remonter 

André Vergez  |  mise en ligne : avril 2007

Initiation à la lecture de Charles Fourier






Sur la tombe de Fourier, au cimetière Montmartre, les disciples avaient gravé la formule qui traduit l’intuition fondamentale du Maître : "Les attractions sont proportionnelles aux destinées". Les attractions (c’est le nom que Fourier donne à nos désirs, à nos passions) sont le signe de ce que Dieu attend de nous. Le désir est un "indice de destinée" non pas un simple fait psychologique subjectif mais un signe qui a valeur ontologique et théologique. L’attraction, "le seul interprète connu entre Dieu et l’univers" (Fourier, Œuvres complètes, éditions Anthropos, III, p. 112) est ainsi "boussole de révélation sociale permanente" (III, 278). Immuable depuis la création du monde, l’attraction nous stimule continuellement par des impulsions "aussi invariables en tout temps et en tout lieu que les lumières de la raison sont variables et trompeuses". Ainsi "lorsqu’une volonté est très prononcée, on doit en conclure qu’elle est destin essentiel de l’homme" (III, 324). Nous devons donc, sinon dans la société d’aujourd’hui, qui porte les marques de la "subversion" civilisée, mais très sûrement dans la société harmonienne de demain "nous livrer à toute l’étendue de nos désirs. Ils seront satisfaits puisque nos attractions sont proportionnelles aux destinées (comme en harmonie sidérale, les aires sont proportionnelles au temps)" (III, 344).

Ce théorème de "haut parage" ("les attractions proportionnelle aux destinées") Fourier le propose curieusement en sous-titre, dans les Prolégomènes de la Théorie de l’unité universelle à son chapitre Pivot direct : Thèse de l’immortalité bicomposée (III, 304). Ce que nous promet Fourier ce n’est pas l’immortalité de l’âme simple, ce "rêve" de Platon et de Socrate qui "envoient dans l’autre monde nos âmes sans corps" (II, 178) mais l’immortalité de la personne concrète, âme et corps à la fois. Bien que Fourier utilise volontiers le terme "métempsycose", il tient pour "fable absurde" la doctrine des Brahmines "qui envoient l’âme d’un homme dans le corps d’un moucheron" (III, 236). Car, "l’âme humaine étant de nature harmonienne et différente de celle des bêtes, elle ne peut stationner dans le corps des animaux ; ils ne sont que ... moules partiels, coffres d’âmes simples, réduites à certaines branches de passion et par suite le corps d’un animal est inapplicable à une âme humaine" (III, 329).

Fourier n’est pas davantage le précurseur d’Allan Kardec (Le livre des esprits, 1857). Pour Fourier et contrairement à la doctrine spirite, "nous n’avons pas de communication personnelle avec les défunts" (III, 336). En effet si les "ultramondains pouvaient conférer avec nous" ne nous auraient-ils pas enseigné depuis longtemps à instaurer partout des phalanstères sans attendre la venue au monde du génial Charles Fourier ? En somme la théorie fouriériste de "l’immortalité bicomposée" reprend simplement le dogme catholique de la "résurrection de la chair". Le catéchisme de mon diocèse nous enseigne même, précise Fourier, que "les qualités du corps glorieux dans l’autre monde" seront "l’impassibilité, la clarté, l’agilité, la subtilité". Fourier n’a plus qu’à préciser que "les âmes prendront un corps formé de l’élément aromal qui est incombustible et homogène avec le feu" (II, 179). Si nous avons sur ce point "une conviction suffisante fournie par la religion" (III, 304) la doctrine des destinées générales apporte ici une preuve telle que "les lecteurs croiront à la métempsycose aussi fermement qu’aux vérités mathématiques" (III, 237). Nous désirons tous une nouvelle vie, sans grande certitude peut-être (car les malheureux civilisés se suicideraient - en proportion de 7/8 s’ils étaient sûrs d’obtenir une existence différente) et Dieu n’a sans doute pas voulu que les hommes aient une conviction absolue avant que soient fondés les premiers phalanstères. Quant aux "harmoniens" qui auront joui "de tous les biens de ce monde", "richesse, vigueur, longévité", ils éprouveront naturellement "un violent désir de retour en ce monde". Peut-on imaginer que Dieu ne réalise pas ce désir ? "Or, il est certain selon la première propriété de Dieu qu’il y a économie dans la distribution de l’Attraction, qu’elle est proportionnelle aux destins de chaque espèce d’être, que loin d’être en dose de superflu ou supra-destin elle est en dose d’infra-destin ; il faut en conclure que nous sommes réservés à la métempsycose composée et non pas simple, c’est-à-dire à la renaissance en corps et en lumières. Si l’on se refusait à cette conclusion, ce serait inférer que Dieu distribue les attractions en dose superflue et non en dose proportionnelle aux destinées. Dans ce cas Dieu serait un chef inepte et incapable de diriger le mouvement" (III, 314). L’argument paraît décisif à Fourier. Bien que "l’objet urgent" des recherches de Fourier soit de "s’occuper des affaires de ce monde" et d’organiser la future société harmonienne, ces quelques pages sur l’immortalité "bi-composée", petite "bluette d’annonce" (II, 72) n’en sont pas moins suffisantes "pour que les athées et matérialistes dont fourmille notre siècle fassent abjuration authentique".

Un lecteur attentif de Fourier pourrait observer ici que le Dieu de Fourier n’est pas tout à fait celui de la religion catholique. Notamment, le Dieu de Fourier n’est pas un "pur esprit" comme l’enseigne le catéchisme auquel Fourier se réfère à l’occasion. Le Dieu de Fourier connaît les douze passions fondamentales ; elles sont chez lui en essor permanent. Le Dieu de Fourier ne semble pas avoir la prescience de l’avenir que les théologiens accordent généralement au Créateur. En revanche Fourier lui prête le sens de l’humour. C’est ainsi que Fourier s’interroge sur l’attitude de Dieu à l’égard de Charles Fourier : "Ce petit globule nommé la terre dont l’extrême ineptie nous amuse tant depuis 2500 ans se trouve aujourd’hui dans une passe fort brillante. Un de ses habitants tient le calcul du mouvement tout entier et s’il est goûté de quelques princes ou de quelque homme riche on verra ce petit globule passer subitement à l’harmonie. Mais quel sera, ajoute Dieu, le sort de sa découverte ? Sera-t-elle mise à exécution, ou bien l’inventeur sera-t-il mis à mort ?" Et Charles Fourier ajoute : "j’ai prêté à Dieu ce discours pour faire comprendre qu’il n’a pas connaissance de divers événements particuliers qui sont à naître ; cette ignorance est une jouissance pour lui en ce qu’elle contribue à l’intriguer sur l’issue des chances importantes qui s’ouvrent sur les divers globes" (XII, 679).

Fourier est donc à sa façon un penseur profondément religieux. Certes il n’a rien de commun avec le jansénisme qui marque encore intensément au XIXe siècle la spiritualité française. Beaucoup n’ont pas oublié le mot terrible de Blaise Pascal : "Il faut n’aimer que Dieu et ne haïr que soi". L’anti-naturalisme des jansénistes austères semble à Fourier beaucoup trop pessimiste pour être authentiquement religieux. C’est pour cela qu’il critique par exemple un Traité du mépris de soi-même (titre bien caractéristique) d’un certain R. P. Franchi, paru à Lyon en 1802 : "C’est bien à tort, écrit Fourier, qu’on a pris pour une idée religieuse cette manie de ravaler l’homme passionnel". Ce que condamne Fourier c’est seulement "la fausse piété, ou crainte de Dieu sans amour". Mais c’est comprendre Fourier à rebours que d’écrire comme M. Lehouck : "Fourier représente un moment singulier de la pensée occidentale : il pousse la critique de la religion, élaborée par le mouvement philosophique, jusqu’à ses conséquences extrêmes et logiques, jusqu’au refus de la morale familiale et de la hiérarchie sociale traditionnelle". Fourier déteste le "mouvement philosophique" et n’approuve pas la critique de la religion entreprise au XVIIIe siècle. A plus forte raison, ne désire-t-il pas le pousser plus avant : "Franchement à quoi se réduisent les trophées sociaux conquis depuis Voltaire ? Faut-il en donner le sommaire ? Matérialisme, athéisme, commotions révolutionnaires, politique dévergondée, anti-religieuse..." Fourier déteste l’athéisme des civilisés. Il condamne comme "ordure scientifique" (XII, 557) le Dictionnaire des athées anciens et modernes de Sylvain Maréchal (1790). Les faux dévots et les philosophes "ont déconsidéré la religion et la divinité ; ils ont préparé les voies à l’impiété, aux sectes d’athées, de matérialistes et à toutes les critiques philosophiques et irréligieuses qui déshonorent le XVIIIe siècle".

Notons au passage que Fourier semble rejeter en bloc la philosophie ; ou bien celle-ci se complaît dans des analyses futiles comme les idéologues qui de Condillac à Destutt de Tracy ergotent sur les sensations et les perceptions ; ou bien les philosophes "pygmées législatifs" construisent des constitutions sans tenir compte des attractions données par Dieu, ouvrent les portes aux révolutions et aux violences et mettent l’Europe entière à feu et à sang. C’est donc avant tout la philosophie du XVIIIe siècle que rejette Fourier. Certes cette époque aurait pu être "le bel âge des études". Mais elle a "repoussé le guide naturel, l’esprit religieux qui l’aurait mené au but" (XII, 583).

Fourier quant à lui ne refuserait pas le titre de philosophe s’il n’était si galvaudé : "je serais le seul homme fondé à prendre le titre de philosophe si ce nom n’était déshonoré par l’abus qu’en ont fait les sophistes qui l’appliquent indifféremment aux grands génies comme Newton et aux démagogues tel que Marat" (II, 206).

Fourier en tout cas est un penseur providentialiste : ce monde est voulu par Dieu, il a un sens, nos désirs nous ont été donnés pour nous rendre heureux. Nos "attractions" qui dans la société civilisée semblent être des "tigres déchaînés", nous conduire au désordre et au malheur sont en réalité "proportionnelles à nos destinées". Le bonheur n’est rien d’autre que le plein "essor de toutes les passions" et ce bonheur se réalisera lorsque nous aurons organisé la société selon le "code social divin".

Telle est l’originalité du providentialisme de Fourier. Ce n’est pas la théologie d’un conservateur qui dirait : "Tout est bien" mais la théologie d’un révolutionnaire qui nous invite à changer le monde pour qu’il soit tel que Dieu le veut. On peut sur ce point opposer deux penseurs "naïfs", tous deux partisans d’un finalisme résolu, Bernardin de Saint-Pierre et Fourier. Bernardin de Saint-Pierre disait que le melon était disposé en tranches pour être consommé en famille. Fourier est au contraire frappé par la "tromperie" du melon dont la maturité est si difficile à apprécier quand nous en achetons au marché. C’est l’ironie de Dieu qui s’exerce ainsi ; ces achats malheureux sont une discrète invitation à fonder l’organisation sociétaire où les melons soupesés, sondés et triés par des experts passionnés ne tromperont plus personne. Les melons immangeables seront jetés ; d’autres à peine supérieurs seront donnés aux chats (amateurs de melons selon Fourier). Les meilleurs melons seront répartis, selon leurs qualités aux tables de 1e, de 2e et de 3e classe de la Phalange. Notons que tout le monde mange bien mais que l’inégalité subsiste au phalanstère. Rien de plus ennuyeux que l’égalité contraire à la passion "cabalistique", au goût de la concurrence, au désir d’avoir un peu mieux que son voisin !

Il y a bien, on le voit, un problème métaphysique classique à l’origine de la pensée fouriériste, c’est le problème du mal : Pourquoi tant de désordre et tant de souffrance dans le monde si Dieu est à la fois toute puissance et parfaite bonté ? Dans les Entretiens sur la Métaphysique, Malebranche faisait poser l’objection classique par Ariste de façon saisissante : "Plus de pain et moins d’étoiles !" (Entretiens, XII) Fourier qui n’a pas lu Malebranche reprend la question : "Que nous sert ce vain étalage de la puissance divine, cette fourmilière d’astres qui font la parade au-dessus de nos têtes ? Nous demandons à Dieu le bien-être avant les spectacles. Panem ante circenses !". L’athéisme, dit Fourier, "se fonde sur le triomphe permanent du mal et sur l’immensité des misères humaines" (III, 46). Si Fourier rejette ce qu’il appelle l’athéisme simple, "une opinion hideuse" (III, 270) "une opinion voisine de la démence" (III, 114) il accepte au contraire "l’athéisme composé") ou athéisme "conditionnel " (III, 270) une doctrine que l’on pourrait traduire en ces termes : Dieu n’existerait pas si le monde où nous vivons était maintenant et pour toujours le seul monde possible. Car le monde "civilisé" est un monde subversif, un monde " à rebours" où triomphent le mal et le chaos. Fourier sait fort bien que dans le régime social où il vit "on ne voit rien dans les passions qui tienne de la justesse mathématique. Elles n’offrent au contraire qu’un chaos épouvantable d’iniquité de mensonge et d’horreur". Dans notre société civilisée l’homme fait le malheur de son prochain et finalement le sien propre en cherchant à assouvir ses passions. Dans notre monde "les attractions sont divergentes" et le bonheur des uns passe nécessairement par le malheur des autres. Le bonheur des pères passe par l’oppression des enfants, celui de l’homme par l’asservissement de la femme ; la femme est une victime, mais à son tour elle se venge de l’homme par le mensonge et l’infidélité, source de nouveaux désordres. Fourier souligne le conflit des sexes et des générations aussi bien que le conflit des classes : "Les manufactures prospèrent en raison de l’appauvrissement de l’ouvrier". L’intérêt des consommateurs est en contradiction avec l’intérêt des marchands, la famine fait le bonheur des spéculateurs et les maladies celui du médecin.

L’athéisme est donc en toute logique la philosophie qui convient à la civilisation. "L’irréligion est vice général chez les modernes" (XII, 582). La croyance en Dieu est "anéantie", il ne reste "qu’un simulacre de piété fondé sur l’intrigue et la terreur" (XII, 541-542). Les prières mêmes des civilisés sont tout le contraire d’actions de grâce. Ce sont des revendications, des protestations contre Dieu : "Qu’est-ce que la prière publique sinon un reproche d’improvidence, une malédiction déguisée... Jusqu’à présent les malheurs de la civilisation ne doivent-ils pas exciter cent fois plus de colère contre Dieu que l’aspect des étoile ne peut causer d’admiration ?" (XII, 593).

Le point de vue de Fourier sur la religion peut donc être symétriquement et rigoureusement opposé à celui de Karl Marx. Marx verra dans l’"aliénation religieuse" une illusion de l’homme souffrant. "La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur". C’est la "fleur imaginaire" qui dissimule les chaînes insupportables de la société capitaliste. Aux yeux de Marx, l’homme heureux, citoyen d’une "société sans classes" et d’un Etat sans injustice, l’homme "qui a rejeté les chaînes et cueilli la fleur vivante" serait naturellement athée. Pour Fourier c’est au contraire l’athéisme et les formes dégradées de la religion qui sont liés aux sociétés injustes et douloureuses. Les "harmoniens" sont, tout à l’opposé, des croyants fervents. La "féerie sociétaire" apportera avec elle un grand élan mystique : "De cet océan de délices on verra naître une frénésie d’enthousiasme pour Dieu".

La société harmonienne sera une société pieuse. La société civilisée est tout autre chose, c’est une société qui prêche la morale. Pour Fourier athéisme et moralisme vont de pair.

Qu’est-ce donc que la morale, dont la civilisation fait si grand cas ? La morale - Fourier entend par là la morale du devoir - c’est la lutte contre l’attraction. La morale exige de nous, en général, comme dit Fourier dans son Traité du libre-arbitre que "nous fassions ce qui nous déplaît, que nous ne fassions pas ce qui nous plaît". Le moraliste part en guerre contre nos pulsions, nos désirs spontanés, nos passions. Certes le moraliste recherche ainsi à sa façon l’harmonie. Il nous demande de réprimer nos passions pour ne pas nuire à autrui. Il nous invite à nous sacrifier pour le prochain. Son but ultime est la paix, la fraternité entre les hommes. Mais en ce sens la morale est très exactement une "utopie" c’est-à-dire "le rêve du bien sans moyen d’exécution, sans méthode efficace". Fourier renvoie donc au moraliste le reproche au nom duquel on veut d’ordinaire disqualifier le Phalanstérien. Si la morale est une utopie c’est parce qu’une contradiction mortelle la rend impuissante. Il est paradoxal, en effet, de prétendre assurer la paix publique en demandant à chacun de nous d’être en guerre avec lui-même. La vision morale du monde est une vision tragique ou comme dit Fourier "divergente, dysharmonique" de la condition humaine. Dans la vie morale l’homme se trouve sans cesse en conflit avec lui-même donc en conflit avec Dieu, auteur de notre nature, de nos pulsions, de nos passions : "Du moment où nous voulons réprimer une seule passion nous faisons un acte d’insurrection et l’hostilité contre Dieu. Nous l’accusons par le fait d’imbécillité pour l’avoir créée" (VII, 451). L’idée de providence, de finalité naturelle se trouve travestie et trahie dans la notion monstrueuse de devoir. Si, en effet, l’invitation à accomplir notre destinée se présente sous la forme sévère et douloureuse d’un impératif moral c’est que l’obligation de réaliser une fin suppose un défaut préalable de finalité spontanée, une "lacune de providence". Le devoir suppose à sa source une sorte de faille ontologique qui tout à la fois rend son accomplissement incertain et son fondement énigmatique. La répression de nos impulsions, réclamée par le moraliste "suppose Dieu un mécanicien absurde s’il a placé dans nos âmes des ressorts et des pièces dont il faut entraver le jeu".

Si la vie morale, c’est-à-dire la répression de l’attraction et la soumission douloureuse au "devoir" était vraiment notre destinée, voulue par Dieu, alors il faudrait dire que Dieu est aussi en conflit avec lui-même. Dieu en effet a "adopté le libre essor pour toute la nature" soit pour les astres qui gravitent en toute liberté, soit pour les animaux qui ne cèdent qu’à l’attraction et peuvent cependant former des sociétés organisées comme les castors ou les abeilles. La découverte de l’attraction, dans les mouvements matériels, par Newton doit servir de "boussole d’analogie" pour comprendre tous les mouvements de l’univers : "Quand Newton eut découvert que les mondes s’organisaient par attraction, quand on observait d’autre part que de petits insectes comme les abeilles, organisaient une harmonie sociale par l’effet de l’attraction, on pouvait soupçonner que si l’attraction fait organiser en harmonie les insectes et les globes, elle pourrait aussi bien conduire les humains à l’harmonie sociale". Le premier ouvrage de Fourier La théorie des quatre mouvements et des destinées générales posait déjà cette question fondamentale. Pourquoi les trois mouvements matériel, organique, instinctuel auraient-ils pour ressort commun l’attraction, tandis que le quatrième mouvement, c’est-à-dire celui qui concerne la vie sociale de l’humanité serait régi par la contrainte ? Dans les oeuvres suivantes de Fourier les quatre mouvements deviennent cinq. Car il faut ajouter aux premiers, le mouvement aromal. Les arômes sont des émissions des astres ; l’arôme lumineux est le seul visible à nos yeux mais "la grande aire planétaire est toute sillonnée de colonnes d’arômes qui les traversent de toute part et s’y croisent comme boulets sur le champ de bataille". Notons que Fourier ignore la révolution scientifique du XVIIe siècle. Pour lui comme pour Platon les astres sont des êtres divins et la découverte newtonienne est interprétée dans un sens psychologique : attraction signifie désir. La révolution phalanstérienne consiste à inventer une société où instincts et institutions ne sont plus en conflit mais en constante harmonie. La phalange est un gros village de dix-huit cents habitants où chacun et chacune exercent en alternance (pour satisfaire à la passion dite "papillonne") divers métiers : Fourier nous parle surtout des vergers et de l’horticulture : "Vingt groupes cultivant vingt sortes de roses forment une série de rosistes quant au genre et de blanc-rosistes, jaune-rosistes, mousse-rosistes quant aux espèces" (II, 142).

Il est remarquable que Fourier ne parle guère des manufactures et du travail industriel. Dieu n’a donné que "peu d’attraction pour le travail manufacturier" tandis qu’il créait "des amorces agricoles en dose illimitée". Fourier fut longtemps étonné de ce trait en apparence "inconséquent, contradictoire avec les besoins". Mais dès 1823 il avait trouvé la solution : "Peu à peu j’entrevis que, selon le principe des attractions proportionnelles aux destinées, Dieu avait dû restreindre l’appât de fabrication en raison de l’excellence des produits de l’industrie sociétaire qui élève tout objet manufacturé à l’extrême perfection de sorte que le mobilier et le vêtement atteignent à une prodigieuse durée, deviennent éternels " (IV, 209). Dans ces conditions on ne s’étonnera pas que l’organisation phalanstérienne "assure une économie annuelle de 400 milliards (francs-or 1823) sur les vêtements" (IV, 210).

Fourier donne de multiples exemples mais ne propose jamais l’étude complète, l’analyse exhaustive de la société future. "En fautes graves", reconnaît-il "on peut me reprocher l’omission de communiquer le plan général" (II, 111). C’est pourquoi on ne saurait fonder le phalanstère en son absence. Bien que parfois Fourier promette d’instruire complètement le capitaliste fondateur en une dizaine de leçons particulières, le plus souvent il prévient qu’après sa mort rien ne sera possible : "Le monde aura été fort dupe de ne pas profiter de mon existence pour se faire communiquer tout l’ensemble du calcul du mouvement, dont je suis le seul possesseur et dont après moi on regrettera inutilement la perte. Je ne serai pas remplacé dans cette branche d’instinct scientifique. Après ma mort cent savants qui essaieront de dépecer mon ouvrage échoueront toute leur vie sur cent problèmes dont je tiens la solution et ne parviendront pas sans moi à expliquer l’immense grimoire du mouvement" (II, 166).

Notre propos n’est pas ici de dire ce que Fourier n’a pas dit, mais seulement de rappeler la philosophie générale qui l’a inspiré. Il est remarquable que Fourier, à la fin de sa vie, est resté silencieux sur les textes de ses premiers disciples à une seule exception près : deux ans avant sa mort, dans le premier volume de La fausse industrie, Fourier fait l’éloge sans réserve d’un ouvrage de Clarisse Vigoureux, Parole de providence. Dans ce texte, Madame Vigoureux montre que Lamennais dans les Paroles d’un croyant n’est qu’un demi-croyant. Pourquoi "poser des bornes à la Providence", pourquoi lutter contre les passions et prêcher la résignation, quant on est un vrai croyant, qu’on est convaincu que la Providence divine nous a prédestinés à un bonheur total ? Et Fourier nous invite expressément à lire le chapitre XVI de la brochure de Clarisse Vigoureux : Le Dieu de Lamennais exige des femmes patience et résignation et semble admettre "l’asservissement comme condition de leur nature" (VIII,170-172). C’est là parler de Dieu comme s’il s’agissait en "duplicité de système" alors que l’Unité divine implique la complète harmonie entre les destinées féminines et masculines. Providence et destinée sont en tout cas les maîtres mots de la doctrine fouriériste. Les fouriéristes du XXe siècle qui sont d’ordinaire révolutionnaires et athées oublient trop souvent ces fondements religieux de l’oeuvre du Maître. Ils oublient aussi ce qu’implique le terme-clef attraction. Le XXe siècle imagine mal une révolution sans violence. La fondation phalanstérienne, le "canton d’essai" fait appel à dix-huit cents volontaires, différents par l’âge, le sexe, la fortune, le caractère : La règle est une participation inégalitaire aux bénéfices. On est rémunéré à la fois selon son travail, son talent et le capital qu’on aura placé dans l’entreprise. Et comment passer du canton d’essai à la révolution universelle ? Ici encore c’est l’attraction qui joue. La phalange d’essai exercera un irrésistible rayonnement. Les visiteurs (payants) viendront par milliers : "Le premier canton fera... l’effet d’une étincelle dans un magasin à poudre... Au bout de cinq ans le globe entier sera organisé" (III, 72). Jamais de destruction ni de violence. Certes Fourier dira par exemple que les bibliothèques civilisées "ne sont qu’un dépôt humiliant de contradictions et d’erreurs". M. René Schérer ajoute : "Courageusement Fourier propose de brûler les livres" (Fourier, par René Schérer, Seghers, 1970, p. 22). Ce dont cet excellent M. Schérer le félicite. Bien entendu ce n’est pas du tout ce que dit Fourier. Fourier a l’esprit moins destructeur et plus humoriste que M. Scherer : "Dès la fondation de l’état sociétaire, les ouvrages philosophiques les plus notoires seront réimprimés à plusieurs millions d’exemplaires" (II, 22).

Les livres d’avant le phalanstère resteront à titre de "classiques littéraires, monuments plaisants de l’enfance de l’esprit humain, cacographies sociales" (II, 22). Pourquoi brûler ces "monuments burlesques" dont la réédition fera la fortune des auteurs d’introduction et des libraires ? Car ces "recueils d’absurdités scientifiques" se vendront aisément à "très haut prix eu égard à l’énormité et à l’infinité de sottises qu’on y signalera pour l’amusement du globe" (II, 23). Fourier estime que les ouvrages les plus notoires se vendront à six millions d’exemplaires, il calcule le bénéfice de l’éditeur, du libraire, et du "glossaire" ; nous sommes en tout cas bien loin du bûcher, style inquisiteur ou garde rouge : ce n’est pas la destruction des livres mais - titre même de la note de Fourier - la métempsycose des bouquins !

Ce qui caractérise au premier chef l’oeuvre fouriériste - et c’est là que Fourier quoiqu’il en dise est un philosophe - c’est l’esprit de système, l’exigence d’une cohérence absolue. Cela mène Fourier bien loin, jusqu’aux confins du délire, quoiqu’il ne soit pas aisé de distinguer ce qui dans la pensée de l’Harmonien est délire, humour ou poésie.

Nous avons dit que la société phalanstérienne - fruit de la "science religieuse et sociale" - se voulait solution définitive au problème du mal. Il s’agit de mettre tous les "ressorts" passionnels sur la table et de refaire une société où des passions dangereuses en civilisation soient "ressorts" d’action productive et de plaisirs pour tous. Le monde futur sera alors le monde que Dieu a voulu, avec les passions qu’il nous a données : Le problème est résolu si Fourier a découvert le "code social divin".

Mais le mal dans le monde ne se réduit pas aux désordres sociaux de nos organisations subversives. Que dire du mal cosmique, des tremblements de terre, des inondations, des maladies et de tout ce "mobilier d’ordures" que constituent les animaux nuisibles, petits insectes répugnants ou grands fauves terrifiants ? "Qu’est- ce que l’enfer dans sa furie pouvait inventer de pire que le serpent à sonnettes, la punaise, les légions d’insectes et reptiles, les monstres marins, la rage, la lèpre, la vénérienne, la goutte et tant de venins morbifiques imaginés pour tourmenter l’homme et faire de ce globe un enfer anticipé ?" (I, 39).

A ce problème Fourier esquisse une double réponse : d’abord les horreurs de la création expriment symboliquement les désordres de nos passions dans les périodes pré-harmoniennes. Les "130 serpents sont l’image des légions de calomniateurs", la maladie de la pierre est l’image du matérialisme et de l’athéisme des civilisés (II, 216) "l’une des plus terribles calamités du monde social". Toute la nature est ainsi remplie d’oracles hiéroglyphiques "que Fourier pense être le premier à déchiffrer. Pour ne citer que deux exemples pittoresques, la girafe symbolise le philosophe dans la civilisation et le canard est l’analogie hiéroglyphique du mari dans le ménage civilisé. Le cou allongé de la girafe est l’image de l’effort entrepris par le philosophe pour surmonter l’erreur. Mais on ne peut atteler la girafe, ni la charger, ici encore il y a analogie, puisque la vérité en civilisation est inutilisable ; le bois de la girafe est "tranché à la racine" car en civilisation la vérité ne peut avoir d’essor ("le ciseau de Dieu symbolise ici le ciseau de l’Autorité et de l’opinion". Et le canard ? "C’est l’emblème du mari subjugué, ensorcelé, ne voyant que par les yeux de sa femme. Aussi la nature lui a-t-elle fait don d’une extinction de voix, image de ces maris qui n’ont pas le droit de parler contre l’opinion de leur femme. La cane au contraire est une criarde impitoyable, comme le sont les ménagères acariâtres... C’est d’ordinaire par l’industrie qu’une femme captive un mari et se rend précieuse à ses yeux. Aussi la cane porte-t-elle les couleurs du travail, le gris terreux ; tandis que le mâle est bien moiré, cossument vêtu, par analogie au mari subjugué que l’épouse laborieuse dégage de tous soins de ménage et qu’elle sait choyer et dorloter pour établir son autorité. Un tel mari est heureux dans son illusion ; aussi la tête du canard mâle est-elle baignée dans l’illusion ou couleur verte. Mais c’est une illusion fondée sur la fausseté, sur les préventions d’amour et de fidélité ; et par analogie, ce vert est partout encadré dans le noir, couleur de la fausseté" (II, 213).

Il faut bien comprendre aussi que l’instauration de la société phalanstérienne incitera Dieu à opérer de nouvelles créations qui seront l’image des passions heureuses de la société harmonienne. Tandis que "les sociétés subversives" compriment le tempérament de la nature, la contraignent à produire analogiquement des créatures immondes ou ridicules, la révolution phalanstérienne entraînera au nom du même principe, la création divine d’un "mobilier nouveau" accordé à une organisation sociale harmonieuse. Les nouvelles créations surgiront "cinq ans" (IV, 255) après les premiers phalanstères, "l’anti-phoque ou cheval marin pour conduire nos pêcheurs et promeneurs avec la rapidité de l’hirondelle ; l’anti-requin pour aider au placement des filets et aller traquer, amener le poisson ; l’anti-baleine pour s’attacher au vaisseau dans les temps calmes qu’on choisira en été pour les parties de plaisir et de pêche maritime. Elles seront fréquentes lorsque la mer sera purgée de sa saveur infecte et de ses immondes créatures telles que le requin et autres ennemis de l’homme" (VIII, 163). Sur terre et au nom du même principe, Dieu ne manquera pas de créer "l’anti-lion, serviteur incomparable, dix- huit pieds de long du museau au coccis, capable de porter sept hommes à la file à dix lieues à l’heure, d’un galop très doux, élastique et rasant terre".

La philosophie de Fourier représente un monument unique dans l’histoire de la pensée. Rien de plus moderne à certains égards que la révolution phalanstérienne. Ses analyses de l’attraction préfigurent la psychanalyse, la pédagogie contemporaine, la poésie surréaliste. Ses idées sociales avec les thèmes du minimum garanti, de l’accession des femmes à toutes les activités, de l’orientation professionnelle sont tout à fait actuelles. Mais la métaphysique qui fonde cette pensée paraîtra à beaucoup archaïque. La notion de destinée (sans laquelle le fouriérisme n’a pas de signification) suppose une foi en Dieu qui sous cette forme extrême, systématique et volontairement puérile est sans exemple chez les théologiens et les philosophes. Comment peut-on être à la fois aussi réactionnaire et aussi novateur ? En ce sens, pour l’historien des idées le fouriérisme est en même temps une énigme et un défi.

André Vergez



André Vergez

André Vergez (décédé en 2006), était professeur de philosophie à l’université de Franche-Comté, grand connaisseur de Fourier (entre autres), indéfectible soutien pour l’Association d’études fouriéristes ; il a notamment publié un Fourier en 1969.


Les autres articles de André Vergez

 . 

 . 

 .