionnelles, il s’exprime en mots-phrases, par association d’images et d’idées. Il ne s’agit plus de signes rattachés en longues chaînes de raisons où s’enfileraient nos mots et nos idées comme des perles sur un collier. Cette langue n’est pas linéaire, elle est rayonnante, éclatée, tourbillonnante... Chaque terme est un noeud de forces et une constellation de sens. Le collier de nos sages habitudes et rompu ; on pourrait croire qu’il n’existe plus aucun fil et que les mots se sont éparpillés dans le désordre et la confusion. Cependant, le sentiment désagréable d’un nuage de sens où les signes s’entrechoquent dans un indescriptible chaos n’est pas un obstacle insurmontable ; passé un moment pénible le lecteur s’aperçoit que cette langue active et efficace est faite de mots puissants qui fonctionnent comme de véritables maelströms émotionnels. On voit très vite que le texte s’étale comme un réseau sur lequel circulent et se connectent les énergies enfin libérées par la nouvelle langue. Une nouvelle chance est offerte aux passions... L’écriture de Fourier fonctionne ici comme le travail de rêve, biaisant avec les censures sans jamais les lever tout à fait, elle cherche à laisser passer le désir. le travail de l’écriture transforme ce rapport à la censure en véritable jeu.

La Transcription de cette proliférante richesse signifiante en simple langue linéaire est une tâche infinie. Simone Debout qui a risqué un commentaire de cent soixante pages sans en épuiser le contenu pourrait nous laisser croire que le monde entier s’est donné rendez-vous dans ces deux pages où s’agglutinent quelques monades de sens. Contentons nous à titre d’exemple d’un aperçu sur ce très court passage : "Geai ressue mat chair l’or"

Il convient tout d’abord de donner quelques éléments biographiques pour éclairer ce membre de phrase. Le prénom de l’énoncé matriciel (j’ai reçu ma chère Laure) nous renvoie probablement à Laure Rubat, la cadette des nièces de Fourier. On sait que l’utopiste passa l’hiver 1815-1816 dans la maison Rubat de Talissieu. On ne saura jamais ce qui s’est passé dans ce village du Bugey ; la correspondance de Fourier ainsi qu’un "mémoire au neveu Rubat" attestent d’un délicat et épineux problème de mœurs domestiques. Le vieil oncle libidineux mais céladon tenta-t-il vainement de séduire ses nièces, ou ne fut-il qu’un jouet pour ces filles dévergondées dont il admirait la subtilité en intrigues amoureuses ? Il est probable que l’on se soit livré de part et d’autre à des tentatives plus ou moins sincères de séduction. Mais la rigidité des moeurs civilisées qui rendent incompatibles les liens d’amour et de familisme fit reculer tout le monde devant le tabou de l’inceste. Le galant oncle n’eut pas l’occasion de goûter la chair fraîche et précieuse (comme l’or) de ses tendres nièces. Et déçu il ne lui resta qu’à établir pour ses arrières neveux et nièces que l’inceste collatéral n’est qu’un "crime de convention et non de nature", que "l’opinion l’ordonne et le préconise... puisqu’il est un objet accommodement avec les lois humaines qui établissent pour les incestes collatéraux des prix fixes comme pour les petits pâtés" [4]. C’est sans doute de l’expérience de Talissieu que provient l’âpre critique de la prohibition de l’inceste que nous trouvons dans le Nouveau Monde amoureux. Fourier part de son propre vécu, comme lorsqu’il s’agit de la découverte de son prosaphisme Lorsqu’il nous parle de ces oncles qui "ont tous du penchant pour cet inceste mignon", il semble vouloir se défendre contre le retour d’un souvenir pénible en ajoutant aussitôt que ceux qui n’ont pas ce penchant "sont bernés par des nièces bien honnêtes". Et de sur enchérir par un passage vengeur qu’il barre tant la dénégation est criante : "Je l’ai appris à mes dépens pour avoir passé six mois au milieu de jeunes nièces et m’être comporté décemment parce que j’avais vraiment la passion exigée, l’esprit de parenté ou familisme... qui à la fin m’attira parmi les nièces et leurs nombreux possesseurs, une foule de railleries" [5]. Ce qui s’avoue et se masque dans cette dénégation, nous le retrouvons dans la lettre ou "ça" nous parle en brisant la croûte du langage quotidien afin que le désir enfoui "ressue". Utilisant la nouvelle langue, Fourier ne redistribue pas que des phonèmes. En jouant avec les règles de la grammaire, c’est les structures de la parenté qu’il attaque. Les parentèmes aussi sont recombinés : un pan entier de notre morale sexuelle s’effondre quand change l’ordre des mots et s’ouvrent de nouvelles chances au désir. Cette sémantique est aussi algèbre d’amour qui substitue sa combinatoire à la prohibition de l’inceste.

Le geai noir et rieur qui ouvre le texte, ce drôle d’oiseau moqueur qui se rit de la syntaxe quand il prend la plume (sa plume) figure bien autre chose qu’un je personnel. Il est comme une force élancée et légère qui nous invite à entreprendre une véritable traversée des signes, jusqu’aux confins de l’inconscient, sur l’autre scène, là où se nouent de nouvelles liaisons entre les choses. Un coup de plume et nous rejoignons la face cachée des passions où palpite la vie. "Si tu aimes" dit Paul Eluard :

Et le nuage le plus vague
La parole la plus banale
L’objet perdu
Force les à battre des ailes
Rends les semblables à ton coeur
Fais les servir la vie entière

Là il nous faut abandonner les gardes fous de la morale et l’usage dormitif du langage. Sous l’écorce des phrases banales le désir "ressue" et suinte. Moiteurs amères de l’amour, rétention de flux et abstinence du vestalat... Le ressuage est aussi la séparation des éléments d’un métal brut. Le mot nous renvoie à la chair et à l’or, à l’or de la chair comme dans les cohobations d’une alchimie du verbe où se recompose sans fin la matière signifiante dont il s’agit d’extraire l’essence précieuse. La sueur, l’or et la chair se mêlent et se démêlent, se confondent et se séparent dans cette expérience linguistique.

Le "mât" n’est-il pas, outre un symbole phallique peut être trop évident, la métonymie du navire, l’invitation au voyage à destination de cette contrée fabuleuse. On sent qu’il y a là en même temps un élan et une promesse : une attraction passionnée.

C’est que la chair est au bout du voyage, comme l’or de l’Eldorado qui ruisselle des montagnes. La chair précieuse, que des mangeurs de raves décharnés et moralistes condamnent du haut des chaires civilisées, parce qu’ils ont peur des appétits que leur maladresse ne sait satisfaire. Contre ces sépulcres rongés d’ennui qui engorgent le désir Fourier nous rend un corps, l’épaisseur d’une chair et la force d’aimer.

La chair, la sueur deviennent "or". Les valeurs se renversent, l’alchimie verbale transforme le vil en noble. La boue, l’ordure, les liens polygames, incestueux, orgiaques... deviennent matière précieuse en harmonie. A la bourse de Gnide, on cote les valeurs amoureuses. En harmonie, ne cesse de dire Fourier, la plus hideuse chenille donne le plus superbe papillon. Nous sommes ici au nadir du "fâcheux talent des civilisés, celui de changer l’or en cuivre" [6]

Il faut ouvrir l’avenir et non renverser le présent. Fourier innove en se plaçant à L’écart absolu, abandonnant les vieilles vérités obsolètes et les sciences stériles. Le bonheur exige un effort de renouvellement absolu : "on ne trouve rien de neuf sur le grand chemin tout y est comme exploité, usé ; dans les sciences comme dans le commerce, la grande route n’est pas la route du progrès". Renverser ou nier les choses c’est toujours les conserver. Fourier qui le sait se propose de re/distribuer, re/structurer l’ensemble d’un champ.

Cette lettre nous enseigne que l’harmonie n’est pas une négation du réel mais un développement combiné des germes que la civilisation atrophie. Le socialisme de Fourier n’est pas dialectique. Il n’y a pas de comparaison possible entre "le poème mathématique" de l’utopiste et la méthode de Hegel. Qu’on suive le philosophe allemand aussi loin qu’on voudra, jamais on ne débouchera sur une innovation radicale. Le "non A" dialectique reste prisonnier du "A" qu’il prétend supprimer, dépasser et conserver, et sans lequel il ne serait rien de déterminé. La logique de la négation est binaire et reste prisonnière du donné ; les déterminations y sont toujours simples et l’histoire linéaire.

Au contraire la "contre marche" de l’écart tisse un réseau, elle multiplie les connexions et détourne le sens quotidien des choses par d’incroyables associations. Que l’on songe par exemple au "journal officiel des transactions gastronomiques" comme modèle d’excentricité délibérée et l’on comprendra que l’écart est bien plus absolu que la négation. Fourier mélange des codes en mêlant des discours éloignés en dignité par les usages civilisés. Des incompossibles se rencontrent et fusionnent pour composer le meilleur des mondes.

Il n’est pas nécessaire de briser la commune mesure linguistique pour affirmer de nouvelles façons d’être. L’harmonien dévie, détourne, esquive... rarement il heurte de front.

Julia Kristeva a proposé d’expliquer l’évolution linguistique par une opposition du sémiotique au symbolique. A l’ordre symbolique des signes elle a opposé le chaos sémiotique des pulsions orales. L’idée d’une opposition complémentaire n’est pas neuve et elle n’est pas non plus propre à la linguistique : les biologistes, les philosophes et certains sociologues nous proposent le modèle d’une entropie contenue et génératrice d’ordre lorsqu’elle apparaît dans une structure complexe. Ce type d’explication ne nous semble pas nécessaire, cette lettre nous montre que la création de l’ordre et de l’harmonie ne passe pas nécessairement par le désordre et le bruit.

Ce texte ne propose aucune "articulation non expressive", ne passe par aucun vide de sens qui serait en même temps une rupture de communication. Au contraire il semble plus pertinent de penser qu’il y a là, comme dans le lapsus, l’acte manqué et le jeu de mot, une volonté de remplissage. Rappelons nous le très bon mot de Lacan : "Tout acte manqué est un discours réussi".

Il existe sans doute deux poésies ; l’une faite de ruptures, côtoyant l’insensé, constituée de ces "bibelots d’inanités sonores" qui fascinent les tenants du sémiotique ; l’autre au contraire tissée de condensation de sens. La première formule est dialectique, elle vit de l’opposition du thétique symbolique et signifiant à l’antithétique sémiotique des rythmes et des assonances. L’une est dispersion, pulvérisation, éclatement, dissolution... l’autre est concentration, combinatoire... L’une fragmente, l’autre relie.

Or nous savons que l’incohérence, la dispersion, le morcellement désignent le mal et la subversion pour Fourier qui les oppose systématiquement à l’unité. Là où la civilisation disperse et sépare il importe de définir de nouvelles alliances. L’unitéisme doit se substituer à la subversion entropique. Reconstruire la totalité : voilà la tâche ! L’idée d’harmonie n’est pas celle d’une synthèse totale de toutes les contradictions dans une unité enfin apaisée, mais celle de l’unité d’une diversité d’autant plus riche qu’elle intègre plus de différences.

L’un des buts de Fourier n’est-il pas celui là : un monde sans vide, un monde condensé. Nous devons faire proliférer l’ordre, multiplier les structures et les codes, c’est à dire augmenter le nombre des liens entre les êtres. Ceux qui aiment Fourier et qui le lisent se souviendront que l’utopiste appelle vertu la multiplication des liens. Voilà sans doute les bases concrètes d’une morale sans obligation ni sanction.

Christian Guinchard


Notes

[1Simone Debout, ‘Griffe au nez’ ou donner ‘have ou art’. Ecriture inconnue de Charles Fourier, Paris, Anthropos, 1974.

[2Pascal Bruckner, Fourier, Paris, Seuil, 1975, p. 37.

[3Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1976-1980, p. 21.

[4Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux (désormais NMA), Paris, Anthropos, 1967, p. 255

[5NMA, p. 254

[6NMA, p. 326




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