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Les "mots" de Fourier
Petit essai de lexicologie poétique

Georges Jean  |  2005 / n° 16 |  décembre 2005



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Notions : Langage - Littérature

Pour citer ce document

JEAN Georges , « Les "mots" de Fourier. Petit essai de lexicologie poétique  », Cahiers Charles Fourier , 2005 / n° 16 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article285 (consulté le 17 septembre 2017).

Texte intégral

Je tiens tout d’abord à préciser deux choses. Primo, ce texte est une transcription proche de la présentation orale prononcée au Colloque d’Arc-et-Senans (Fourier, Fouriérisme et fouriéristes”, octobre 1993) ; on voudra donc bien excuser le caractère parlé de ce qui suit. Secundo, ma communication était et reste très loin de répondre à la rigoureuse et exhaustive analyse scientifique qu’un tel sujet requiert. Ce ne sont ici que quelques propositions, amorçant une étude plus approfondie que je me propose effectivement d’entreprendre. Et cela pour plusieurs raisons. D’abord parce que Fourier a été dénoncé par certains de ses détracteurs comme un auteur abusant des néologismes « obscurants » - aurait-il dit. Or Fourier au contraire n’invente pas des mots pour le plaisir (cela arrive), mais le plus souvent par nécessité. Car les réalités ou les utopies dont il parle sont si nouvelles qu’il faut bien les nommer par des mots « nouveaux » eux aussi, pour qu’elles existent. Par ailleurs Fourier ne « délire » jamais sans une logique qui pourrait paraître absurde (et qui l’est pour tout lecteur qui reste hors du système) mais qui ne l’est plus (absurde) à partir du moment où la « néologie » construit le système fouriériste dans sa globalité et cela dans toutes les œuvres. Celles-là sont en effet dans leur historicité un constant ressassement qui progresse vers une véritable vision du monde « harmonien » et du cosmos. Car l’œuvre de Fourier est un immense texte et c’est d’abord par l’usage que « l’inventeur » fait de la langue que l’Utopie dépasse les vains songes pour courir en avant ou derrière une réalité qui se dérobe asymptotiquement aux applications concrètes, aux utopies « réalisées ». Le discours de Fourier, novateur s’il en est, pose les jalons du « souhaitable » plus que du « possible » comme disait déjà Thomas More. Les mots permettent la survie infinie et la fécondité ouverte de cette pensée. Je voudrais enfin montrer qu’une œuvre comme celle de Fourier peut s’appréhender au niveau d’une réflexion sur le texte dans sa nature de texte. Trop souvent les spécialistes parlent ou écrivent autour du texte et non au ras du texte. Il me semble qu’on a toujours intérêt à examiner ce qui constitue la matière même d’une œuvre : son langage, son écriture. Sur cette question, je ne propose qu’un survol dont les lecteurs voudront bien pardonner le caractère rapide. Enfin, pour éviter de compliquer la lecture, je ne donnerai le cas échéant comme références que celles des Oeuvres complètes (OC) dans l’édition Anthropos en 12 volumes (1966-1968).

Points de vue

Je ne suis pas un spécialiste de Fourier, mon compatriote bisontin. Linguiste et sémiologue « obscurant », poète à mes heures, « poétisant » retenu depuis longtemps par les jeux de l’imaginaire et du discours, je me suis plongé il y a quelque temps dans les mondes utopiques pour un livre (Voyages en utopie, Gallimard, collection “découvertes”). Et, relisant pour ce travail la totalité des œuvres publiées de Fourier, j’ai découvert que le « rêveur sublime » dont parle Stendhal, celui auquel André Breton dans son Ode disait : « A toi le roseau d’orphée...! » était non seulement un génial utopiste social et « éthique », mais encore un prodigieux « inventeur » - ainsi se qualifiait-il -, de langage. C’est-à-dire, dans le sens étymologique du mot, un poète parmi les plus grands.

Limites

Il n’est pas question de dresser un tableau exhaustif des « mots de Fourier » et encore moins de me livrer à une analyse lexicologique et sémiologique « pointue » de ce matériau « engrené », dirait notre homme sur le projet qu’il avait de transformer le monde, « globes », « globules » et « climatures » compris. Pas question non plus de situer ces « mots » dans une perspective historique et évolutive - la plus longue étude à laquelle je pense devra, elle, prendre en compte l’évolution significative du lexique fouriériste au cours du temps.

De la « néologie »

Fourier avait parfaitement conscience qu’il lui fallait inventer un langage. Et maintes fois dans son œuvre il évoque la nécessité pour lui d’une « néologie ». Son œuvre « est une fête de néologie obligée ». « Il n’y a rien d’arbitraire, dit-il encore, dans mes nomenclatures, mes nombres adoptifs, mes néologies » (OC, II, p. 72) Entre mille citons deux exemples : « Il faut dire haut module et non modulé car je dois adopter un nom nouveau à un sens nouveau » (OC, V, p. 311). Ou encore : « Il faut supprimer le mot Univers, auquel on attache tant de sens contradictoires qu’il devient impossible d’employer ce mot dans un sens régulier. Aussi l’ai-je remplacé par les mots Polyvers et Polyversel pour désigner ce qui existe en choses finies infinies » (OC, XIII, p. 7). Cependant, les champs lexicaux (pour parler comme un linguiste) peuvent très grossièrement s’établir en fonction d’un certain nombre de critères simples que, pour cette présentation, je choisis moins en fonction du sens que de l’impact « poétique », ce qui est d’ailleurs si l’on en croit Valéry une autre et subtile manière de « faire sens »

Néologies étymologiques

Fourier invente assez peu de mots sans racines étymologiques attestées. Le plus célèbre est le mot « phalanstère » formé sur « monastère », ce qui ne va pas sans entraîner une réflexion féconde sur « l’utopie monastique », « cloîtrée », refermée sur elle-même. Cependant il utilise volontiers des mots disparus à notre époque, et qui étaient déjà archaïques lorsqu’il écrivait. C’est ce qui rend ici extrêmement précieux le Littré. Fourier utilize par exemple volontiers le mot « garnissaire » (celui qui fait payer les taxes et seconde le percepteur) ; ou encore le mot « gimblettes », petites pâtisseries « gastrosophiques », ou encore le verbe « escobarder » et le substantif « escobarderie » du nom du jésuite espagnol Escobar. Escobarder c’est « tromper », « rouler dans la farine » dirait-on familièrement de nos jours.

Mots « pivotaux »

Obsessionnellement, le discours de Fourier s’organise autour de mots « pivotaux » autour desquels se déroule la méditation avec une rigueur et une vigueur allant de considérations tranchantes sur la société et la « civilisation » à des affirmations qui nous paraissent encore aujourd’hui surréalistes. Par exemple reviennent dans toute l’œuvre les noms des trois passions « intellectuelles » ou « distributives », très souvent accompagnées (je parle des mots qui les désignent) par des adjectifs verbaux qui en nuancent le fonctionnement et l’usage. Ce sont la « cabaliste » ou « dissidente » ou « amour des intrigues », la « composite » ou « engrenante », « amour des combinaisons », la « papillonne » ou « variante », « amour du changement », etc.

Ces mots, Fourier les prend donc dans la langue commune ou archaïque (il y a très peu chez lui de langage « savant ») et il leur impose à la manière d’un Mallarmé ou d’un Francis Ponge son sémantisme. Ainsi, pour le plaisir et dans le désordre (je suis en fait la chronologie de l’œuvre) : “pivot”, “globe”, “globule”, “arôme”, “arômal”, “arrher”, “brocanter”, “débâcler”, “carder les vents”, “blaser l’âme”, “caver”, “mortifier” (pour “mettre à mort”) et cette merveille : “justifier l’oreille” pour “rendre juste le son musical” ! Ce qui renvoie au grand divertissement culturel des phalanstériens, l’opéra.

Il faut d’ailleurs faire attention au sens très particulier de certains mots d’usage commun. Nous l’avons vu pour « mortifier ». Mais « sectaire » qui a pour nous un sens relativement péjoratif signifie tout simplement chez Fourier « membre d’une secte » ; secte était pris de son côté avec le sens chez Fourier de membre d’un groupe momentanément spécialisé, d’une « série ».

Formations de mots

Fourier, avec un extraordinaire sens de la productivité linguistique, utilise dans toute son œuvre et avec un sens très aigu de la « pertinence » des procédés classiques d’enrichissement du vocabulaire.

Dérivation

La dérivation simple est le procédé fort courant qui consiste à faire un mot nouveau en ajoutant un suffixe à un radical. Il y aurait à étudier de près la valeur des suffixes les plus usités par Fourier. Je me contente ici de quelques suffixes courants et de quelques exemples (que l’on trouve dans toute l’œuvre). -aire : tertiaire, quartiaire... ; -al : universal, hominal... ; -ante : engrenante, graduante... ; -âtre (suffixe en général péjorant) : amicâtre, visuâtre... ; -erie :. volaillerie, faisanderie, abeillerie, œilletterie... ; -eur : Dieu avilisseur de lui-même, finiteur, initiateur (« celui qui finit tout et ne commence rien ») ; -ique : clubique, doctrine ravique, courgique... ; -isme : garantisme, unitéismee, groupisme, familisme, caméléonisme, édénisme, demi-édénisme, luxisme...(et, avec le même suffixe, ces étranges mots : javanisme, Ohaïtisme formés à partir de noms propres et « vendéisme » qui désigne selon Fourier une guerre collective) ; -iste : suffixe extrêmement utilisé par Fourier dans la mesure où il désigne la spécialité de travail pour une « série ». D’où, entre autres : “rosiste”, “blanc-rosiste”, “jaune-rosiste”, “mousse-rosiste”, “raviste”, “meloniste”, “potagiste”, “choutiste”, “suprême-choutiste”, “suprême-choutiste et des choutières”, “hyper-choutiste ou bachelier du chou”... ; -ine : suffixe diminutif. “On note Diétines les petites Diètes qui en font une grande. Je donne le nom de sectine aux petites sects” (OC, I, p.298). Et celà presque à l’infini...

Composition

La composition, procédé par lequel on forme un mot en faisant précéder un mot ou une racine par un autre mot ou un préfixe, est beaucoup moins fréquente chez Fourier, et dans deux cas particulièrement : les classifications et les antonymies.

Exemples de classifications typologiques : “plurigamie”, “polygamie”, “andro-gamie”, “crypto-gamie”, “delphi-gamie”, “phanaro-gamie” ; “Haut-poupon”, “Bas-poupon”, “Sous-bambin”, “Mi-bambin”, “Sur-bambin”. Ou bien encore, pour distinguer les « manies sexuelles de certains vieillards », Fourier distingue les « gratte-talon », les « pille-talon », les « pince-cheveux », etc. Pour rester dans le champ « orgiaque » au sens de Fourier (la libido freudienne avant l’heure ?), il la dénomme le « tact-rut » ou sixième sens.

Exemples d’antonymies (la chose et son contraire) : « Le mouvement et le contre-mouvement », « la gradation et la dégradation », “répugner et attirer” (utilisation transitive et étymologique de répugner, du latin « repugnare » ou « lutter contre »), « passion et contre-passion », « marche et contre-marche » (des passions), « ménagère et anti-ménagère » (jouissance anti-ménagère « de ceux qui répugnent » le mariage « civilisé ») « la girafe et la contre-girafe » (le renne) mais aussi « l’anti-requin » et le « contre-requin » sans parler de l’anti-baleine de l’anti-hippopotame, de l’anti-crocodile ou « opérateur de rivière » et de « l’anti-phoque » ou « monture de mer » et du « contresucre », etc. « l’État major » et « l’État minor », et même « l’État mixte », « l’observateur et l’infracteur » (des lois) « les libéraux et les illibéraux », « les sociétaires et les insociétaires », « imprimer et déprimer », « l’accord et le discord », « l’intermède » et « l’extermède », « explanter et implanter ».

Superlatifs

Les préfixes superlatifs sont aujourd’hui à la mode dans le parler « branché ». Mais les jeunes gens ni nous n’avons rien inventé dans ce domaine. On trouve en effet chez Fourier la valeur « hyper cardinale », la valeur « hyper-mineure », la valeur « hyper-majeure » et encore « l’hyper faquin du globe » ou « l’hyper-goût de gastronomie », etc.

Genres

Un des procédés les plus curieux de « néologie » est chez Fourier l’invention d’un féminin pour un mot qui ne comporte dans l’usage courant qu’un masculin ; inversement, Fourier forme un masculin à partir d’un féminin. Par exemple et dans le désordre : « le Vestal, la Vestale et les Vestals” ; « le Magnat”, “la Magnate » ; “le Damoiseau”, “la Damoiselle” (remise au goût du jour de vieux substantifs médiévaux) ; « le Bacchant”, “la Bacchante » ; « la Fée”, “le Fé » ; « le Paladin”, “la Paladine » ; « le Héraut”, “la Héraute » ; « le Page”, “la Pagesse » ; “l’Oracle”, “l’Oraclesse” ; « le Mentor, la Mentorine » ; “le Confesseur”, “la Confesseuse ». Et un “Néron” et une “Néronne”, à partir (comme souvent chez Fourier) d’un nom propre.

Nombres et classement

Nous entrons ici dans un domaine de la plus grande complexité. Fourier avait une sorte de passion maniaque pour les tableaux, les typologies, les classements, y compris dans les divisions de ses ouvrages ; très curieusement « l’inventeur » se livre à d’extraordinaires variations dans ce domaine ; à tel point qu’il est très difficile de s’y retrouver, bien que l’on y pressente une très impérieuse cohérence. Alors, pour éviter de me perdre et d’ennuyer les lecteurs, voici ma récolte un peu à la manière d’un inventaire de Prévert : 150 à 200 phalanges forment une “Pentarchie”, 36 à 48 phalanges une “Tétrarchie”, 12 à 16 phalanges une “Triarchie”, 3 à 4 phalanges une “Duarchie” , une phalange une « Unarchie ». Il est ailleurs question de « la trinite », ou « triade », de la « quadrivité » ou tétrade, etc. En ce qui concerne le temps et la temporalité, Fourier parle de mode « citer-pass » ou « cis-mondaine » pour le passé, de mode « inter-pass » ou « mondaine » pour le présent, de mode « ultra-pass » ou « transmondaine » pour le futur. Ailleurs encore, c’est « Monotitre, « Bititre”, « Trititre », « Tétratitre, « Omnititre », etc., ou encore “heptarchat”, “dexarchat”, “pentarchat”, de “unitouche”, “bitouche”, “tritouche”, etc., à l’infini.

En ce qui concerne les « classements », Michel Butor (dans un remarquable essai sur Fourier et autour de lui, intitulé La Rose des vents) peut nous aider à nous y retrouver bien que je le soupçonne de s’y être un peu égaré lui aussi. Goûtons tout simplement la saveur des mots et laissons-nous aller à des hiérarchies rhétoriques nouvelles, à cette espèce d’ivresse « sériiste » dont Fourier avec parfois beaucoup d’humour fait usage. Nous aurons « Médiante et ambule » ; « Prolégomènes et cislégomènes » ; « Introduction et extradition » ; « Postienne et transmédiante » ; des « planètes septlunaires », etc.

Raymond Queneau, avec tout le sérieux qu’on lui connaît, et devant le raffinement et la complexité des typologies fouriéristes, a même cru pouvoir comparer dans Bords « La dialectique de Hegel et les séries de Fourier ». « On voit que Fourier n’a rien d’un arithmomane fixé sur un chiffre ou deux et que ses séries sont d’une extrême variété... Ainsi ‘les passions radicales qui sont au nombre de 12 dont 7 primordiales... opèrent par des séries de toutes sortes de nombres dont quelques-uns seulement sont des nombres fixes’ » (Fourier) ; « Les séries de Charles Fourier n’expriment pas seulement des répartitions statistiques, elles décrivent des évolutions et expriment le mouvement, le mouvement des choses elles-mêmes. La série est la loi générale qui détermine les rapports du ‘mouvement universel’ en tenant compte des phases, des foyers, des pivots, des ambiguitiés, des transitions, comme la dialectique d’après Marx dans la préface du Capital ‘conçoit toute forme en cours de Mouvement’. Et dans l’Anti-Düring, Engels n’a pas hésité à écrire que Fourier ‘manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel’ ». C’est dire, et on pourrait le démontrer plus finement, que les « mots de Fourier » exprimant les « classifications » sont employés en tant que « pivots » de raisonnements dialectiques et donc toujours justifiés, même s’ils ne sont pas repérables facilement à la première lecture.

Queneau

Lisant Fourier à plusieurs reprises, j’ai noté des mots ou expressions appartenant à ce « parlé écrit » dont certains écrivains contemporains, Céline, Marcel Aymé, Boris Vian et bien entendu Queneau ont usé avec des formes d’humour différentes mais toujours pour notre délectation. Reprochant par exemple le « parisianisme » de ceux qui ignoraient ou voulaient tout ignorer de la Province, Fourier écrit que pour eux : « gniak Paris » (OC, III, p. 421). Mais on trouve également des « francisations de franglais » comme « neutonien » pour newtonien ». Fourier ne craint pas les jeux de mots lorsqu’ils sont chargés d’ironie ainsi : il dénonce “les calembourgeois de noces” ou « La gastro-ânerie » ou, pour la mauvaise cuisine (OC, VI, p. 255 et p. 434)

Pot-pourri fouriériste, ou espèce de poème en mots de Fourier

Maintenant, et pour quitter ce semblant d’analyse un peu systématique, je vous serais reconnaissant de vous laisser aller à la volupté très particulière de ces quelques expressions, phrases ou paragraphes qui s’entendent comme une musique et qui dans le fond de votre inconscient peuvent faire sens. « Passions radicales d’octaves et de gammes passionnelles » (OC, I, p. 81) ; « Les cercles ou casinos d’hommes et de femmes » (OC, I, p. 119) ; « Les amalgames de convives » (OC, I, p. 121) ; Une phrase « poussée » » (OC, I, p. 62) ; « Des femmes vacantes » (OC, I, p. 134) ; « Des femmes emmiellées de préjugés » (OC, I, p. 137) ; « Une fille un peu manégée » (qui connaît « la musique ») (OC, I, p. 137) ; « Les demoiselles ou demi-dames » (OC, I, p. 142) ; « La perfection du perfectionnement de la perfectibilité » (OC, I, p. 143) ; « La perfectibilisation du perfectibilisantisme de civilisation perfectible” (OC, I, p. 143) ; « La prostitution plus ou moins gazée » (OC, I, p.150) ; « Dans le règne animal l’association a pour hiéroglyphe pratique le castor et pour hiéroglyphe visuel le paon » (OC, I, p. 286) ; “La concurrence insolidaire mensongère, complicative doit être sollidaire, véridique réductive (OC, I, p. 288) ; « Les 24 dents dites incisives et mâchelières de crue impubère » [Crue pour croissance] » (OC, II, p. 76) ; Le chou pommé est hiéroglyphe de l’amour mystérieux qui l’enveloppe de centuples voiles » (OC, II, p.214) ; « Un pays démeublé de forêts » (OC, II, p. 278) ; « Le surnom d’enfileurs de Mots » (OC, II, p. 280) ; « Lymbes gnomiques sous-ambiguës » (OC, III, p. 190) ; « Lymbes crépusculaires sur-ambiguës » (OC, III, p. 190) ; « Pour éviter cet inconvénient qui rendrait les planètes inhabitables à l’Homme, on pince l’astre aux deux pôles par cordons aromaux serrant un axe normal » (OC, III, p. 306) ; « Une comète mûre qu’on implane » (OC, XI, p. 221) ; « Les deux ressorts en engrenage dans une autre passion : amour, amitié = homosexualité » (OC, XI, p. 230) ; « Les créatures de 4e échelon dites Binivers ou pommes d’Univers, les Trinivers ou pommes de Binivers, les Quadrinivers, etc. (OC, V, p. 515) ; « La fonction de bonninisme convient aux deux émulations primitives en savaterie » (OrCre (OC, V, p.329) ; « Tant de côteries prudotes » (passim) ; « Se livrer cafardement à l’adultère » (Ibid.) ; « Ainsi on peut dans le bel âge et pour prix d’exploits amoureux s’élever par degrés aux Trônes favoritiques d’un Tourbillon, d’un district, d’une Province, d’un Empire, d’une Césarie, d’une sous Globie et du Globe entier » (OC, VII, p. 77) ; « Le sucre moral qui fait rancir les marmelades » (passim) ; La plume de poulet sert aux emplois ascendants aux usages et costumes de parades aux plumets ; celle de canard sert aux emplois descendants aux meubles de repos et de sommeil, aux coussins et traversins » (OC, VII, p. 64) ; « La courge étoilée ou voûte d’univers dont notre tourbillon est le foyer” ; « Une abeille intégrale » (OC, XI, p. 315) ; « Un globe plat comme la Flandre » (OC, XII, p. 56) et les « lactéennes », c’est-à-dire les étoiles de la voie lactée (OC, VII, p. 427)

Postlégomènes

Ce tourbillon, ce prodigieux déferlement de mots chez Fourier, n’est pas un épiphénomène. Il est la substance même de l’œuvre. De cette œuvre folle et novatrice et novatrice parce que folle. Comme le dit Roland Barthes, « Fourier crée un langage, celui de « l’odunaton » de la rhétorique grecque », topos où les éléments naturellement contraires ou lointains sont présentés naturellement ensemble en Harmonie précisément. Pour Roland Barthes « l’impossible le plus fou n’est pas celui qui renverse les lois de la nature mais les lois du langage » (Sade, Fourier, Loyola). Les utopies sont d’abord discours et ces délires verbaux rationnels dans leur logique impossible, il arrive que le réel les concrétise : l’accélération de l’Histoire, la modification des « climatures » par les cultures ou l’urbanisation, la percée des isthmes, la conquête de l’espace, l’accroissement de la longévité, le développement physique de l’homme, l’émancipation et la libération des femmes, le recul du mariage « ménager », l’éducation naturelle, l’éducation sexuelle précoce, etc., nous les vivons, Fourier l’avait prévu.

Mais il fallait pour les « inventer » les « nommer », et avec légèreté en definitive, et fantaisie ; comme le dit André Breton : avec « ton tact suprême dans la démesure au grand scandale des uns sous l’œil à peine moins sévère des autres soulevant de son poids d’ailes ta liberté » (Ode à Charles Fourier). Maintenant, comme dit Fourier, « nous touchons à la fin des ronces de l’analyse » (OC, XII, p. 534).


Georges Jean

Georges Jean

Georges Jean est né en 1920 à Besançon. Il a été instituteur, professeur d’école normale au Mans, enseignant à l’université du Maine et à l’Ecole Nationale Supérieure des Bibliothèques. Il est membre du mouvement d’éducation permanente « Peuple et Culture ». Il est théoricien et praticien du langage et de ses rapports à l’imaginaire. Poète (voir par exemple Les mots du jour en 2000), il a publié en 1994 Voyages en Utopie (Gallimard).


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