retour au sommaire

FOURIER Charles : Vers une enfance majeure (2006)

Paris, La Fabrique, 2006, textes réunis et présentés par René Schérer


Laurence Bouchet , Louis Ucciani  |  2006 / n° 17 |  décembre 2006



Index

Notions : Education

Pour citer ce document

BOUCHET Laurence, UCCIANI Louis , « FOURIER Charles : Vers une enfance majeure (2006)  », Cahiers Charles Fourier , 2006 / n° 17 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article365 (consulté le 16 octobre 2017).

Texte intégral

Ce n’est pas le moindre des mérites de Schérer de repérer combien en cette période de mépris porté sur la jeunesse, de faillite de l’éducation « civilisée » et d’abandon, les textes de Fourier peuvent devenir des balises correctrices. Il y a notamment ceci qui renvoie au statut de l’individu chez Fourier et dont Schérer donne l’expression suivante : « L’enfant de Fourier, n’est jamais ni enfant de famille ou de parents, ni enfant d’école. » [p. 17] Pour Fourier en effet nous sommes enfants, adultes, vieillards, tous inscrits dans une équivalence qui exclut toute logique hiérarchique. Famille, parentalité et école ne sont que les voies offertes par la civilisation en vue de sa reproduction. Chez Fourier le monde d’Harmonie en établissant une horizontalité évacue la hiérarchie du maître. Mais en même temps disparaît avec elle la singularité du sujet-citoyen. En fait, devient claire cette vérité que la civilisation est cette structure de gestion des gens qui pose entre les gens et elle la société. Celle-ci agit alors comme médiation coupant les gens de leurs aspirations et leur donnant comme substitut la carotte sociale. L’enfance devient le moment où la société s’impose, mais aussi celui où elle est le plus manifestement interrogée. Schérer insiste sur la particularité de l’éducation en Harmonie qui, prenant à revers ce que la Civilisation impose, s’écrit comme « dé-pédagogisation », « dé-familiarisation » et « dé-psychologisation ». Tout se passe comme si Fourier avait anticipé les travers d’une éducation sociale. Le travail de Schérer qui, depuis l’Emile perverti, parcourt avec perspicacité le problème de l’éducation, trouve ici encore une expression remarquable. Les textes de Fourier utilisés proviennent des manuscrits publiés par La Phalange en 1851 et 1852. Difficilement trouvables aujourd’hui, ils montrent comment l’aspect visionnaire de Fourier anticipait les travers futurs de la civilisation.

Louis Ucciani


Dans le feu de l’actualité avec en arrière-fond le souvenir des émeutes des banlieues de novembre 2005 et la sensation qu’elles couvent encore aujourd’hui, toutes prêtes à rejaillir à la première étincelle, avec les vives discussions qui reprennent sur l’éducation et les méthodes d’apprentissage, avec les injonctions ministérielles du retour à l’autorité des maîtres, à la note de comportement, avec la volonté de repérer déviances dès l’âge de trois ans, le lecteur soucieux de comprendre le monde dans lequel nous vivons tirera grand profit à lire ces textes de Fourier à la fois décalés et actuels.

L’éducation, c’est le fil qu’a choisi de suivre René Schérer pour nous guider jusqu’au cœur de la pensée de Fourier, semblable à une toile bigarrée où tout se tient. On connaît le rôle important que Fourier attribuait aux enfants, beaucoup plus aptes à laisser s’exprimer les lois de l’attraction que les adultes civilisés pris dans leurs vieilles habitudes d’inhibition, de frustration, d’amertume et de mensonge. On pouvait lire surtout jusqu’ici les écrits de Fourier sur l’éducation, la Théorie des quatre mouvements, le Traité de l’association domestique et agricole, le Nouveau Monde industriel. Mais René Schérer nous propose un ensemble de textes moins connus car extraits des publications de la revue La Phalange en 1852 et du tome X des éditions Anthropos (1966). Trois idées directrices ont guidé ses choix : l’émancipation de l’enfant qui n’est pas un « mineur » chez Fourier, la recherche du plaisir comme principe d’attraction et le rôle des séries dans le développement des passions. Dès les premières pages on retrouve le ton de Fourier et on rit beaucoup ; son ironie mordante et décoiffante s’adresse aux philosophes, aux maîtres, aux pères. La verve dont il est capable nous laisse admiratifs devant la vigueur de l’enfance. Impossible de ne pas le citer ici : « Il n’y a point d’enfants paresseux, même en Civilisation. Tous sont des travailleurs infatigables quand la fantaisie leur en prend. Voyez-les dans leurs nobles expéditions qu’ils appellent des farces, quand ils vont casser des vitres, tirer des sonnettes, démolir un mur, arracher des palissades, etc. Ils travaillent comme des maniaques. Eh ! quel est celui qui s’y prote avec le plus d’ardeur ? C’est le plus petit tout fier d’être admis à faire des farces avec de plus grands que lui. En pareils cas ces diablotins bravent les frimas et les fatigues et les dangers (ce qui serait un supplice s’ils étaient ordonnés par le père) pour travailler car cette prétendue farce est un véritable travail. ».

René Schérer a fait précéder la parution de ces textes de Fourier d’un « pré-ambule » : « l’échec d’une mainmise ». Il y propose une analyse ancrée dans notre actualité et montre que la lecture de Fourier pourrait nous aider à mieux nous y orienter. Pourquoi ne parvenons plus à comprendre notre jeunesse ? Pourquoi les réformes de l’éducation qui se succèdent ne débouchent-elles sur aucun résultat ? La réponse de Schérer pourrait surprendre : c’est peut-être parce que nous vivons dans une société utopiste. Utopiste ?! Oui, utopiste, au sens où elle cherche à imposer aux enfants ce qui s’oppose à leur nature, au sens où elle s’acharne dans ses idées sans tenir compte de la réalité. Elle rêve de faire de ses enfants des moutons dociles et le résultat est affligeant car elle aboutit à la formation de « sauvageons » d’aucun diraient de la « caille-ra » « qui sans crainte des châtiments, finirait par se donner le délassement de Néron, incendier une ville ». Si donc Fourier peut être qualifié d’utopiste c’est pour une tout autre raison : visionnaire, il conçoit la possibilité d’un monde harmonieux mais son utopie est ancrée dans l’exigence du réel.

La violence n’est pas de nature, l’enfant ne naît pas violent, il le devient. La différence avec Rousseau ? Chez Fourier il n’est pas question de concevoir un homme qui ne soit pas d’emblée social. Chaque individu n’est pas un être fermé sur lui-même mais la possibilité d’une mise en relation. Tout dépend donc de la de la manière dont se produisent ces mises en relation au sein des groupes. En civilisation : la famille et l’école ou règnent la hiérarchie par le père et le maître conduisent à l’aliénation du mineur. L’éducation devient alors lieu de soumission par l’attitude passive qu’elle impose, par le modèle de la compétition qui ne favorise nullement la réflexion. Le rapport frontal et vertical conduit à vouloir fabriquer chaque individu sur le même modèle. Or il est une éducation sans maître qui émancipe (Le maître ignorant de Jacques Rancière est très éclairant sur ce thème), une éducation pour laquelle il n’existe pas de mineur et de majeur. Une éducation par l’émulation horizontale où chacun peut développer, en étant reconnu des autres, les aptitudes qui sont les siennes. Le texte de René Schérer nous donne matière à penser par les évidences qu’il remet en question : Pourquoi les enfants devraient-ils être considérés comme mineurs ? Pourquoi ne travailleraient-ils pas en gagnant un salaire ? Pourquoi ne seraient-ils pas de bons modèles pour nous adultes dans l’énergie qu’ils savent mettre aux tâches qu’ils entreprennent ?
Pour terminer, même si René Schérer se méfie beaucoup des pédagogues, on peut être tenté de retrouver, indirectement, certaines analyses de Fourier chez Célestin Freinet selon qui l’enfant est tout sauf un mineur et ne peut s’émanciper sous le joug d’un maître. Pour Freinet l’enfant n’apprend pas dans la passive écoute imposée du maître mais selon son initiative et ses goûts. C’est le groupe qui favorise l’émulation et la reconnaissance de chacun par la mise en place du travail coopératif. Quand on lit le texte suivant, distribué lors des manifestations anti-CPE du printemps 2006 (cité dans le n°13 de N’autre école, revue de la Fédération CNT des travailleurs de l’éducation) on se dit que ces textes de Fourier regroupés par Schérer sont urgent à lire :

« Qu’as-tu fait au lycée ? Ingurgité les causes de la guerre de 14, la structure de l’ADN ou du prétérit...Tu t’es assis. Tu t’es tu. Tu as écouté les explications. Tu as écrit ce qu’on te disait d’écrire. Tu as écouté. Tu as répété. Tu n’as pas compris ; on t’a expliqué de nouveau. Tu as levé la main pour répondre à la question. Tu as demandé à ton voisin. Tu t’es fait punir. Ou bien engueuler. Le « maître » t’a grondé ou il est venu t’aider. Tu as répété, bien comme te l’a dit le maître. Tu as fait un contrôle. Tu as fait deux contrôles. On t’a rendu un autre contrôle. On t’a prévenu du prochain contrôle. Depuis que tu es à l’école tu as fait plus de 1000 contrôles [...]. La dose d’évaluation qui t’a irradié t’a inoculé malgré toi, l’esprit de concurrence, de compétition qui sont au fondement des valeurs libérales ; la compétition qui fait moins bien apprendre. Mais tu n’es pas à l’école seulement pour apprendre ! »

Laurence Bouchet


Laurence Bouchet
Louis Ucciani

Laurence Bouchet

Professeur de philosophie, elle a en particulier travaillé sur André Breton. Elle a écrit plusieurs articles dans les Cahiers Charles Fourier. Elle vit et travaille à la campagne (au bord du lac de Saint-Point).


Les autres articles de Laurence Bouchet

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


Les autres articles de Louis Ucciani





 . 

 . 

 .