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Thomas Bouchet  |  mise en ligne : juillet 2006

A table ! La gastrosophie de Fourier


Le Nouveau Monde amoureux, lisible depuis quarante ans seulement, est un texte à découvrir pour réfléchir, pour sourire aussi. Un texte probablement inépuisable... Fourier, déchaîné, ouvre des brèches dans le langage, dans les systèmes de représentation du corps, dans les conditions même de la vie en société. Il place ses festins en écart absolu avec les « triomphes pygmées gastronomiques » qui ont cours en Civilisation. Il s’en prend aux pouvoirs constitués : l’Eglise, l’armée sont ici tournées en ridicule. La gastrosophie, haute sagesse, fait des prodiges ; les convives mangent, boivent, conversent, circulent de table en table et retirent de tout cela un plaisir immense. En conviant Pantagruel à son festin d’Harmonie, il montre ce que peut être une utopie-mouvement.





« Pendant la séance du concile on préludait de toute part ; les uns par des punchs cordiaux et salaisons, les autres par des potages délayant limonades et orangeades. Enfin le signal est donné à l’heure par une 1ère bordée de 600.000 petits pâtés. Les 300.000 convives s’arment de 300.000 bouteilles de vin mousseux de la côte du Tigre. On ébranle tous les bouchons et au moment où la tour de Babylone fait signe de feu d’armée les 300.000 bouchons partent à la fois et leur pétarade immense retentit avec fracas dans les antres des montagnes voisines. On s’assoit, on attaque de toutes parts le majestueux édifice et toutes les légions font des prodiges d’appétit. On remarque, par-dessus tout, le magnanime Pantagruel, grand [illisible] de la croisade et pour le plus fort mangeur du globe.
Après la première fougue apaisée, la conversation s’établit sur la sagesse ou gastronomie et chacun admire la profondeur, l’érudition des jeunes croisés, leur dissertation judicieuse sur les mets et les vins, la finesse de leurs critiques sur les apprêts des cuisiniers d’Orient. Les vétérans des corps sybillins déclarent qu’ils croient voir en eux non pas des élèves mais des Nestors de sagesse, des colonnes de la vraie philosophie et que les nations les plus célèbres ont sujet de s’alarmer si toute la jeunesse des 5 empires latins égale la perfection qui brille dans cette croisade de savetiers philosophes.
Entre-temps on a servi outre la 1e bordée 120.000 petits pâtés qui ont été l’objet des plus savants débats comme centre de la ligne d’attaque et, le premier acte étant fini, tous les convives se lèvent un instant pour faciliter le changement de service tandis que les tables se couvrent de desserts et de pièces légères
Sur ces entrefaites on voit arriver une nuée de petites hordes (12 hordes) du voisinage qui se sont réunies pour venir saluer le magnanime Pantagruel Archi [illisible] de [blanc] d’Europe et désigné par les sacripans de tous les empires pour être promu l’année suivante au rang de Proto [illisible] suprême de l’Argot du globe. Les petites hordes, après avoir offert à Pantagruel la couronne de chêne, démasquent un brillant monument qu’entourait leur cavalerie et dont ils font présent à la croisade. Ce sont deux croquantes énormes, représentant fidèlement l’ancien temple de Jérusalem avec les tours et fortifications. On conduit l’une des deux croquantes sur un tertre du voisinage préparé à cet effet et l’on pointe contre elle 4 pieux de petite artillerie qui la font voler en éclat. Les débris de la forteresse recueillis avec soin sont servis aux chefs de la croisade et aux tables voisines de là. La seconde reste pour être exposée aux regards des armées avant d’être mangée. Les petites hordes se rendent à une table qui leur est préparée et où elles reçoivent les visites successives de divers coeres et coeresses de la croisade à qui elles annoncent pour le lendemain une visite générale des petites hordes de la province. Je dis les visites successives quid [sic] en harmonie on réserve dans toutes les tables des places de parcoureurs qui s’asseoient un instant et font place à d’autres sans se croire comme chez nous prisonniers à table pour s’y être assis. Nous nous moquons de la civilité [blanc] des chinois, la nôtre n’est guère moins gênante. »

Charles Fourier, Le Nouveau Monde amoureux [posth.]
Edition établie par Simone Debout, éditions Anthropos, 1967, page 370




Thomas Bouchet

Thomas Bouchet

Thomas Bouchet est maître de conférences en histoire à l’université de Bourgogne (Dijon). Il travaille ces temps-ci sur Fourier et l’Ecole sociétaire, sur les relations entre socialisme et sensualité, sur l’histoire des insurrections au XIXe siècle.


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Pour citer ce document

BOUCHET Thomas, « A table ! La gastrosophie de Fourier  » , charlesfourier.fr , rubrique « Fourier en VO » , juillet 2006, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article340 (consulté le 22 août 2017).



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