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Le Fouriérisme aux Pays-Bas
Notices complémentaires

Hans Moors  |  1997 / n° 8 |  décembre 1997



Index

Lieux : Bruxelles, Belgique - La Haye (Pays-Bas) - Pays-Bas

Personnes : Ackersdijck, Jan - Beecher, Jonathan - Bour, Marie-Eugène - Considerant, Gustave - Considerant, Victor - Droinet, Félix - Enthoven, Chapman Israel - Keyzer, Louis - Lippmann, Leo - Mendel, Alexandre - Sauzet - Von Santen, Hans

Pour citer ce document

MOORS Hans , « Le Fouriérisme aux Pays-Bas. Notices complémentaires  », Cahiers Charles Fourier , 1997 / n° 8 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article38 (consulté le 19 octobre 2017).

Texte intégral

Dans l’article « Réseaux et trajectoires fouriéristes aux Pays-Bas. Quelques réflexions à propos de H.F.L. Droinet » (Cahiers Charles Fourier, n° 7 (1996), pp. 69-97), j’ai montré, que les points de contact entre les fouriéristes français et les intéressés néerlandais ont été peu nombreux et assez faibles [1]. Néanmoins il y avait, dès la fin des années 1830, un petit cercle d’industriels à La Haye, avec lequel Victor Considerant et l’École sociétaire se sont entretenus [2]. Comment ce contact s’est produit ? Et - question importante - quel en était le but ? Par manque d’informations, j’ai dû laisser ces questions sans réponse définitive. Maintenant, grâce à Jonathan Beecher qui a eu la bonté de signaler quelques sources que j’ignorais en écrivant l’article, je peux m’y exprimer plus fermement.

En avançant que Considerant vint une fois aux Pays-Bas, pendant l’hiver 1837-1838, et que cette visite ne fut suivie d’une autre, j’ai fait une erreur [3]. C’était pendant la deuxième semaine de janvier 1839 seulement, que Considerant passa, pour la première fois, quelques jours en Hollande. Cette visite, de courte durée d’ailleurs, servit - avant tout - à solliciter, auprès du gouvernement néerlandais, un brevet d’invention au profit de son frère Gustave, qui avait inventé ‘un nouveau moteur obtenu par l’action du calorique sur l’air ou sur tout autre fluide [4].

Une fois à La Haye, Considerant s’adressa à son épouse pour la mettre au courant du projet de son voyage. « Je compte voir aujourd’hui », écrivit-il, « le fonctionnaire qui est à la tête des affaires de brevet d’invention et arranger avec lui demain tout ce qui j’aurai à faire. Il ne me restera plus qu’à tâcher de voir le roi ou le prince d’Orange et à causer avec quelques industriels et professeurs et puis voir un village de Moraves... Je pourrai faire tout cela en trois jours et repartir immédiatement pour Bruxelles » [5].

Selon toute probabilité ce fut Chapman Israel Enthoven, l’entrepreneur distingué d’origine juive avec lequel Considerant s’était lié d’amitié déjà avant 1839, qui l’a mis en contact avec le fonctionnaire idoine. Bien que Enthoven ait disposé de bons contacts à la cour et dans les milieux professionnels et intellectuels (« progressistes »), dont Considerant a espéré profiter, je ne suis pas sûr que Guillaume I, le « Roi-Entrepreneur », ni son fils, le futur Guillaume II, lui aient donné audience. Il n’est pas clair non plus avec quels professeurs et industriels Considerant a eu l’ocassion de s’entretenir. Peut-être avec l’économiste et statisticien Jan Ackersdijck ? On sait du moins que ce professeur s’intéressait vraiment aux pré-socialismes et à la Science sociale en particulier, et qu’il publiait une critique remarquablement bienveillante de la seule « brochure fouriériste » néerlandaise [6]. Par contre il n’y a pas de doute, que Considerant a rencontré, pendant son séjour à La Haye, l’industriel connu Louis Israel Enthoven (le frère cadet de Chapman), son compagnon l’ingénieur français Félix Droinet, et quelques gens dans leur réseau professionnel [7]. Aussi Considerant semble d’avoir rendu visite à la communauté des frères Moraves à Zeist, près d’Utrecht (le domicile d’Ackersdijck) [8]. Finalement il rentra à Paris par Bruxelles.

Début juin 1839 le gouvernement néerlandais accorda le brevet d’invention demandé. Chapman Enthoven s’était consacré à la bonne marche des choses [9]. Fin décembre Considerant vint de nouveau (et, probablement, pour la dernière fois) en Hollande. Je ne sais rien de ses activités pendant cette deuxième visite [10]. S’agissait-il de l’achèvement de son premier séjour ? Ou bien du renforcement de ses contacts initiaux ? Au début des années 1840, de toute façon, le phalanstérien Sauzet, son ami Droinet et les frères Enthoven se sont rencontrés à La Haye et/ou Utrecht. Chapman Enthoven (au moins jusqu’en 1841) et Droinet (depuis 1842) restèrent en correspondance avec l’École sociétaire [11].

Dans les années 1840 c’était Droinet le phalanstérien le plus actif des Pays-Bas. Son petit cercle à La Haye a-t-il été le seul « réseau fouriériste » en Hollande ? Apparemment non. Hans von Santen a bien voulu attirer mon attention sur le fouriériste Marie Eugène Bour, né à Besançon et ingénieur de formation, qui a travaillé la plupart de sa vie professionnelle dans l’industrie néerlandaise. En 1848 il fut employé dans une raffinerie de sucre à Amsterdam. À cette époque il fit la connaissance du publiciste Gerrit de Clercq - le plus intelligent parmi le peu de gens qui écrivit sérieusement sur le fouriérisme [12].

Deux ans plus tard, en 1850, Bour et Alexandre Mendel (ancien diplomate et entrepreneur moderne d’origine juive, sympathisant assez ouvertement avec les vues financières-industrielles du saint-simonisme) ont établi conjointement une fabrique de garancine à Amsterdam : la firme Mendel Bour & Co [13]. De plus, quelques ans plus tard, des liens familiaux se sont produits entre les deux hommes. L’épouse de Mendel (depuis 1858) était la sœur du banquier Leo Lippmann, connu pour ses activités dans le monde du « crédit mobilier », et la veuve de Louis Keyzer, de son vivant le rédacteur en chef du quotidien libéral Algemeen Handelsblad  [14]. En 1861 Bour se maria avec la fille de l’épouse de son associé. Dans ses vieux jours Bour quitta les Pays-Bas et se fixa à Paris en 1884.

Von Santen a donc souligné, et justement alors, que les rapports d’ingénieurs-entrepreneurs français fouriéristes (tel Droinet, ou Bour) avec des milieux financiers-industriels de juifs libéraux (tel Enthoven, ou Mendel, ou Lippmann) n’ont pas été tout à fait exceptionnels aux Pays-Bas. Sans doute il serait fructueux de sonder l’histoire des réseaux et trajectoires fouriéristes en Hollande (et, pour ce qui est, également celle d’autres pays) de ce point de vue [15]. Comment ces points de contact se sont produits ? Quand, et - question encore plus intéressante - pour quelles raisons ? La Science sociale, c.à.d. une vraie persuasion idéologique, y a-t-il été pour quelque chose ? C’était le cas pour Droinet. Mais il est assez vraisemblable, que des raisons commerciales ou bien personnelles (comme fut le cas pour Considerant en 1839), y ont joué un rôle tout aussi important.


Hans Moors

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Notes

[1Pour l’histoire de la reception du fouriérisme dans la presse néerlandaise : voir H. Moors, « Staartmans en Fantazee. Opvattingen over het fourierisme in Nederland (1840-1850) », Theoretische Geschiedenis, 23 (1996), pp. 392-418.

[2H. Moors, « Réseaux et trajectoires fouriéristes aux Pays-Bas. Quelques réflexions à propos de H.F.L. Droinet », Cahiers Charles Fourier, n° 7 (1996), pp. 69-97, 81-86.

[3Moors, « Réseaux et trajectoires », art. cit., p. 76 ; cependant, cette erreur n’infirme pas l’hypothèse émise, que les débats sur les chemins de fer, très actuels aux Pays-Bas et en Belgique à la fin des années 1830, pourraient avoir inspiré le voyage de Considerant : Voir ibid., p. 72, note 11.

[4À l’époque Considerant séjourna en Belgique, d’où il partit pour La Haye. Archives Générales du Royaume (Bruxelles) : Ministère de la Justice, Police des Étrangers, Dossiers individuels n° 36486 : Le Ministre des Travaux publics aux Ministres de l’Intérieur et d’Affaires Étrangères, le 5 janvier 1839. D’après cette même communication, Considerant aurait eu l’intention de retourner en Belgique entre le 9 et le 16 janvier 1839. Considerant sollicita également un brevet d’invention auprès du gouvernement belge. Ce fut son ami Charles Rogier, gouverneur du province d’Anvers à l’époque, qui lui a aidé d’arranger ses affaires en Belgique. Archives Nationales (Paris) [AN] : Fonds Considerant [FC], 10AS29/1 : 9 février 1839 ; Arrêté Royal, 24 janvier 1839. Cf. Moors, « Réseaux et trajectoires », art.cit., p. 81.

[5Bibliothèque Municipale de Besançon : Acq. 115 II « non datées », V. Considerant à J. Considerant : La Haye, janvier 1839.

[6Jusqu’à la Révolution Belge de 1830, J. Ackersdijck (1790-1861) enseigna à l’Université de Liège ; après il fut rattaché à l’Université d’Utrecht. Moors, « Staartmans en Fantazee », art. cit., pp. 392-393 notes 3, 5, 7. En ce qui concerne la brochure néerlandaise (1841) et la critique d’Ackersdijck, parue dans la revue De Gids, 8, 1 (1844), pp. 609-610 : voir ibid., pp. 401-402 ; Moors, « Réseaux et trajectoires », art. cit., p. 70, note 3, p. 76, note 20 ; et R. Aerts, De letterheren. Liberale cultuur in de negentiende eeuw : het tijdschrift De Gids (Amsterdam, 1997), p. 141. À l’époque, De Gids (1837-) était la revue néerlandaise la plus importante.

[7Voir également Moors, « Réseaux et trajectoires », art. cit., p. 81.

[8Voir V. Considerant, Destinée sociale, I(2 vol., 2e éd. : Paris, 1848), p. 219.

[9AN : FC, 10AS38/6, C.I. Enthoven à V. Considerant, 12/6/1839.

[10AN : FC, 10AS28/7, 20/12/1839. Considerant fit savoir, qu’il eut l’intention de se rendre aux Pays-Bas le 22 ou 23 décembre prochain.

[11Moors, « Réseaux et trajectoires », art. cit., pp. 81-97.

[12Ibid., p. 70, note 3, pp. 78-79 ; Moors, « Staartmans en Fantazee », art. cit., pp. 402-403 ; Aerts, Letterheren, op. cit., pp. 141-143.

[13En 1864, immergé dans ses affaires financières, Mendel s’est retiré de la firme, qui a continué la production, sous la direction de Bour, jusqu’en septembre 1875 : Th. van Tijn, Twintig jaren Amsterdam. De maatschappelijke ontwikkeling van de hoofdstad, van de jaren ‘50 der vorige eeuw tot 1876 (Amsterdam, 1965), pp. 100, 257-258.

[14À partir des années 1860 les vues saint-simoniennes sur la réforme du système bancier, le « crédit mobilier », le développement du réseau ferroviaire, etc. ont attiré l’attention d’un groupe de banquiers et entrepreneurs, pour la plupart d’origine juive, à Amsterdam, qui a profité de ses contacts internationaux pour moderniser le monde financier en Hollande : H.M. Hirschfeld, Het ontstaan van het moderne bankwezen in Nederland (Rotterdam, 1922) ; G. Jacquemyns, Langrand-Dumonceau, promoteur d’une puissance financière catholique (5 vol. : Bruxelles, 1960-1965) ; Van Tijn, Twintig jaren, op. cit., pp. 38-45, 208-216.

[15Cf. H. Desroche, La société festive. Du fouriérisme écrit aux fouriérismes pratiqués (Paris, 1975), pp. 193-298.



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