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LABAUME Vincent : Louis Perceau, le polygraphe 1883-1942 (2005)
Paris, Jean-Pierre Faur, 2005

Michel Guet  |  2005 / n° 16 |  décembre 2005



Index

Notions : Sexualité

Personnes : Perceau, Louis

Pour citer ce document

GUET Michel , « LABAUME Vincent : Louis Perceau, le polygraphe 1883-1942 (2005). Paris, Jean-Pierre Faur, 2005  », Cahiers Charles Fourier , 2005 / n° 16 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article294 (consulté le 2 août 2017).

Texte intégral

Louis Perceau (1883-1942), ou de rien l’utopie n’est exempte. - La libération sexuelle a sa propre histoire. Ses précurseurs ne l’auraient pas pensée comme Utopie ? Voire... À chercher du côté du Marquis de Sade rien ne le laisse supposer, à chercher du côté de Fourier la question reste en l’air. Pétition de principe me direz-vous, puisque Fourier est le porteur moderne de l’Utopie, Utopie lui-même devenu - bien qu’il récusât ce qualificatif... Quoi qu’il en soit, le sort réservé à certains écrits de nos deux auteurs, s’il n’autorise en rien une comparaison sur la teneur des textes, s’il n’autorise en rien l’emploi ex post du concept de libération sexuelle, permet au moins ce constat d’un semblable destin : un refoulement total de la part de la société du temps d’abord puis une brillante « réhabilitation » ensuite.

D’où la question immédiate : entre ces deux temps que s’est-il passé ? Que s’est-il passé pour qu’une chose écrite - soit : un objet littéraire - passe du domaine de l’innommable, du collectif refoulé, en un mot de l’ombre, au grand jour de l’espace public ? Sade entre en littérature avec Apollinaire, Maurice Heine, Gilbert Lely ; Fourier, s’il n’entre en grande littérature accède au « grand public » (et réciproquement) en 68 avec Le Nouveau Monde Amoureux, avec Simone Debout, puis Roland Barthes, Daniel Guérin, Bruckner, Schérer, (j’en oublie)... Et dans les deux cas, observons que les surréalistes avaient posé des jalons décisifs et contribué à instituer en pleine lumière ce qui était soigneusement caché. Entre ces deux temps, il est passé quelques Révolutions bien sûr, certaines faites de sang d’autres d’encre, nous le savons bien, et les mœurs en ont gardé les stigmates d’où l’existence fragile et contesté/contestable d’outils commodes pour la pensée tel celui de libération sexuelle.

C’est à chercher réponse à ces questions, c’est à chercher les filiations et les petits artisans oubliés, que nous avons pris le plus grand plaisir à la lecture de la biographie de Louis Perceau par Vincent Labaume(2). Ce polygraphe ainsi nommé cumule l’honneur de figurer au « Maitron », au « Pia » et au « Martin » (Pour ceux à qui ces auteurs ne sont peut-être pas familiers : Pascal Pia, Dictionnaire des œuvres érotiques, 1971, Joël Martin, La Bible du contrepet, 2003). Ce qui n’est pas rien. De l’Affaire (Dreyfus) à Radio-Londres se déroule une vie bien remplie, c’est un euphémisme. Engagement politique, subversion journalistique, érudition scandaleuse, éditions clandestines et contrepets (ou art de décaler les sons). Ne riez pas, on peut y passer sa vie, on peut y perdre gros : la censure écrase du même godillot ces cinq doigts pour une même plume. Près d’un demi siècle à braver toutes formes d’Autorité. Héritier blanquiste à seize ans, puis guesdiste et jaurésien, signataire de l’Affiche Rouge, antimilitariste, anticlérical, co-fondateur de La Guerre Sociale aux cotés de Gustave Hervé, membre du Groupe des Poètes et Chansonniers Révolutionnaires avec Gaston Couté, secrétaire personnel de Renaudel aux belles heures de la SFIO, à la tête de La Vie Socialiste, puis de La Lumière  ; de procès en meeting, de congrès en chroniques cela vous laisse le temps d’user les bancs de la Bibliothèque Nationale et d’y exhumer des pièces cachées de Brantôme, Jarry, Ronsard, Régnier, Malherbe, Viau, La Fontaine, Rabelais, Sade, et j’en passe (que serait-il advenu s’ils avaient mis leur nez dans les manuscrits de Fourier ?...) Il s’y lie d’amitié avec deux lecteurs, à ce même rayon pudiquement nommé curiosa : Guillaume Apollinaire et Fernand Fleuret, de cette rencontre naîtra le célèbre Enfer de la Bibliothèque Nationale publié au Mercure de France. Et comme il faut bien passer le temps, il nous livrera entre autres anthologies son chef-d’œuvre La Redoute des Contrepèteries (1934)... Ainsi se tissent les filiations et si ceux-là prenaient sur leur cassette personnelle pour exhumer ces textes, la faculté ou le CNRS rendra à leurs successeurs la tâche plus aisée, reste qu’il est épuisant, épuisant de dessaler les cons.


Michel Guet

Michel Guet

Michel Guet est restaurateur de manuscrits et d’estampes pour les collections publiques et privées. Passionné de sciences humaines, sociales et politiques. Essayiste. Dernière publication : L’Artisme, considéré comme un des beaux-arts, sinon comme le tout, Paris, Jean-Pierre Faur éditeur, 2001. À paraître : L’Infini Saturé, espaces publics, pouvoirs, artistes.


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