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Un inédit de Charles Fourier à l’Abbé Lamennais

Gaston Bordet  |  1990 / n° 1 |  décembre 1990



Index

Personnes : Capelle, Baron - Estignard, Alexandre - Lamennais, Abbé - Le Guillou, Louis - Lehouck, Emile - Montalembert - Pellarin, Charles - Saint-Simon (de), Claude-Henri - Vergez, André

Pour citer ce document

BORDET Gaston , « Un inédit de Charles Fourier à l’Abbé Lamennais  », Cahiers Charles Fourier , 1990 / n° 1 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article3 (consulté le 17 novembre 2017).

Texte intégral

Voici un texte inédit de Fourier. C’est une lettre à Lamennais du 1er juin 1831, que j’ai trouvée en 1973 dans les papiers Montalembert qui se trouvent au château d’Ecotay, près de Montbrison dans la Loire (dossier Agence générale pour la Défense de la liberté religieuse). Photocopie de ce texte a été donnée au musée Granvelle pour la salle des socialistes comtois.

En 1831, Lamennais est rédacteur en chef du célèbre journal L’Avenir, qui a pris pour devise « Dieu et la Liberté ». Ce journal qui se fait le porte-parole du catholicisme libéral, choque et indispose les milieux conservateurs et royalistes français et européens (en particulier il déclenche la colère de Metternich), mais il rencontre une audience considérable dans la jeunesse et parmi les intellectuels, les artistes et les libéraux. Son existence et son audience constituent l’un des événements majeurs du mouvement des idées au XIXe siècle. Qu’un prêtre, au début de la monarchie de Juillet, revendique la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la suppression du budget des cultes, l’élection des évêques, qu’il lance des souscriptions pour les insurgés polonais, pour les Irlandais, qu’il se fasse le défenseur des nationalités opprimées, des libertés entravées, tout cela a eu un retentissement considérable. On comprend dès lors que Fourier, beaucoup plus au courant de l’actualité politique qu’on ne le prétend habituellement, s’adresse à Lamennais pour que son journal diffuse un appel à souscription qui ne manquerait pas d’avoir une grande audience auprès du clergé.

Ce texte est intéressant pour plusieurs raisons.

Premièrement, Fourier veut faire connaître ses idées et notamment veut que son livre Le nouveau monde industriel publié en 1829 à Besançon, connaisse un plus grand succès que celui obtenu en 1822 par L’association domestique agricole qui avait été pour lui fort décevant.

Deuxièmement, Fourier est inquiet du succès grandissant des théories des autres réformateurs sociaux, en particulier de celles de Saint-Simon et d’Owen, et c’est en 1831 qu’il écrit son pamphlet Pièges et charlatanisme des deux sectes Saint-Simon et Owen.

Troisièmement, c’est pour faire connaître son livre Le nouveau monde industriel et pour riposter aux autres théoriciens rivaux qu’il mène campagne auprès de nombreux directeurs de journaux. La lettre à Lamennais, rédacteur en chef de l’Avenir, quotidien de grande renommée, illustre bien l’état d’esprit et la stratégie de Fourier. Alexandre Estignard, parent proche de Fourier, suivant sans doute Pellarin, écrit le passage suivant qui montre que Charles Fourier aurait été poussé dans ces démarches par ses amis, mais qu’il était sceptique quant au résultat : « Cédant aux sollicitations de Muiron et sans espoir d’être écouté, il [Ch. Fourier] consentait à faire des démarches auprès des directeurs de quelques grands journaux de Paris ; et il les trouvait froids et indifférents, quand ils n’étaient pas hostiles. »

Quatrièmement, on ne trouve pas trace de réponse de Lamennais à Fourier dans la Correspondance générale de Lamennais publiée par Louis le Guillou. Cependant, dans cette même correspondance, une lettre de Montalembert à Lamennais contient le passage suivant : « Monsieur Fourier qui, avec son phalanstère, aspire à se substituer au Saint Simonisme exposait, il y a quelques temps, son système dans une assemblée d’ouvriers. Tout-à-coup l’un d’eux se lève et lui dit : « Monsieur, je vois une objection invincible à votre système. C’est qu’il ne donne aucune garantie à la moralité ! » Monsieur Fourier resta ébahi et chercha à prouver qu’il ne devait pas s’occuper de moralité, mais seulement de sociabilité... » [1]

Cinquièmement, cette lettre et le Livret auquel il est fait allusion reprennent le passage du Nouveau monde industriel sur le quadruple produit [2] et annoncent par bien des aspects le futur volume La fausse industrie morcelée, répugnante, mensongère, et l’antidote, l’industrie naturelle, combinée, attrayante, véridique, donnant quadruple produit qui parut en 1835-1836, et dont André Vergez a dit « qu’il est peut-être le chef d’œuvre de Fourier ».

Le Livret ne figure pas dans les Œuvres de Charles Fourier en 12 volumes publiées par les éditions Anthropos.


A Monsieur l’abbé de La Mennais, rédacteur de L’Avenir

Paris, le 1er juin 1831.

Monsieur,

Vous n’approuvez sans doute pas l’indifférence en matière de schisme puisque vous l’attaquez en matière de religion [3]. Or il me semble que le clergé en France est beaucoup trop insouciant sur le progrès des schismes Simoniens et autres et dont le plus dangereux est le Simonien (Livret) [4].

On peut l’anéantir par le ridicule, en donnant au monde le bien qu’il promet, la vraie association en industrie agricole et domestique. Le clergé de France peut faire cette épreuve avec la plus grand facilité en stimulant les familles riches qui d’ailleurs seront assez amorcées par l’appât du gain.

Votre journal pourrait, soit par lui seul, soit avec le concours de deux ou trois autres se mettre à la tête de la souscription de six millions qu’exige l’essai en basse échelle régulière.

J’ai dit au livret qu’il y a sur cet essai quatre-vingt millions à gagner, je m’engage à en donner les preuves irrévocables.

L’entreprise serait faite sans délai, du moment où un personnage supérieur comme le grand aumônier ou l’archevêque de Paris, opinerait dubitativement pour l’examen en se fondant sur le pis aller (Livret 20).

Cet examen n’exige qu’une séance d’une heure, on peut négliger la théorie classique donnée aux 360 pages n° 57 à 417 du traité et en se bornant au talent de la méthode familière et expérimentale que je n’ai pas encore publiée.

Le baron Capelle [5] avait reconnu par lettre du 24 juillet 1830, la nécessité du mécanisme sociétaire et de son quadruple produit pour fournir au service des travaux publics et garantir les gouvernements du chômage des ateliers ainsi que des séditions qui en sont la suite, Monsieur Capelle avait promis un examen très attentif de cette affaire, mais trois jours après survint l’événement du 27 juillet.

Si le clergé de Paris inclinait pour cette opération qui le délivrerait du schisme simonien, il pourrait par un commissaire et un entretien, se convaincre en une séance des moyens de succès.

L’épreuve devant donner 80 millions de profit, on s’arrangerait de manière que 20 millions fussent alloués aux coopérateurs.

Si votre journal devenait l’organe de la vraie association en réplique au Globe [6], vous seriez bien assuré d’un triplement prochain de votre tableau d’abonnés tout en opinant dubitativement vous auriez l’assurance du succès de pis-aller (Livret 20).

On ferait une prompte fin des religions de fabrique nouvelle, y compris celle que prépare Owen... Owen qui voulait les toutes détruire, mais il voit par les Simoniens que cette voie d’intrigue réussit.

Que le catholicisme y prenne garde, une légion de fourmis finit par terrasser un colosse.

Si votre journal était promoteur et chef de sa souscription actionnaire et par suite de l’essai, ce serait un beau titre aux yeux de la cour de Rome, elle croirait ne pas le trop payer d’un chapeau rouge [7].

Le thème à adopter ne peut en aucun cas compromettre un journaliste, il se fondrait sur ce que l’Académie même reconnaît (Livret 3 et 11) qu’on peut atteindre au quadruple produit, mais elle omet de dire que sa voie est d’assurée les familles agricoles (voir les bénéfices détaillés, article I du Livret).

On n’a jamais fait une recherche méthodique sur l’art d’associer, on n’a point ouvert de concours sur cet art, ni imposé aux charlatans aucune des conditions à remplir (Livret 22).

Il faut donc tenter une approximation par les voies opposées à celles qui ont échoué et opposées à notre méthode de longues séances, j’expliquerai succintement les propriétés du mécanisme d’en courtes séances dans la réunion indiquée VIII et 72 du Livret. On verra qu’elles conduisent infailliblement au but.

J’ai l’honneur d’être avec une considération distinguée,

Votre humble serviteur,

Charles Fourier

Rue de Richelieu 45 bis

PS : On est fort défiant à Paris quand il s’agit de communications avec un inconnu. Je puis donner des recommandations très suffisantes, et d’ailleurs il ne s’agit ici que d’une proposition qu’on peut refuser lors même que l’on aurait entendu les preuves à l’appui.


Gaston Bordet

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Notes

[1Correspondance générale de Lamennais, tome V, pp. 693-694.

[2Charles FOURIER, Oeuvres, éditions Anthropos, tome VI, pp. 15 et sq.

[3On se souvient qu’en 1817, puis 1819, puis 1821-22, Lamennais avait publié en 4 volumes un Essai sur l’indifférence en matière de religion qui lui avait valu une notoriété exceptionnelle, et que ce livre avait eu un retentissement considérable

[4Le Livret auquel il est fait allusion ici est le Livret d’annonce du nouveau monde industriel que Fourier a fait paraître au début de 1830, pour mieux expliquer le sens (mal compris pense-t-il) du Nouveau monde industriel

[5Le baron Capelle, ex-préfet de Seine-et-Oise était Ministre des Travaux public dans le ministère Polignac. Juste avant la Révolution de juillet 1830, il avait autorisé l’étude préliminaire d’un chemin de fer de Paris à Orléans. La "chute" du baron Capelle qui quitte sa responsabilité ministérielle avec les Trois Glorieuses a été pour Charles Fourier la cause d’une grande déception : en effet, Capelle avait paru s’intéresser à la constitution d’un phalanstère (il avait répondu à une lettre de Fourier qui en avait été très touché) ; voir E. LEHOUCK, Vie de Charles Fourier, Paris : Denoël, 1978, pp. 207-208.

[6Le Globe était devenu le journal des Saint-Simoniens.

[7Chapeau de cardinal (en récompense).



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