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Charles Fourier et les expériences fouriéristes aux Etats-Unis
Revue Socialiste, mai 1889

Jean-Baptiste Godin  |  2004 / n° 15 |  septembre 2017



Index

Lieux : Etats-Unis

Notions : Essai sociétaire - Expérimentations - Swedenborgisme

Personnes : Ballon Odin - Brisbane, Albert - Godin, Jean-Baptiste - Greeley, Horace

Pour citer ce document

GODIN Jean-Baptiste , « Charles Fourier et les expériences fouriéristes aux Etats-Unis. Revue Socialiste, mai 1889  », Cahiers Charles Fourier , 2004 / n° 15 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article276 (consulté le 17 janvier 2018).

Texte intégral

A New-York, en septembre dernier, dans le salon de Louise Bourgeois, alors qu ’on me demandait d ’improviser une présentation de la pensée de Fourier, une question me fut posée par Jean-Louis Bourgeois. Il voulait savoir si ces idées avaient trouvé en un lieu leur réalísation. Je bredouillais dans un anglais approximatif une réponse bien trop générale, autour des tentatives américaines avortées sans bien les localiser. J’en arrivais même à omettre Godin et le familistère de Guise. J ’essayais de me remémorer la liste que ce même Godin avait établie ; rien ne revenait à ma mémoire. Cela conduisit à une joute oratoire où Jean-Louis Bourgeois ironisa de façon pertinente en montrant que les Français avaient cette particularité de savoir disserter sur les subtilités théoriques mais ne s’intéressaient que trop peu aux applications pratiques. Je devenais malgré moi l’exemple type de ce travers français. C’est en guise de réponse que je propose ici cet inventaire rédigé par Godin et publié dans la Revue socialiste en mai 1889. Notons que cette publication est posthume et qu’elle a été voulue par la veuve Godin qui débutait ainsi la publication des œuvres complètes de son époux. Que soient dans ce texte mises en relation théorie et pratique, que Godin qui se disait socialiste d ’expérimentation ait sa vie durant montré la nécessaire mise en pratique de la théorie, vient démontrer que le travers français n ’était en septembre dernier que celui d ’un maladroit, mais peut-être aussi l’insistance de Godin, puis de son épouse, voulait-elle corriger ce travers pour lui aussi bien trop français.

Louis UCCIANI

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La Révolution française dans ses déclarations des droits de l’homme a posé la question du droit des faibles et des travailleurs. Il n’était pas possible qu’un tel problème trouvât alors sa solution et son application immédiates, étant donnés les éléments dont la société se composait.
Il n’est donc pas étonnant que la Révolution ait laissé inachevée l’œuvre de l’émancipation des travailleurs.
Mais l’idée était née ; elle était désormais acquise à la pensée intellectuelle de l’humanité ; elle devait, avec le temps,s’’incarner dans l’esprit des masses par l’étude et la publicité. Les penseurs du XIXe siècle allaient remettre en évidence ce grave problème sous ses différents aspects.
Dès le commencement de ce siècle, Fourier et St-Simon, faisant suite aux élans émancipateurs de la Révolution française, sont parmi les réformateurs ceux qui ont, les premiers, contribué à ouvrir l’examen et la discussion sur les abus, de la société et les réformes à y introduire.
Fourier, en 1806, publie son premier ouvrage : La Théorie des quatre mouvements, ouvrage qui, à raison de la singularité de ses aperçus et surtout de l’étrangeté de ses doctrines, attira peu l’attention.
Il fut pourtant le point de départ dé la théorie que Fourier publia en 1822 sous le titre : Traité de l’Association domestiqué agricole, ouvrage qui fut édité ensuite sous le titre : Théorie de l’unité universelle.
En 1829, Fourier fit paraître : Le nouveau monde industriel, ouvrage qui présente sa théorie sous une forme plus condensée que le précédent. Ce fut vers cette époque que ses disciples fondèrent l’école sociétaire, école qui, pendant 20 ans, fit en faveur des idées sociales, la propagande la plus active qui ait jamais existé dans le monde, au moyen de livres, journaux et conférences.
En 1835,Fourier publia les deux volumes : « La fausse industrie », ouvrage de critique et de polémique qui n’a rien ajouté à sa théorie. Pour lire avec fruit les ouvrages de Fourier, il faut faire une part à sa critique négative de la civilisation, distinguer ensuite les principes d’organisation sociale politique qu’il donne, puis savoir dégager ces principes de la théorie passionnelle idéale dont Fourier les a entourés.
J’ai fait ce travail dans mon volume : Solutions sociales ; j’y ai exposé la théorie pratique de Fourier, je n’ai donc pas à le renouveler ici. Il me paraît néanmoins nécessaire de donner les principes fondamentaux des propres idées de Fourier.
D’après lui, les droits que l’homme possède lorqu’il est à l’état primitif ou sauvage, avant l’établissement de la propriété individuelle sur les choses du domaine naturel, sont :
La cueillette des fruits de toutes sortes,
La chasse,
La pêche,
La pâture,
et le vol extérieur.

Je ne puis laisser passer cette dernière expression sans protester de suite contre elle. Le vol n’est jamais un droit : il est tout simplement la possibilité d’enfreindre le droit des autres.
Il est étrange qu’au rang de ces droits primitifs, Fourier ait oublié d’énumérer l’abri.
Dans l’état de nature, l’homme peut manger les fruits qu’il trouve sur la terre et sur les arbres ; il peut tuer, dépouiller l’animal qu’il rencontre, manger sa chair, se vêtir de sa fourrure et de sa peau, faire paître les troupeaux qu’il apprivoise et se construire un abri partout où il le juge à propos : voilà les premiers droits de l’être humain.
Les hommes se mettent en société en vue d’améliorer l’exercice de ces droits et non de les perdre ; ce n’est que par une violation du droit primitif que ces droits peuvent être ravis à l’homme.
La théorie ou le plan de Fourier consiste, à maintenir à la personne humaine l’équivalence de ses droits naturels, c’est-à-dire la satisfaction de ses besoins.
Ce qui va droit au coeur dans la conception de Fourier, c’est qu’il prétend que la société peut et doit réaliser le bonheur universel, le bonheur de toute créature humaine sans exception.

Le but poursuivi par Fourier est admirable d’ampleur, mais il est à regretter qu’en cherchant les lois basées sur les besoins, les attractions et les passions de la nature humaine, il se soit égaré dans l’étude même des passions et dans le rôle qu’il leur attribue socialement. Érigeant sou système sur un principe erroné, il a obscurci le côté vraiment pratique de ses conceptions.

Il a prétendu que l’homme est parfait, sortant des mains de la nature ; que toutes ses tendances concourraient à l’harmonie sociale, si la société était constituée de : manière à correspondre à l’essor de ces tendances ; tandis que c’est au contraire à l’imperfection humaine qil’est due l’imperfection sociale.

La perfection de l’homme, concourt à la perfection de la société, et la perfection de la société concourt à la perfection de l’homme. Fourier, ne tenant pas compte de l’histoire du développement de l’humanité, a cru que le bonheur pouvait se réaliser sur la terre, par le seul fait de l’organisation sociale, tandis que le progrès humain est aussi nécessaire à ce bonheur que l’organisation elle-même. La meilleure des organisations sociales ne peut s’établir ni ne pourrait durer, sous l’empire de l’égoïsme dont notre état moral présent est encore entaché. Il faut que l’amour, le dévouement et l’esprit de sacrifice,entrent dans les âmes pour que le bonheur puisse régner sur la terre.

A part cette erreur considérable, les conceptions de Fourier fourmillent d’idées heureuses, conformes à la justice et au droit naturel. Il veut que, dès sa naissance, toute créature humaine soit placée sous la protection sociale ;
Qu’elle soit :
Bien nourrie,
Bien vêtue,
Bien logée,
Satisfaite,
Et instruite.
Qu’elle ait toujours la liberté d’exercer son activité productrice.

Il n’y a pas pour Fourier, de solution du problème social, si dans la société toute personne humaine n’est heureuse par la liberté de satisfaire ses besoins, par l’égalité devant cette satisfaction, et par la fraternité ou l’harmonie des rapports.
Au point de vue des besoins matériels, on ne peut poser plus largement le problème social et, certainement, peu de socialistes de nos jours sont en état d’élever leurs vues à des idées aussi rationnelles et aussi complètes.

Pour les socialistes révolutionnaires, le problème est plus simple ; il ne s’agit pas de trouver les moyens d’organiser la société de façon à ce que chacun trouve satisfaction à ses besoins ; il s’agit de renverser et de détruire l’ordre de choses établi, parce que cet ordre est injuste et mauvais ; on verra ensuite ; adviendra que pourra.

Ce sont là des procédés de désespérés qui ne peuvent conduire l’humanité aux satisfactions qu’elle est faite pour rechercher ; c’est dans une organisation rationnelle que ces satisfactions se trouveront et non dans les désordres et les conflits sociaux. Cette organisation sociale, il, faut la découvrir, il faut la définir ; c’est ce que Fourier a cherché à faire.

Qu’est-ce, en définitive, qu’un socialisme qui, au lieu de rechercher les moyens d’assurer l’existence du peuple par des institutions bien définies, n’a rien à proposer au peuple que la révolte ?

En proposant l’association du capital, du travail et du talent dans la commune, Fourier demandait l’affectation de tout le terroir de cette commune : terres, prairies, bois, à l’exploitation sociétaire. Toutes les propriétés devaient être converties en actions, l’exploitation devenait collective ; elle était faite par les habitants mêmes, s’unissant en groupes et exploitant, volontairement, telle branche de culture ou d’industrie sous la direction de chefs de leur choix, ,car l’industrie, elle aussi, devenait sociétaire ; tous les travaux s’exerçaient en association sous un régime absolument démocratique.

Fourier prétend que le bonheur social sera possible, dès qu’on sortira du régime individualiste dans lequel les sociétés sont restées jusqu’ici, et que l’on consentira à passer de ce régime d’exploitation morcelée, antagoniste et confuse, au régime d’association des personnes pauvres et riches, dans toutes les fonctions et dans tous les profits agricoles, industriels et domestiques.

Assurant d’abord le minimum de subsistance aux faibles et aux impuissants de toute catégorie, il accorde ensuite à tout producteur une rémunération proportionnée au travail et aux services rendus par chacun, puis un partage dans les plus-values ou bénéfices, partage proportionnel à l’évaluation du concours.

La théorie de Fourier est moins précise sur ce point que je ne l’indique ici ; mais ce que j’en dis ne s’en déduit pas moins de cette théorie, si on l’examine en dehors des spéculations passionnelles dont il l’a entourée, spéculations idéales, ne tenant pas compte des réalités de la nature et qui, sans doute, ont été cause de l’impuissance de l’école sociétaire à rien fonder. Mais je n’envisage ici la théorie de Fourier que pour ce qu’on en peut déduire de positif.

Fourier dit que les hommes aspirent au bonheur, que ce bonheur ne peut se trouver que dans des avantages mutuels que les hommes sont aptes à se donner les uns aux autres, Il place l’habitation saine et agréable au rang des premières conditions du bonheur humain, dans les sociétés avancées. ,

Il démontre l’incohérence et la confusion des maisons et des rues dans les villages et les villes ; l’absence d’alignement, le manque de vues d’ensemble et d’esprit économique dans les relations ; les incommodités, les inconvénients qui résultent de dispositions aussi imprévoyantes.

Ce tohu-bohu du village réclame une réforme architecturale. L’association agricole et industrielle que Fourier donne comme étant la destinée de la société future ne peut opérer au sein de cette confusion d’habitations, d’ateliers, de fermes, établis au rebours d’une véritable économie et d’une exploitation scientifiquement productive. L’association rendant la terre propriété collective, établira ses fermes, ses ateliers et ses maisons, de façon à ce que tout y puisse fonctionner suivant les méthodes les plus rationnelles, avec économie et profit. Les maisons y prendront même un caractère d’ensemble qui leur donnera l’apparence de palais ; de splendides écoles seront destinées aux soins, à l’éducation et à l’instruction de l’Enfance ; des salles de réunion seront à la disposition de tous, Les fermes, les ateliers seront isolés du palais d’habitation ; le bien-être sera général, parce que tout dans l’association sera aménagé et géré avec science, capacité et économie.

L’exploitation sociétaire du sol et de l’industrie, préconisée par Fourier, est certainement dans les données du progrès social ; elle est nécessaire pour élever la production à sa plus haute puissance. Elle est pratique, puisque je l’ai réalisée dans la Société du Familistère.

Le travailleur libre, associé dans l’exploitation des produits de la terre et de l’industrie, comme Fourier en a posé l’idée, c’est le régime de la féodalité et du servage remplacé par celui delà solidarité et du travail démocratisé.

Débarrassée de l’idéalisme dont Fourier l’avait entourée, l’association est aujourd’hui un fait dans l’association du Familistère, ce n’est donc pas une utopie. La réforme architecturale de nos pauvres villages n’en est plus une non plus, depuis la fondation du Familistère.

Elle n’en est plus une aujourd’hui dans les grandes villes, puisqu’on refait des rues tout à neuf, mais sans principes et sans méthode sociale. Il n’en sera pas moins nécessaire de rebâtir, un jour, nos campagnes sales et désordonnées, par des raisons plus étudiées et complètes que celles qui déterminent aujourd’hui la reconstitution de nos villes. Alors, ce sera l’ensemble des intérêts sociétaires qui commandera la réforme architecturale des villages,
La prévoyance sociale assurant à tous le nécessaire ;
L’exploitation économique et sociétaire du sol, des cultures, des manufactures et fabriques dont les profits et avantages sont répartis à chacun, proportionnellement à ses oeuvres ;
Les commodités de la vie mises à la portée de tous et de chacun par la bonne organisation des services domestiques ;
L’éducation et l’instruction de l’Enfance donnée également à tous, suivant leurs aptitudes ;
Le travail rendu plus facile, s’exéçutant avec moins de peine et de déplacements inutiles ;
L’élégance, l’hygiène, Ja propreté et la salubrité inhérentes aux édifices sociétaires, édifices bien compris et bien construits ;
La facilité de réunion et de délibération sur toutes les choses d’intérêt ou de plaisirs communs ;
La sécurité qu’offre l’association pour la solidarité de tons ses membres :

Toutes ces choses et d’autres qui en sont là conséquence,sont bien suffisantes pour que Fourier reste dans la mémoire de l’humanité, comme un des premiers initiateurs des réformes sociales dans le XIXe siècle, comme étant le premier qui ait fait bien comprendre que les améliorations sociales reposent sur un bon agencement de tous les intérêts sociaux.

Quant à ses conceptions trop idéales, peut-être serviront-elles un jour à attirer l’attention des philosophes, et les exhorteront-elles à chercher une application plus rationnelle des facultés, si ce n’est des passions humaines, à l’organisation des sociétés.

L’influence exercée par Fourier et ses disciples se fit sentir jusqu’à l’étranger, surtout aux Etats-Unis où, de 1840 à 1853, trente sociétés furent fondées sous l’impulsion du mouvement fouriériste.
Mais il existait déjà 4 ou 5 sociétés qui sont considérées comme ayant ouvert la voie à la propagande de l’École sociétaire.
Ces sociétés sont : Malboro association.— Northampton association. — Skaneateles community. — Hopedale et enfin Brook-Farm, dans les premières années de son existence. Nous en parlerons plus loin.
Voici les détails que nous trouvons, dans l’histoire du Socialisme américain par Noyes, sur les trois premières sociétés que nous venons de citer :

Malboro Association fut fondée en 1841 dans l’État d’Ohio. Elle ne compta que 24 membres, dura quatre ans ; et succomba sous le poids de ses dettes.

Northampton Association fut fondée en 1842 dans le Massachusetts. Cette association comprenait 130 membres ; elle avait un domaine de 500 acres ; elle se soutint quatre ans et succomba sous le poids d’une dette de 40.000 dollars.
L’association manqua de cet esprit de fraternité et d’harmonie, indispensable au succès de telles entreprises.
La direction était confiée au président, au secrétaire et au trésorier ; elle fut honorablement conduite, mais donna lieu à beaucoup de dissentiments parmi les membres.
Les préjugés religieux agirent d’une façon dissolvante ; les membres étant de sectes diverses et chacun d’eux passionné pour ses croyances. Aussi se séparèrent-ils peu à peu de l’Association qui finalement dut se dissoudre.

Hopedale dans le Massachusetts comptait 200 membres, avait un domaine de 500 acres. La durée de cette société a dû s’étendre de 1841 à 1856 ou 57.
Le Rév. Odin Ballon fut le fondateur de cette communauté qui avait un idéal très religieux.
Mais les membres, hommes et femmes, enthousiastes au début, se lassèrent. L’association fit des dettes qui allèrent s’aggravant d’année en année, jusqu’à ce qu’enfin le Rév. Ballon se résolut à dissoudre la société.
Ces trois sociétés, je l’ai dit, préparèrent le succès du mouvement fouriériste aux États-Unis.

Parmi les trente sociétés sorties réellement du mouvement fouriériste, 19 durèrent moins d’une année.
Noyes donne à leur sujet les informations suivantes :
Grande-Prairie Communauté, Ohio, fut fondée en 1849, disparut sans laisser autre trace.

Social Reform Unity ; Pensylvanie, 20 membres. Domaine de 2.000 acres. Dette : 2.400 dollars. Dura environ 10 mois, 1842, sombra par manque des capitaux promis. Les membres étaient, unis et travaillaient bien.

M. C. Kean Co Association ; Pensylvanie.
Le journal La phalange, octobre 1843, annonça cette expérience parmi d’autres, s’exprime à son sujet comme suit :
« Il y a une grande association d’allemands à M. C. Kean County, Pensylvanie. Elle est fondée par le Rév. Georges Ginal de Philadelphie. Elle possède un très vaste domaine, plus de 30.000 acres, et on la dit très prospère. Les actions, qui à l’origine valaient 100 dollars, sont recherchées aujourd’hui à 200 dollars et davantage. »
Nulle autre trace.

One-mention (signifiant probablement Un entendement) Communtty ; Pensylvanie ; Domaine de 800 acres ; durée 1 an, 1843 ; 30 à 40 membres ; bons travailleurs, mais ne purent s’accorder. Échec attribué à l’ignorance.

Goose-Pond Communauté ; Pensylvanie ; 60 membres, 1843 ; dura quelques mois. Nulle indication des causes de la chute.

Jefferson Co, association industrielle ; New-York ; 400 membres 1.200 acres de terre ; durée quelques mois, 1843.
Les membres étaient trop ignorants des principes de l’association, vivaient trop entassés les uns sur les autres, avaient parmi eux trop de paresseux pour que l’association pût prospérer.
Avec cela les directeurs manquaient de capacité et même de probité. AU bout d’un an le fonds fut vendu pour payer les dettes et lacommunauté cessa d’exister.

Moorhouse Union ; New-York ; 120 acres ; durée quelques mois, 1843.
Les membres n’étaient pas travailleurs ; aucune idée commune, ni religieuse, ni sociale ne les reliait. ; ils ne purent rien utiliser et se séparèrent pour ne pas mourir de faim.

Bureau Go Phalanx : Illinois ; peu de membres, 1843.
Aucune autre trace.

Ohio Phalanx ; 100 membres ; domaine de 2.200 acres ; la société fut écrasée de dettes ; dura 10 mois, 1844.
L’échec est attribuable aux causes suivantes : manque d’expérience, trop d’enthousiasme, trop de membres improductifs, défaut de ressources.

Leraysville Phalanx Pensylvania ; 40 membres ; domaine de 300 acres ; durée 8 mois, 1844.
La majorité des membres étaient Swedenborgiens.
Le groupe de 7 personnes environ, qui possédaient le fonds social, avait des logements confortables et leur haute situation leur donnait pouvoir et influence. Les autres étaient pauvrement installés ; des dissentiments s’élevèrent et la dissolution suivit.

Clarkson Industrielle Association ; New-York : 420 membres ; 200 acres de terrain ; 1844.
Durée 6 à 9 mois.
Les chefs de la société exposèrent si brillamment les avantages dont on devait jouir dans leur association que des gens y affluèrent de toutes parts, amenés seulement par le dégoût des maux dont ils avaient souffert ailleurs. Mais ces éléments n’étaient aucunement propres à faire vivre l’oeuvre à laquelle ils venaient s’unir.
L’association fut dissoute avant de s’être constituée légalement.

Ontario Phalanx ; New-York, 1844 ; .brève durée ; domaine de 150 acres ;. 150 membres.
Nulle indication sur les causes de l’échec.

SodusBay Phalanx ; New-York ; 300 membres ; 1400.acres de terrain ; dura peu de temps, 1844.
Les membres n’étaient pas travailleurs et les dissensions religieuses étaient des plus actives. La communauté fit des dettes. Elle fut frappée en outre par des épidémies.
Au bout d’un an ou deux de difficultés, ce fut une déroute complète.

Brooke’s Expérience ; Ohio ; quelques membres ; 1844.
Aucune autre trace.

Sangamon Phalanx ; Illinois ; 1845.
Nulle autre trace.

Columbian Phalanx ; Ohio ; 1845 ;
Aucune trace notable.

Garden Grove ; Iowa ; 1845. N’a laissé aucune trace.

Raritan Bay Union dans le New-Jersey. Cette communauté possédait un domaine de 268 acres ; elle ne .comptait que quelques membres ; fut fondée en 1853 et ne laissa aucune autre trace.

Washtenaw Phalanx ; Michigan. N’a laissé aucune trace, si ce n’est que dès sa fondation elle avait un journal mensuel : L’Avenir. Cette société disparut avant d’être entrée véritablement en exercice.
La plupart de ces éphémères sociétés, dit Noyes, durent leur échec au manque de capacités administratives, aux dissensions intestines religieuses et sociales, à la pénurie des ressources, à la soif des satisfactions individuelles, au manque d’amour du bien de tous, enfin à l’incapacité de faire face à leurs dépenses,
Généralement, l’enthousiasme faisait supporter au début les duretés et les privations inhérentes à la création des phalanges ; mais les conditions de bonheur qu’on venait chercher là n’étant pas de nature 4 être réalisées de sitôt, le découragement prenait chacun et il devenait impossible, aux membres d’endurer des conditions de vie inférieures, sous le rapport du confort, à celles dont ils avaient joui auparavant.

Les mêmes causes d’échec se produisirent dans 8 autres associations ou phalanges qui vécurent d’un an à trois ans. Plusieurs d’entre elles s’efforcèrent d’éviter les dettes, mais ne purent éviter les autres causes d’échecs que nous avons énumérées, surtout le manque d’habileté dans l’administration, laquelle se montrait plus propre à faire de la propagande et à recruter des adhérents qu’à donner à ceux-ci, une fois réunis, les moyens de réaliser le plan qu’on avait fait miroiter à leurs yeux.
Ces huit sociétés sont :
Adelphia Phalanx ; Michigan ; 400 à 500 membres ; domaine dle 2,814 acres ; durée ; 2 ans et 9 mois, 1843.
La plupart des membres étaient cultivateurs ; il y avait cependant quelques maçons, cordonniers, tailleurs, serruriers, imprimeurs et un libraire ; tous assez habiles, quoique hors d’état d’écrire dans le journal de la Phalange : Le Tocsins.
Une école fut ouverte. Les choses allèrent assez bien tant que durèrent les approvisionnements apportés à l’origine. Mais, quand les ressources auxquelles on était accoutumé vinrent à manquer et qu’il fallut se contenter d’une vie plus rude, le découragement se fit jour. Des départs s’effectuèrent et bientôt la phalange, faute d’une bonne et prévoyante direction, fut obligée de se dissoudre.

Sylvania Association ; Pensylyania ; 136 membres ; 2,394 acres.
Dette 7.900 dollars.
Durée : environ 2 ans, 1843-1844.
Les directeurs étaient plus occupés de faire de la propangande et de recruter des adhérents que d’effectuer le travail journalier. En outre, les difficultés extérieures, la pauvreté du sol, le trop grand nombre d’enfants (51 par rapport aux adultes (85), enfin les dissentions [sic] intestines obligèrent, en deux années à peine, l’association à se dissoudre.

Lagrange Phalanx ; Indiana ; 1843 à 1846 ; 73 membres ; 1,000 acres de bonnes terres.
Les dividendes étaient répartis comme suit : Une somme de 100 dollars touchait par année le même taux de dividende que huit jours de travail moyen.
L’échec est attribué au manque de génie spécial à de telles entreprises, quoique les membres, pour la plupart cultivateurs, fussent de bons travailleurs.

Skaneateles Community ; New-York ; 150 membres ; 354 acres ; dette : 10,009 dollars ; durée 2 ans et 1/2, 1843-1846.
Sombra sous le coup des divisions intestines et de sa mauvaise administration. L’anarchie y était complète.

Prairie Home Communauté ; Ohio ; propriété de 500 acres ; sombra pour cause dé dettes ; dura 1 an, 1844.
130 membres ; peu d’enfants.
Leur seule devise était : « Fais aux autres ce que tu voudrais que les autres te fissent. »
Beaucoup étaient très industrieux. Néanmoins, il y avait des paresseux parmi eux. Mais l’installation était si peu faite qu’il n’y avait pas assez de lits pour tout le monde. Une telle existence ne pouvait se soutenir,surtout que leur mot d’ordre étant de n’avoir aucune règle, personne ne savait que faire, sauf boire, manger, discuter et dormir.
Ils ne purent payer à temps la terre sur laquelle ils étaient établis et se séparèrent.

Intégral Phalanx ; Illinois ; 30 familles ; domaine 509 acres ; durée 17 mois, 1845.
Cette association suivit au début les principes de progresser lentement, prudemment et d’éviter les dettes.
Elte se proposait d’organiser, quand ses membres seraient assez nombreux, les groupes et séries de Fourier et de suivre en toutes choses les indications du maître.
On ne trouve aucune trace de ce que cette phalange est devenue.

Clermont Phalanx ; Ohio ; 130 membres ; 900 acres de terrain ; dette 1.900 dollars ; durée 2 ans au moins, 1844-Ï846.
L’enthousiasme était vif au début ; mais les gens rassemblés là se trouvaient manquer du confort auquel ils étaient habitués. La situation ne put donc se soutenir longtemps sans que la discorde apparût.
La société dura néanmoins deux ans ; après quoi, faute d’argent, faute de capacités, minée par des jalousies intestines et par la difficulté de payer ses dettes, la phalange fut obligée de se dissoudre.

Trumbull Phalanx ; Ohio ; 1.500 acres de territoire ; durée 2 ans et demi, 1844 à 1847 ; 200 personnes environ.
Les membres livrés au travail de la culture et vivant dans des fermes commencèrent par se constituer en groupe pour l’exécution des travaux. Ils étaient résolus à vivre de peu, plutôt que d’exposer la phalange à contracter des dettes. Les choses allèrent bien un certain temps ; mais assez vite des familles se trouvant dans des conditions de vie inférieures à celles dont elles avaient joui jusque-là se retirèrent. Cependant l’association se soutint avec un courage héroïque jusqu’en 1847, malgré les dissentiments religieux, le manque de bonne nourriture, l’encombrement dans de misérables logis et la pénurie de ressources. A la fin, les dettes écrasèrent la société et elle dut se dissoudre.

Spring Farm Association ; Wisconsin ; 10 familles ; durée 3 ans ; 1846 à 1849.
Les raisons de l’échec furent la pauvreté, la modification des habitudes et le désappointement qui naquit du manque de récoltes ; les membres se séparèrent d’un commun accord.

Les trois expériences fouriéristes dont il nous reste à parler sont : Wisconsin Phalange, — Brook Farm, — et North American Phalange, le type du genre :

Wisconsin Phalange comptait 32 familles établies sur un domaine de 1,800 acres. Elle dura 6 ans, de 1844 à 1850.
Les membres pour la plupart avaient connu la pauvreté, ils étaient dans toute la force de l’âge, pleins d’énergie, pas très développés socialement ni intellectuellement, mais bien développés moralement et industriellement.
Leur sol était fertile ; ils avaient les capacités voulues pour faire, outre la culture, tous les travaux de constructions et de mécanique dont ils avaient besoin.
Ils n’éprouvèrent aucune difficulté pécuniaire. La plupart d’entre eux étant sceptiques, ils n’eurent non plus aucun dissentiment religieux.
Ils étaient tous tempérants,
Leur seul thème de discussions ardentes était de savoir si l’on devait vivre dans un palais unitaire ou dans des maisons isolées. En attendant ils vivaient isolés.
Les travaux s’accomplissaient en groupes de 3 hommes ou plus ; chaque groupe choisissait son chef. Le chef tenait compte des heures de travail de chacun ; ces comptes étaient relevés chaque semaineen assemblée.
A la fin de l’année, les bénéfices étaient répartis comme suit :
3 quarts au travail, à chacun proportionnellement à son temps de labeur.
1 quart au capital - actions ; à chacun proportionnellement au nombre de ses actions.
La comptabilité était bien tenue. Elle était contrôlée par une personne étrangère, et par conséquent désintéressée. La table était commune pour tous les membres.
II y avait parmi eux quelques hommes dominants qui, doutant beaucoup du succès de l’entreprise, se préoccupaient avant tout d’accumuler les biens personnels. La propriété commune augmentait de valeur, les choses étaient prospères ; c’était, aux yeux des habiles, le moment de vendre leur part. Beaucoup entrèrent dans cette voie et la phalange fut dissoute, non par aucune des maladies communes aux associations, telles que pauvreté, dissensions, manque d’habilité ou de moralité, mais par amour du bien individuel et défaut d’amour du bien de tous ou bien de l’association.
Passons de suite à North American Phalange pour terminer par Brook Farm, expérience, où le fouriérisme fut fortement mélangé de swedenborgisme.

North American Phalange, dans le New-Jersey, comprenait 112 membres. Son domaine était de 673 acres. Elle dura 12 ans, de 1843 à 1855.
Ce fut le type des expériences fouriéristes. Brisbane s’occupa activement de ces débuts ; Horace Greeley en était actionnaire et vice-président.
Elle fut habilement dirigée et eut, en définitive, plus de succès et de durée que tout autre essai d’association fouriériste.
Les plus hauts salaires étaient donnés au taivail classé comme épuisant ou répugnant ; des salaires moindres au travail simplement utile, et de très petits salaires au travail agréable.
On y suivait autant que possible les indications de Fourier en toute chose.
La rémunération variait de 60 centimes à 1 franc l’heure ; la paie avait lieu chaque mois et la répartition des bénéfices eût eu lieu à la fin de l’année, s’il y eût eu des bénéfices. Mais de bonne heure l’association éprouva des difficultés pécuniaires. En 1853 elle avait 18,000 dollars de dettes.
Vers cette époque, les dissensions intestines par motifs religieux se font jour dans l’association et un certain nombre de membres s’en vont pour se joindre à une autre expérience Raritan Bay qui, nous l’avons vu, n’a laissé aucune trace.
Dans le travail agricole l’association manquait de machines.
Enfin, en 1854, un incendie fit de tels ravages, entraîna de telles pertes que l’association ne put s’en relever.
North American Phalange se soutint une année encore et fut dissoute, en 1855.

Brook Farm et le Swedenborgisme. — Nous arrivons enfin â une des plus célèbres expériences fouriéristes.
Nous avons signalé ci-dessus que Brook Farm existait avant le mouvement créé aux Etats-Unis par Horace Greeley et Brisbane, en faveur des idées de Fourier.
Brook Farm compta environ 115 membres ; son domaine fut de 200 acres, L’association dura de 1841 à 1847.
Elle fut à l’origine fondée par Dr. Channing qui avait en vue d’y réaliser une véritable société d’après l’idée du Christ.
Le plan était de tenir en commun le fond territorial et de recevoir un intérêt convenu pour ce fond ; de vivre en commun des produits obtenus sur la ferme ou achetés en gros ; de rémunérer le travail à l’heure à un taux fixe, les membres arrêtant eux-mêmes leur genre de travail et leur nombre d’heures de travail.
Du produit de leur iabeur et de la somme de leurs intérêts, il [sic] devaient couvrir leurs dépenses journalières et acheter tout ce dont ils avaient besoin, dans les magasins de la société.
Manuel ou intellectuel, le travail ne recevait qu’un prix unique.
Le but de la société était de développer les facultés de l’âme.
En 1843, sous l’influence des idées propagées par les adeptes de Fourier, Brook Farm se transforma en phalange fouriériste. L’association comptait parmi ses anciens et ses nouveaux adhérents des membres de la plus haute distinction intellectuelle et morale.
Citons parmi eux Dr Channing et son neveu et successeur William Henry Channing ; Dr Beecher, Georges Ripley, une femme Margaret Fuller, John Collins Warren, Théodore Parker, Charles Dana, Mqrton, Dwight, etc., etc.
L’association de Brook Farm semblait prospère, lorsqu’en 1846 un effroyable incendie détruisit son principal édifice et enleva pour l’avenir, aux associés, toute énergie et tout espoir de réparer leurs pertes. Le bâtiment incendié n’avait pas été assuré.
Au point de vue moral, la plus grande fraternité régnait parmi les membres.
Le dévouement, l’harmonie prévalaient partout.
Cependant l’association fut dissoute en 1847. La seule indication relevée â ce sujet est qu’à cette époque un groupe des plus éminents de ses membres quitta Brook Farm pour New-York, d’où dorénavant ils voulaient publier le journal : The Harbinger.
Ce départ entraîna la dissolution de l’association ; il faut donc en conclure que les membres de Brook Farm étaient plutôt des propagandistes que des constructeurs.
Il est à remarquer, en effet, que le mouvement suscité par eux fut à la fois religieux, littéraire et artistique autant que social.
Mais le fait notable c’est que dans ce vaste enseignement public auquel se livrèrent les directeurs de Brook Farm, ils propagèrent non seulement les idées de l’Ecole sociétaire, mais aussi une nouvelle religion, et celle-ci fut le Swedenborgisme [1].


Jean-Baptiste Godin

Jean-Baptiste Godin

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Notes

[1Extrait des Œuvres posthumes de J. B. A. Godin, en cours de publication par les soins de Mme Vve Godin, directrice du Devoir



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