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Epistémologie des théories de la science sociale
Association et communauté dans l’organicisme du premier XIXe siècle

Loïc Rignol  |  2004 / n° 15 |  décembre 2004



Index

Notions : Analogie - Association - Passions - Phalanstère - Sciences - Sociologie

Personnes : Déjacque, Joseph - Dezamy, Théodore - Leroux, Pierre

Pour citer ce document

RIGNOL Loïc , « Epistémologie des théories de la science sociale. Association et communauté dans l’organicisme du premier XIXe siècle  », Cahiers Charles Fourier , 2004 / n° 15 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article275 (consulté le 8 août 2017).

Texte intégral

Sous la monarchie de Juillet, Pierre Leroux s’oppose farouchement à toute association nouvelle prenant la forme d’un corps social.

« Mais ne dites pas non plus que la société est un tout et que l’individu n’est rien, ou que la société est avant les individus, ou que les citoyens ne sont pas autre chose que des sujets dévoués de la société, des fonctionnaires de la société qui doivent trouver, bon gré mal gré, leur satisfaction dans tout ce qui concourt au but social ; n’allez pas faire de la société une espèce de grand animal dont nous serions les molécules, les parties, les membres, dont les uns seraient la tête, les autres l’estomac, les autres les pieds, les mains, les ongles ou les cheveux. » [1]

L’inventeur officiel, sinon réel, du mot « Socialisme » dans ce texte précisément, penseur de la Vie - « la philosophie est la science de la vie dans tous ses aspects » [2], écrit-il - perçoit dans la représentation de l’organisme social une doctrine fatale pour la liberté et l’individualité. Profond paradoxe sans doute, le corps serait porteur de mort au lieu d’être le support même de la Vie : Organicisme rimerait avec Despotisme. Les tenants d’un Socialisme vitaliste et scientifique, fondé par la Science sociale - des disciples de Fourier aux anarchistes en passant par les communistes néo-babouvistes - voient au contraire dans la formation d’un corps social la possibilité d’une renaissance pour l’humanité. Cette palingénésie rendrait Vie à la liberté, à l’individualité et à la solidarité humaines en leur donnant corps dans la Totalité sociale au lieu de les annuler. C’est sur cette aspiration commune que les partisans de l’Association, socialistes stricto sensu, et ceux de la Communauté, communistes en ce sens, édifient leurs théories.

Ainsi faut-il, pour apprécier la portée véritable des propos de Pierre Leroux, étudier les enjeux et les principes générateurs des conceptions incriminées. Il importe de mettre d’abord en relief les éléments saillants de la Science sociale, initiée par Fourier et ses disciples, qui leur sert de matrice, puis de saisir les règles de l’organicisme socialiste qui construit, à partir d’une anthropologie des facultés humaines, une totalité sociale qui autorise l’essor complet de l’humanité : le Phalanstère et ses imitations. Ce socle positif commun dévoilera enfin la grande opposition entre l’Association, inégalitaire, et la Communauté égalitaire : ces deux organicismes s’articulant sur la même théorie de la Fonction sociale, instance organisatrice et régulatrice du corps social à édifier.

La Science des lois universelles de l’Organisation

Syllogisme de la Science sociale

La Science sociale de Fourier et de ses disciples, par sa définition même, repose sur une distinction première et radicale, née du doute et de l’écart absolus. Elle peut emprunter les formes du syllogisme :

La Science sociale est la science universelle de l’association,
La société n’est pas associée mais morcelée,
Donc la science sociale ne saurait être la science de la société existante mais celle de l’association à constituer.

Puisque le désordre social sévit partout dans la société de la monarchie de Juillet, on ne peut concevoir, en bonne logique, une science de ce désordre, il faut donc puiser en dehors d’elle, dans la Nature universelle, les lois d’une Association véritable [3]. « Et pourrait-il en être autrement puisque rien n’est plus opposé à la nature que la Civilisation » [4], écrit Fourier [5]. En cela, la Science sociale est science de ce qui doit être, pour que l’humanité vive en harmonie, en fonction ce qui est, selon les vœux de la Nature. La fonction des théoriciens de la Science sociale consiste donc à transposer, à transvaser l’ordre universel dans le désordre humain. Les lois de la nature doivent passer dans la société future pour la régénérer : « De la sorte, arrivant aux déserts, je voyais le règne de Dieu établi dans la poésie du paysage ; et, pleurant avec amour, je chantais dans la joie. Et quand je regardais le monde, n’y voyant partout que subversion de la divine loi d’harmonie, je pleurais avec doute ; et mon chant devint un hymne de deuil. Et je m’écriais avec un grand désir et une grande détresse : “Ce qui est ici ne pourrait-il donc point être là ?” » [6] Aussi l’entreprise revient-elle à chercher dans l’ordonnancement du monde, la Charte divine que Dieu y a placé pour en régler l’harmonie. « Dieu fait des codes sociaux pour les insectes même ; aurait-il pu manquer à en faire un pour le genre humain, bien plus digne de sa sollicitude que les abeilles, guêpes, fourmis ! » [7] Abandonnant toute ambition de se donner ses propres lois, l’humanité doit s’abandonner à ce Code de la Nature que le Législateur suprême a prévu pour elle de toute éternité. « La législation des sociétés humaines doit donc être l’ouvrage de Dieu et non des hommes. Les hommes ont à chercher, découvrir et instaurer le code social que Dieu a dû composer et a composé pour eux. » [8]

Cette loi d’en haut, du ciel et de Dieu, providentielle et astronomique, à laquelle les hommes doivent se soumettre, c’est l’Attraction. Celle-ci « étant incompressible quoique contradictoire avec le devoir, il faut enfin capituler avec cette sirène, et étudier ses lois au lieu de lui dicter les nôtres dont elle s’est jouée et se jouera éternellement pour le triomphe de Dieu et la confusion de nos versatiles systèmes. » [9] Comme Saint-Simon [10], Fourier entend ainsi achever les recherches de Newton, en appliquant aux êtres humains la loi mécanique qui conduit les astres. Les lois de la terre doivent se former « à l’imitation des grandes lois sidérales » [11], souligne Considerant. Aussi l’infiniment grand comme l’infiniment font-ils retentir cette nécessité première. Modelée sur l’ordre naturel, la société de l’avenir puisera ses règles dans l’étude du macrocosme ou du microcosme. « Ainsi, il faut indispensablement concevoir le grand et le petit monde comme régis par des causes semblables. Le grand monde étant supposé régi par une cause unique, mais animée, le petit monde doit être envisagé comme gouverné par une cause semblable. » [12] Puisqu’une seule loi commande à ces deux réalités symétriques, il est possible de partir du grand monde comme du petit monde pour mener à bien cette entreprise. La science de l’Association se met donc à l’étude des deux grands modèles que lui offrent les harmonies universelles : le corps de l’Univers et le corps humain. La cosmologie et l’anthropologie doivent délivrer le Code naturel nécessaire à la réorganisation des sociétés humaines en mettant en lumière l’ordre sériel qui préside à l’organisation de l’homme et du Cosmos.

La Série, Loi universelle de la Nature

Si l’Univers, en toutes ses parties, obéit à la loi d’Attraction, celle-ci possède, dans le système de la Science sociale, son pendant nécessaire : la Série. Attraction et Série sont ainsi les deux leviers de la Vie universelle. « La force vitale, la puissance si variée et si multiple des différents êtres qui composent l’univers : voilà l’Attraction. La mesure, l’ordre selon lequel tous ces êtres vivent et s’unissent dans une immortelle unité, voilà la Série. Ces deux lois se complètent l’une l’autre, ou plutôt elles ne sont que les faces différentes d’un même objet : la Vie. » [13] Selon le précepte de Fourier, « la Série distribue les harmonies ». Victor Hennequin le commente : « LA SÉRIE EST LE PLAN, TRACÉ PAR DIEU, DE L’ORGANISATION UNIVERSELLE » [14]. Et la Phalange de préciser à son tour cette vérité cardinale de la Science sociale :

« La SÉRIE est le mode de classement, gradué, régulier et naturel de toutes les inégalités qui constituent un système de variétés ; elle combine la variété dans l’unité. La SÉRIE est le mode des combinaisons et relations harmoniques.

ORGANISER, METTRE EN ORDRE, c’est former des SÉRIES. Hors de la SÉRIE il y a absence d’ordre. Mais l’ordre sériaire peut être faux ou juste ; il est faux si les classifications sériaires ne sont pas légitimes, c’est-à-dire exprimant les rapports vrais des choses. L’ordre faux est oppressif et instable, parce que les éléments mal classés réagissent en cherchant attractivement leur place et leurs développements naturels. L’ordre juste est stable et HARMONIQUE, parce qu’il satisfait les tendances naturelles, et symbolise avec les convenances des éléments. » [15]

Le monde, dans ses divers règnes, ne présente que des agencement de séries. « La nature emploie les séries de groupes dans toute la distribution de l’univers : les trois règnes, animal, végétal et minéral, ne nous présentent que des séries de groupes. » [16] En cela, la science de Fourier reprend à son compte l’idée-mère des naturalistes - « le plan reconnu par les naturalistes dans l’univers, Fourier le constate aussi ; [...]. » [17] - lorsqu’ils entendent dresser le « catalogue des êtres » [18], selon l’expression de Cuvier. « Or, tout dans la création est classé en ordre sériaire : les trois règnes, animal, végétal et minéral, se divisent et se subdivisent en classes, ordres, genres, espèces, variétés, ténuités, etc., si bien qu’on est forcé, pour les étudier, de les cataloguer et de les ranger en Groupes et SÉRIES de Groupes, comme ils le sont dans la nature. ― Cette classification porte le nom de Méthode naturelle. » [19] Proudhon ne dit pas autre chose que les concepteurs de la Science sociale. « J’appelle ORDRE toute disposition sériée ou symétrique. » [20] La Création n’est en réalité qu’une Série de séries. « Tous les êtres créés sont des séries, et des séries de séries, à l’infini. La création elle-même n’est que la série mise en action ; et qui dit créer dit nécessairement, pour notre intelligence, sérier. Étudier la nature, c’est en suivre les séries ; [...]. » [21] En cela, les séries ne sont pas des causes ou des substances, mais un « ensemble de rapports ou de lois. » [22]

Nœud de la création, la Série met en contact le temps et l’espace. Structure même de la Vie, elle commande à la fois à la disposition rationnelle des éléments dans la Nature et à leur évolution dans la durée. Elle articule ainsi les deux variables pour assurer l’unité et la cohérence du monde. « La série nous apparaît donc comme le procédé constitutif de l’ordre général depuis la molécule jusqu’à Dieu, comme le moule unique du développement successif de la vie, et à la fois comme le cadre qui réunit sous un même point de vue ses faces si diverses. » [23] La Série est bien le fondement de ce qui existe, l’axe où se rencontrent le temps et l’espace, le pli de l’univers. « La vie de chaque être, quel que soit son rang, repose essentiellement sur deux bases : 1° réunion et assimilation de parties pour former un individu ; 2° continuité temporaire de l’être, par une suite de transformations insensibles. La série constitue donc le fond de ce double travail, savoir : série d’agrégation de parties et série de continuité. La première se déroule sur l’espace et la seconde sur le temps. » [24]

Chaque être constitue une agrégation de parties, c’est-à-dire une série interne d’éléments. Mais cette organisation s’inscrit dans une série extérieure car aucun être ne vit isolément. Il se trouve nécessairement rattaché à des ensembles de plus en plus vastes pour se relier « à la vie universelle par un lien non interrompu de solidarité progressive. » [25] La série dans l’espace se double d’une série de continuité dans le temps, faite d’ailes ascendante et descendante. Ainsi l’homme naît, se développe, atteint sa maturité, décline et meurt. Cette série s’intègre elle aussi à des unités de plus en plus grandes. La vie individuelle s’inscrit dans celle d’une génération, d’une nation, de l’humanité entière. « Ainsi, la vie de l’homme, par exemple, constitue une unité de temps qui, par la naissance et la mort, s’engrène dans une série temporaire dont chaque génération n’est plus qu’un anneau, et qui, de proche en proche, remonte sans solution jusqu’à la souche et descend jusqu’à l’extinction de la famille ; puis s’embranche sur la vie de la nation, et, par elle, sur le tronc humanitaire entier. La série de continuité n’est, comme on le voit, que la seconde face de la série d’agrégation. » [26] Ces séries ne sont pas uniformes. Les séries dans l’espace s’organisent ainsi autour d’un pivot, un centre qui en est comme la quintessence : le prototype. « Dans tout groupe d’individus ou dans toute série de groupes, on distingue facilement un être caractérisé plus fortement que les autres ; il résume complètement, énergiquement, toutes les propriétés du groupe ou de la série. » [27]

Fonctions et Destinées

La série n’est pas uniquement numérique, en assemblant des éléments dans l’espace et le temps, mais fonctionnelle. « Non seulement je découvre que l’homme est une unité collective résultant de la sériation ou assemblage de plusieurs organes, systèmes ou facultés, mais encore que chacun de ses organes joue un rôle, accomplit une fonction déterminée dans l’évolution vitale de l’être. » [28] Si tout élément d’une entité biologique exerce une fonction déterminée, chaque être exerce à son tour une mission dans l’ordre du Cosmos. « L’ordre universel résulte du concours de tous les Êtres à l’œuvre de la Vie. Dans cet ordre immuable, tous les Êtres ont des fonctions propres et spéciales à remplir ; et ces fonctions sont déterminées par les lois mathématiques immuables qui règlent éternellement les rapports des Êtres entre eux et les convenances de leurs fonctions particulières dans la Vie totale. » [29] Tout être humain, à l’instar de tous les êtres, quelle que soit leur nature, occupe ainsi une place définie de toute éternité dans le concert des mondes. Il a reçu pour cela une force, une attraction, des capacités conformes à la mission qu’il doit y accomplir.

« Dire qu’il faut déterminer le système social le mieux approprié à la Nature de l’homme, c’est-à-dire le plus propre à lui faire réaliser sa Destinée, n’est-ce pas sous-entendre que ce qui est convenant à notre nature est convenant aussi à notre Destinée ? n’est-ce pas affirmer que toutes les tendances de notre organisation nous ont été données par le Créateur proportionnellement à la fonction qu’il nous a assignée dans l’ordre universel des choses, et que par conséquent la loi de cette fonction est identique à la loi de notre organisation même, ou, en d’autres termes, que notre Destinée nous est incessamment révélée par les impulsions incessantes de notre nature ? - Admirable combinaison de la sagesse divine, de nous attirer à la réalisation de notre Destinée par le penchant même de notre être ! sublime calcul, qui nous fait obéir par l’attrait, c’est-à-dire avec plaisir, c’est-à-dire avec liberté, à une volonté irréfragable qui doit nécessairement être exécutée ! Loi de justice et d’amour, qui a mis le bonheur et la liberté dans la voie qu’il faut suivre, la contrainte et le malheur dans les voies qu’il faut éviter ! Loi de justice et d’amour jusqu’ici méconnue, et que Fourier a le premier constatée par cette sublime et religieuse parole : LES ATTRACTIONS SONT PROPORTIONNÉES AUX DESTINÉES.

Cette consécration de la nature humaine créée à l’image de Dieu ; cette identification du Verbe révélateur avec la voix attractionnelle que le Créateur a placée en nous, impérieuse et éternelle ; voilà la souveraine base de notre foi religieuse et scientifique. » [30]

La Fonction détermine ainsi pour chacun sa Destinée. « Les attractions sont proportionnées aux destinées », affirme Fourier. « Tout être n’existe et ne doit exister qu’à la condition impérieuse de remplir certaines fonctions. Ces fonctions sont proportionnelles au degré occupé par cet être dans la Série universelle. Plus ce degré est élevé, plus l’activité de la vie devient grande, plus les faces de cette activité se multiplient, plus les fonctions à remplir se diversifient et deviennent importantes. » [31] Situé à sa vraie place dans l’ordre du monde, l’individu atteint la plénitude de son existence et trouve le bonheur, car « l’exercice et l’accomplissement d’une fonction spéciale dans l’Ordre général sont les causes déterminantes, la raison même de la vie d’un être. » [32] Placé au contraire dans une position qui ne lui convient pas, violant ses dispositions fondamentales et comprimant sa vie, il souffre aussi longtemps que cette état déviant lui est imposé. Sa destinée est alors subvertie, sa fonction inaccomplie, son être brimé. « La DESTINÉE d’un Être (plante, animal, homme, humanité, etc. DIEU) est l’accomplissement de sa fonction dans l’ordre universel. Tout Être, excepté Dieu, peut se trouver transitoirement et momentanément hors des conditions de sa Destinée. La souffrance est attachée à la déviation de Destinée ; elle est le signe et la loi de la déviation. La jouissance est attachée à l’accomplissement de la Destinée ; elle est le signe et la loi de l’accomplissement. » [33] Aussi chaque être a-t-il reçu de la Nature les facultés nécessaires à l’accomplissement de sa destinée : il porte donc en lui les possibilités mêmes de son bonheur. Les attractions, ou passions, facultés, dispositions, sont donc bien adaptées, proportionnées aux destinées de chacun. Plus la mission dévolue à un être est importante, plus ses forces le sont. Mais si tous ont les aptitudes nécessaires à leurs fonctions, tous n’ont pas la même fonction dans l’ordre universel. Celui manifeste en effet une série graduée et inégale. La fonction de chaque être le relie aux autres selon une structure ascendante de la Création qui culmine dans le Créateur, immense échelle naturelle de Jacob. « Le principe élémentaire sur lequel repose la loi sériaire, c’est que tout, dans l’univers, est classé par divisions et subdivisions, par divisions générales et peu nombreuses d’abord, mais dont chacune contient plusieurs compartiments ; ces compartiments eux-mêmes en renferment d’autres, si bien que de l’unité collective, de Dieu, on arrive par une gradation hiérarchique aux êtres les plus nombreux et les plus minimes. » [34] La Série fait régner l’unité dans la diversité, elle est le pseudonyme du monde, le synonyme de l’uni(di)vers, que l’esprit découvre par l’observation. « Car l’unité ne vous est percevable que dans la série : il ne vous est pas donné de la découvrir ailleurs. La série est tout à la fois unité et multiplicité, particulier et général : véritables pôles de toute perception, et qui ne peuvent exister l’un sans l’autre. » [35]

Mais comment ces séries infinies se relient-elles pour ordonner le monde ? Pourquoi ne sont-elles pas discontinues pour laisser des blancs, des vides, des trous dans le grand tissu du réel ? La Nature est une nappe, une trame continue et cohérente parce que certains êtres tissent les liens entre les séries en appartenant à plusieurs d’entre elles : les ambigus ou exceptions. Ils assurent la régularité du système de la Nature : l’ordre sérié avance en ordre serré. Le monstre apparent constitue l’agent même de l’ordre universel, le déviant est l’intégrateur et l’intercesseur général. « Quel est, dans l’ordre universel, l’emploi de l’exception, de l’ambigu ? Appartenant également à deux ordres de faits, il sert à les relier ensemble, à les enchaîner. Entre le quadrupède et l’oiseau, se trouve la chauve-souris ; entre le poisson et l’oiseau, le poisson volant ; entre le quadrupède et le poisson, les amphibies ; entre le jour et la nuit, l’aube et le crépuscule ; entre la France du centre et l’Allemagne, l’Alsace ; entre cette France centrale et la Belgique, la Flandre. Dès lors rien de décousu, d’interrompu dans l’univers : l’exception, l’ambigu est une transition. » [36]

Analogique du réel

Ainsi la Série est-elle le maillage du réel, l’armature de la nature, le lien invisible et conceptuel, l’idée organique de l’univers : son cadre théorique. Elle s’offre comme l’esprit même du monde, son plan idéel qui assure le grand catalogage des choses. Grâce à elle, la nature peut devenir un livre. Ses classifications sont des chapitres, paragraphes, lignes et signes, vaste typographie des êtres agencés et ordonnés pour former une infinie chaîne signifiante. Elle fonctionne ainsi comme une révélation divine en faisant accéder le monde à la dignité du langage. « Loi Sériaire, loi d’ordre, loi de mesure, loi de proportion, loi d’équilibre et de justice souveraine, loi qui grave au cœur de l’homme ses passions saintes, comme elle écrit dans l’espace, en lettre lumineuses et gigantesques, les accords infinis des mondes et des univers !... » [37] Puisque chaque fragment du réel se trouve relié, uni à un autre selon un ordre précis, tous les éléments du monde se répondent et se correspondent : les séries naturelles fondent des analogies objectives. Et la Science sociale, en les dévoilant, déchiffre le langage hiéroglyphique par lequel Dieu y exprime, depuis sa création, ses saintes volontés. Elle se fait théologie scientifique.

« L’Écriture a dit que l’univers raconte la gloire de Dieu. L’univers est donc un discours sur le génie du Créateur, un poème sur l’enfantement et le développement du monde. Ce discours merveilleux, ce poème divin, est le type du langage parfait, la parole céleste par laquelle l’infinie sagesse du Créateur se révèle à tous les êtres et spécialement à l’homme.

Il faut connaître, s’il est possible, tout le poème de la Nature pour remonter à la connaissance de l’Esprit Divin qui l’a conçue et exprimée dans le langage de la vie de tous les êtres. L’univers est donc un poème vivant chanté par des voix harmonieuses en nombre infini, et le thème de toutes les voix n’est qu’une seule louange du Créateur et du bonheur de la vie sans fin, en mouvement variable, qui charme éternellement l’existence divine et la destinée de ses créatures.

L’esprit humain ne peut pénétrer les mystères de la science et de l’art de Dieu qu’en apprenant d’abord la langue divine de la Nature.

Ce langage universel a un alphabet, une syntaxe et une méthode logique et poétique à la portée de l’intelligence. Cet alphabet, cette syntaxe et cette méthode se révèlent ensemble dans tous les types d’existence, depuis l’astre le plus éblouissant de splendeur jusqu’à l’insecte le plus infime que le microscope révèle à notre vue étonnée.

Il s’agit donc de comprendre ce beau langage, et pour cela il faut en connaître l’alphabet et les grandes lois syntaxiques. La Série va nous livrer à la fois les lettres de l’alphabet et tous les secrets de la méthode.

Les lettres de l’alphabet se trouvent toutes tracées dans les règnes de notre globe. Le premier mot de l’hymne céleste c’est la planète sur laquelle nous vivons, et le poème entier en toute sa divine splendeur se déroule avec majesté dans toutes ces myriades radieuses d’êtres stellaires qui animent et enchantent l’immensité au sein de Dieu. » [38]

Et le but de la Science se ramène à l’inventaire ― complet dans l’absolu ― de ces êtres rangés objectivement par le Créateur depuis l’origine du monde. Elle doit offrir le calque de ces séries naturelles, la grille de leur ordonnancement. Tout savoir objectif ne peut donc se présenter que comme une série conceptuelle. « Plus on avance dans le champ des découvertes, plus on se convainc que, tout étant lié dans le système de la nature, l’ensemble des connaissances doit se classer en ordre généalogique ou sériaire. » [39] Proudhon le souligne après Considerant : toute science est sériée car elle doit refléter adéquatement l’ordre naturel qu’elle étudie. « La série est la condition suprême de la science, comme de la création elle-même. » [40] Toutes les connaissances positives possèdent ce caractère distinctif.

« Dans toutes les sciences constituées et en progrès, l’objet scientifique est SÉRIÉ, c’est-à-dire différencié, partagé en sections et sous-sections, groupes et sous-groupes, genres et espèces ; [...]. Toutes ces innombrables figures différentielles, nous les appellerons du nom générique de SÉRIE.

Là donc où il y a commencement de sériation, il y a science commençante : nous l’avons vu pour l’arithmétique, la géométrie, la physique et la chimie, la zoologie et la botanique, l’industrie et la philologie. » [41]

L’humanité, petit monde, participe également de cette structure animant le grand monde. L’Attraction et la Série déterminent la nature humaine pour devenir sa clef de déchiffrement. Elles offrent d’un même mouvement la connaissance de sa réalité et les moyens de sa complète éclosion dans un milieu social adapté à cette fonction : le Phalanstère.

L’organicisme et la formation d’un homme total

Cosmologie des passions humaines

La Science sociale se fixe un but précis : offrir le cadre sériel, l’ordre nécessaire des hommes classés naturellement selon leurs attractions. Elle doit, en d’autres termes, proposer les lois de l’organisation du travail. « Donc, si tous les objets sur lesquels l’homme est appelé à exercer son activité physique ou son énergie intellectuelle, sont ordonnés et classés en SÉRIES dans le sein des choses, il faut bien que lui, l’homme aussi, accepte cette forme sériaire pour l’ordonnance et le classement de ses travaux, sous peine de se constituer en révolte contre l’ordre naturel, de se placer hors de l’unité universelle, d’opérer en système désordonné sur la création, et de manquer ainsi la voie et l’acte de sa Destinée. » [42] Ainsi, régénérer la société, lui rendre vie et harmonie revient à organiser ses travaux. « Le principe de l’Organisation est le principe même de la Vie et de la Force. Or, qu’y a-t-il de plus utile à organiser que l’Industrie ? où importe-t-il plus de porter la Vie, la Force, la Convergence, l’Ordre, l’Unité, que dans l’œuvre de la création des richesses matérielles, morales et intellectuelles, qui sont la condition et le moyen du développement de l’humanité ? » [43] Proudhon explique, à la suite des thèses de l’École sociétaire, que le règne industriel, caractérisé par la série naturelle des travailleurs, doit venir achever la Création en couronnant les règnes minéral, végétal et animal. « Organiser le travail, c’est décrire et délimiter des fonctions, puis les grouper par ordres, genres, espèces et variétés ; comme organiser la botanique et la zoologie, ce fut, pour de Jussieu et Cuvier, trouver les familles naturelles des plantes et des animaux. La société est donc un système de séries, dont la nature inorganique, végétative et sensible offre les analogues : à la suite des règnes minéral, végétal, animal, se constitue et se détermine chaque jour le règne INDUSTRIEL, qui semble devoir être, sur notre globe, le complément de l’action divine... » [44] Ainsi, grâce à la Science sociale, l’organisation de l’humanité sera-t-elle conforme à l’Organisation de l’Univers, en obéissant aux mêmes lois.

Mais les hommes, dans leur multiplicité, ne peuvent ainsi s’ordonner selon des séries que parce que l’Homme lui-même, pris en soi, dans son essence universelle et son organisation naturelle, obéit à ces lois objectives du monde, souligne Considerant. « Et si tout est vrai, il fallait bien que l’organisme passionnel de l’homme fût prédisposé pour cette forme sériaire, et que l’homme fût porté par nature à distribuer son activité parallèlement à la distribution naturelle des objets sur lesquels cette activité était appelée à s’étendre. » [45] É. de Pompéry explique à son tour que si l’humanité participe de l’ordre universel, les lois sériaires s’appliquent également à sa nature profonde. « Eh bien ! si tout dans la nature est disposé avec ordre, classé, hiérarchisé méthodiquement, si rien n’existe isolément, si tout rentre dans un sous-groupe, groupe, famille, espèce, genre, ordre, classe ; si tout, minéraux, végétaux, animaux, est disposé selon la loi sériaire, il serait bien étrange et bien contraire à l’ordre que l’homme seul, fait pour agir sur ces choses et sur ce monde ordonnés sérieusement, ne fût pas lui-même soumis à cette loi sériaire, et par ses facultés et par ses besoins naturels ? » [46]

C’est ainsi que Fourier a découvert la série logique et naturelle des 13 attractions passionnées de l’humanité dont il a dressé une sorte de nomenclature. Chaque passion est ainsi une attraction, une force irrépressible : « L’Attraction passionnée est l’impulsion donnée par la nature antérieurement à la réflexion, et persistante malgré l’opposition de la raison, du devoir, du préjugé, etc. » [47] Ces attractions se rangent en trois foyers. Les passions sensitives : Goût, Odorat, Tact, Vue et Ouïe. Les passions dites affectives : Amitié, Ambition, Amour, Famille. Enfin, les passions distributives organisent les tendances des deux foyers précédents : Cabaliste, passion de l’intrigue, de l’émulation et de la rivalité ; Papillonne, passion de l’alternance ; Composite, passion de l’accord. Ces trois foyers se résument en un dernier foyer : l’Unitéisme, passion suprême, synthèse de toutes les autres. Ce clavier des passions trouve sa correspondance avec la gamme des notes et le prisme des couleurs. Tableau moléculaire de l’humanité, la série passionnelle rencontre les autres alphabets avec lesquels se décrypte le langage de la Nature, dont les combinaisons donnent des nuances infinies. « De même que les sept couleurs qui composent le prisme lumineux s’épanouissent en nuances d’une valeur infinie ; de même que les sept notes de la gamme musicale se multiplient sous les mains du compositeur avec une fécondité d’association merveilleuse, de même rien n’est plus varié dans ses aspects et ses combinaisons, plus riche de nuances, de fantaisies et de contrastes, que le clavier vivant de nos passions. » [48]

Ces passions doivent toutes s’exercer dans l’ordre social nouveau : c’est à la fois la condition de l’harmonie sociale et de la plénitude ontologique de chacun. C’est en ces termes que se pose la dialectique essentielle de l’individu et de la société. La solution du problème social consiste à forger une totalité sociale permettant l’essor de la totalité des passions de l’individu. Et pour ce faire, la Science sociale doit concevoir une organisation sociale façonnée sur l’organisation individuelle.

« Partant de cette donnée, que l’homme a été doué par le Créateur de diverses facultés d’expansion (dans lesquelles réside toute sa puissance d’activité), facultés d’expansion dont les tendances primordiales convergent vers le bien et le bonheur, et que sa Destinée actuelle sur cette terre se résout dans l’exercice de ces facultés, dans la satisfaction de ces tendances, - Il devient évident que la condition capitale du problème social est de déterminer un milieu tel que l’exercice libre et complet de ces facultés y produise le bien et le bonheur.

Et que l’on ne dise pas que cela est impossible. Dieu n’a pas fait son œuvre à demi, et puisqu’il a confié la réalisation de notre Destinée à l’activité de notre nature, dont les exigences ont été calculées par lui corrélativement à cette Destinée, il est de nécessité logique qu’il ait aussi calculé et rendu possible une forme sociale convenante à notre nature, et qu’il nous ait doué de puissance pour la constituer. » [49]

1) Il faut que tous les attributs de la nature humaine soient exercés dans l’association, faute de quoi les séries ne pourraient pas se constituer. Elle doit favoriser la naissance d’un homme total ou générique. Celui-ci doit trouver dans l’exercice de toutes ses aptitudes, voulues par Dieu, le bonheur attaché à la satisfaction de sa Destinée. « Agrandissant le cercle de la loi morale et animé d’une inébranlable confiance dans la sagesse du Créateur, Fourier s’est dit : Dieu, en façonnant l’être pour un certain but, n’a pas pu lui donner d’autres désirs, d’autres virtualités que celles qui étaient en concordance avec ce but ; autrement il y aurait contradiction flagrante entre le but et le moyen. Donc il ne saurait être heureux, c’est-à-dire jouir de la plénitude de sa vie et atteindre sa destinée, que par le développement régulier et la mise en œuvre de toutes ses facultés intellectuelles, morales et physiques. » [50] Julien Le Rousseau soutient de même : « Cultiver et développer intégralement toutes ses aptitudes, toutes ses facultés, toutes ses passions [...] ; unir son activité à celle de ses semblables en la fortifiant de tous les liens d’affection et de hiérarchie ; jouir dans tous ses travaux et dans tous ses rapports avec la société et le monde extérieur, voilà ce qui résume toute la destinée de l’homme. » [51]

Ces préceptes de la Science sociale se répandent, au tournant des années 1840, chez les communistes dits néo-babouvistes. Après l’échec cuisant du coup d’État du 12 mai fomenté par la Société des Saisons, ils complètent en effet leurs actions politiques clandestines par un investissement dans la Science de l’École sociétaire [52]. Celle-ci doit permettre l’avènement de la communauté. « Pour nous, le communisme est la science qui s’occupe de l’établissement sur la terre de la communauté universelle. Le communisme est le socialisme bien entendu. Comme le socialisme entendu faussement ou d’une manière imparfaite n’est pas vraiment le socialisme, les communistes revendiquent exclusivement pour eux le titre de socialistes. » [53] L’éclosion d’un homme total devient, comme chez les disciples de Fourier, un article essentiel de la science communautaire. Les Communistes de Rouen l’écrivent en ces termes à leurs frères de Paris : « Le développement de toutes leurs facultés, la satisfaction de tous leurs besoins légitimes, voilà ce que doit à tous ses membres une société dont le but est conforme aux lois de la nature, voilà ce que tous ses membres sentiront lorsque le bienfait de l’éducation commune aura produit ses fruits. » [54] « Le but de la Société est d’assurer à l’homme le pouvoir de se développer selon les lois de sa nature » [55], proclame à son tour la Fraternité. Qu’est-ce que le bonheur en effet, si ce n’est la plénitude de l’être apportée par l’emploi exhaustif de toutes ses dispositions ? « Nous le répétons, c’est dans le développement régulier et parfait de toutes nos facultés, c’est dans la satisfaction plein et entière de tous nos besoins que consiste le bonheur ; le chercher ailleurs, c’est déplorable ignorance ! » [56] Dezamy y insiste :

« L’homme, avons-nous vu, est doué de tous les organes nécessaires à sa conservation et à sa perfectibilité : le bonheur est donc dans le développement parfait et régulier de toutes nos facultés.

Notre organisation physique a des besoins irrésistibles ; notre organisation intellectuelle et morale a d’autres appétits non moins impérieux, et dont la satisfaction nous est beaucoup plus agréable encore.

Vivre donc d’une manière conforme à notre complète organisation, ou point de bonheur ! » [57]

Seule la Communauté pourra fournir à l’être humain les possibilités concrètes d’un tel épanouissement, conforme à sa destinée naturelle. « Ce n’est donc que dans l’état de Communauté que les hommes pourront se dire libres, car après s’être développés selon les lois de leur nature, ils exerceront, à leur gré, toutes leurs facultés, et on les verra accomplir leur destinée en mettant à profit ces belles facultés qui forment, entre tous les êtres, l’apanage exclusif de l’homme. » [58] À l’instar de Fourier et de ses disciples, les communistes soutiennent que les passions et les facultés n’ont pu se révéler nuisibles que dans un milieu faussé et contre-nature, bridant leur libre essor. « Le développement complet de toutes les facultés de l’homme sera la garantie de l’utilité de tous ses actes. Ainsi, le mal, c’est-à-dire l’acte par lequel l’homme se nuit à lui-même ou nuit à un être de son espèce, doit devenir impossible dans une organisation sociale basée sur la nature humaine. Y aurait-il quelque chose de plus absurde que d’admettre que l’homme, être doué d’INTELLIGENCE, de RAISON, peut se nuire ou commettre des actes insensés, déraisonnables, lorsque toutes ses facultés intellectuelles et morales auront reçu un complet développement ? Non ; rien ne serait plus absurde ; car, du développement complète des facultés doit résulter la raison, ou la connaissance exacte, précise de l’utile ou du nuisible : et ces deux choses, scrupuleusement indiquées et définies, ne pouvant plus être confondues, deviendront alors l’unique mobile de tous les actes de l’homme, comme elles sont aujourd’hui le mobile de tout homme SAGE. » [59] Les contraintes et les sacrifices n’ont plus cours dans la nouvelle organisation projetée. « Cessez donc de chercher la vertu dans la contrainte et hors des lois de la nature. La société, pour être parfaite, n’a besoin ni d’humiliations, ni d’abnégations, ni de sacrifices absolus ; pour remplir au plus haut point tous les devoirs de la fraternité, l’homme n’a besoin que de bien comprendre sa nature, que de bien connaître les rapports qui enchaînent sa destinée à celle de ses semblables. » [60] C’est pourquoi les communistes ne mènent pas la lutte contre l’individualité, puisqu’ils défendent corps et âme le développement complet de la personne humaine, mais contre l’égoïsme et l’individualisme. « Loin de vouloir abolir la personnalité humaine, c’est dans une Organisation sociale basée sur le principe de l’égalité que nous le croyons le plus capable de se développer. » [61] Il ne s’agit pas de sacrifier l’individu à la société ni la société à l’individu : les deux réalités harmonieusement unies doivent déployer leur être de concert.

Mécanique des forces passionnelles

Comment cet homme universel, générique peut-il émerger ? Comment va-t-il exercer concrètement l’ensemble de ses facultés naturelles ? La Science sociale doit produire la loi de leur harmonisation. Considerant commente, en ingénieur, les données du problème. Ce dernier se pose en termes de dynamique : les passions sont des forces qu’il s’agit de combiner dans une organisation sociale conçue à cet effet.

« La question se trouve alors réduite aux termes d’une question de dynamique :

Les passions sont les forces.

La forme sociale est le mécanisme dans lequel elles doivent jouer.

M. Fourier veut le déterminer de telle sorte qu’il n’y ait ni choc, ni frottement, ni perte de force vive.

La seule différence entre lui et les législateurs et moralistes c’est que ceux-ci prennent le mécanisme social tel qu’ils le trouvent, et cherchent, par des procédés de contraintes, à amortir les forces qui y produisent des chocs ; tandis qu’il en cherche un, lui, qui les utilise toutes.

Ceux-ci veulent plier l’homme à la forme sociale.

Celui-là veut plier la forme sociale à l’homme. » [62]

La Science sociale doit mettre en œuvre une sorte de physique des forces passionnelles pour leur permettre de s’ordonner : « C’est donc sur l’art de former et mécaniser les Séries de groupes que doit rouler principalement le calcul de l’Harmonie passionnelle. » [63] Fourier élabore ce dispositif à partir du clavier même des passions. Il est en effet de la nature même des attractions gouvernant la nature humaine de produire, dans un milieu convenablement organisé, leur exercice exhaustif. Dieu l’a voulu ainsi. « Et si l’homme est mal à l’aide dans le Morcellement, si ses passions s’y heurtent et s’y choquent de mille manières, si les individus se grugent, se volent, se déchirent et se tuent, ce n’est pas une preuve que Dieu est inepte et qu’il nous a mal créés, - ainsi que le croient les philosophes qui ne savent que déblatérer contre les passions CONSTITUTIVES de la nature humaine, PAR LA VOLONTÉ DE DIEU qui a ordonné le mécanisme de cette nature. C’est une preuve seulement que l’humanité n’est pas encore entrée dans sa loi ; qu’elle ne s’est pas encore placée dans le milieu pour lequel ses passions lui ont été données, et où elles se résoudront en harmonie avec bien plus de puissance et d’énergie qu’elles n’en manifestent pour engendrer le désordre quand elles sont hors du régime social qui est leur destinée préétablie. » [64]

Les passions s’ordonnent d’elles-mêmes sous l’impulsion des passions dites distributives : Cabaliste, Composite et Papillonne, dont les effets se révèlent subversifs dans la Civilisation et bienfaiteurs dans l’ordre sociétaire. Aussi, non seulement toutes les passions sont-elles des forces incompressibles et bonnes, car venant toutes de Dieu, mais elles ne peuvent s’harmoniser, se combiner, qu’en s’exerçant toutes, sans en sacrifier aucune. Le fondateur de la Science sociale décrit pour ce faire la mécanique des passions qui assure leur ordre, c’est-à-dire leur organisation sérielle. « But : la MÉCANIQUE DES PASSIONS ou des séries de groupes ; la tendance à faire concorder les cinq ressorts sensuels, 1 goût, 2 tact, 3 vue, 4 ouïe, 5 odorat, avec les quatre ressorts affectueux, 6 amitié, 7 ambition, 8 amour, 9 paternité. Cet accord s’établit par entremise de trois passions peu connues et diffamées, que je nommerai 10 la Cabaliste, 11 la Papillonne, 12 la Composite. » [65] Ainsi la Cabaliste produit-elle la compacité, c’est-à-dire le rapprochement d’activité entre des groupes contigus. Passion de la concurrence, source de l’émulation, elle entretient les rapports entre des groupes de travail aux activités différentes qui se trouveraient, sans elle, privés d’unité. La Papillonne nécessite des courtes séances de travail, n’excédant pas deux heures. Passion de la mobilité et de la variété, elle encourage l’être humain à changer d’occupation pour s’attacher à un autre groupe de travail.

« ― Ce n’est pas le travail en lui-même qui est répugnant, c’est cette continuité mortelle à laquelle votre absurde organisation du travail a marié le travail, c’est ce mariage de la mobilité et de la vie à l’immobilité, la mort ; ― donc permettez le divorce.

Si les séances solitaires, longues, continues, sont insipides, écoutez la voix de la nature, et concluez avec elle que le travail utile ne peut devenir plaisir qu’à la condition d’être exécuté en réunions nombreuses, en séances courtes et variées. » [66]

La Composite enfin, passion de l’accord, rend possible l’exercice parcellaire du travail. « En résumant ce chapitre, on comprendra que la division parcellaire dans le Groupe est la véritable garantie de l’INDÉPENDANCE INDIVIDUELLE du travailleur, et du LIBRE DÉVELOPPEMENT DES VOCATIONS, puisqu’elle permet à chacun de vaquer seulement, je ne dirai pas aux fonctions, mais aux détails de fonctions pour lesquels il se sent goût, aptitude et volonté. » [67] Elle maintient une unité et une harmonie entre des fonctions restreintes choisies par chacun selon ses inclinations. « Cette parfaite liberté en choix de fonctions expliquée sur un exemple agricole, s’étend à tout le reste ; et vous voyez bien que, pour servir les goûts individuels et satisfaire aux intentions de la nature qui a donné ces goûts, il faut, non seulement diviser les travaux et les industries en SÉRIES et en Groupes, mais faire encore au sein du Groupe une distribution parcellaire du travail, afin que chaque sujet puisse se porter aux actions pour lesquelles il a de l’aptitude. » [68] Ces trois méthodes ne viennent pas se surajouter au libre fonctionnement des trois passions distributives, elles sont au contraire automatiquement produites par lui : « ces méthodes ne sont autre chose que la passion même, l’effet naturel de la passion. » [69] Elles construisent d’elles-mêmes, par immanence, un ordre nécessaire, naturel et spontané. Et le libre essor de ces passions auto-régulées ne produit pas seulement des biens et des richesses, il produit avant tout du plaisir. « Si vous voulez que l’homme aime le travail, que pour lui l’industrie soit attrait, plaisir et charme, faites simplement que chacun ait à faire les choses qu’il aime le mieux, qu’il les fasse comme il aime le mieux et avec qui il aime le mieux : que votre méthode distribution des travaux ne soit autre chose que celle qui résulte des impulsions naturelles elles-mêmes. » [70]

Le travail devient attrayant et se veut en cela sa propre finalité. Chacun choisit librement son activité, exercée pendant une période restreinte. Il en change donc régulièrement selon ses humeurs. Le travail prend dans ce cadre une autre dimension. « Et comme la production n’est faite que pour subvenir aux besoins des hommes et leur créer des jouissances, il ne faut pas que ces jouissances soient achetées par des peines et des douleurs ; c’est-à-dire que le travail doit être rendu attrayant. ― Ainsi, le caractère d’un bon ordre social, c’est l’organisation du travail PRODUCTIF-ATTRAYANT. » [71] Il cesse d’être subi comme une malédiction et une torture, comme dans le régime morcelé de la Civilisation. Il constitue au contraire le moyen d’un épanouissement total de la personne humaine, utilisant successivement l’ensemble de son clavier passionnel. Toutes ses facultés intellectuelles, morales et instinctives sont ainsi mobilisées à leur tour. L’être humain trouve ainsi dans le travail sa propre unité en s’unissant à autrui, puisque aucun de ses penchants ne reste désormais inassouvi. « Ainsi le travailleur, passant successivement des ateliers aux champs, des soins domestiques aux occupations du cabinet et du laboratoire, progressera sous toutes ses faces, deviendra tout ce qu’il lui est possible d’être, et rendra à la Société et à lui-même tous les services qu’il est en état de rendre. » [72]

Le travail attrayant rassemble tous les éléments constitutifs de l’Homme, dans sa nature profonde, en l’assemblant à tous les hommes. La guerre de tous contre tous n’a plus cours : l’intérêt de chacun ne peut s’accomplir que dans la réalisation de l’intérêt de tous. La partie doit devenir à l’image du Tout. L’individu doit devenir un totalité pour que la Totalité sociale, harmonieuse, organique, cohérente puisse voir le jour. L’alphabet des passions humaines se décline ainsi, pour chacun, dans le cours de la journée, dans un parcours le conduisant d’activité en activité : circuler dans l’espace social pour se trouver enfin lui-même.

« C’est ainsi que marchent les choses dans les Phalanges. Quand les Groupes ont terminé leurs séances, longues de deux heures au plus, en cas ordinaire, leurs membres se divisent, se séparent et vont dans d’autres Groupes, auxquels ils sont affiliés, fournir avec des visages nouveaux une nouvelle carrière de courte durée aussi comme la précédente. Ainsi se succèdent les travaux en contraste, et se servant les uns les autres de délassements mutuels. ― Rien de plus agréable, après une séance de sciences, après avoir écouté un professeur une heure et demie durant, ou professé soi-même, que d’aller se mêler à ses amis du verger, aux travailleurs des jardins, émonder, sarcler, tailler, arroser ou greffer avec eux et avec elles...

Il n’y a donc plus, en Harmonie, le jardinier qui tout le jour jardine, forcé de savoir et d’exécuter les mille détails de son métier, ni l’agriculteur qui, toujours aussi, remue la terre des champs ; ni le menuisier ayant du matin au soir son rabot attaché dans la main, comme le cordonnier son alène, comme le marchand son aune, et l’employé d’une administration sa plume et son grattoir.

Non, toutes les industries, tous les travaux ont fourni des divisions et des subdivisions, des SÉRIES et des Groupes, et chacun suivant ses goûts, ses vocations, ses désirs, ses talents et ses facultés, s’est enrôlé dans les Groupes et les SÉRIES qui ont exercé Attraction et séduction sur lui, et dont le roulement et l’engrenage offrent mille thèmes variés à l’emploi de son activité, mille modulations différentes à l’essor de ses affections et de ses passions. » [73]

Le mouvement vers autrui est ainsi retour à soi : aller de groupe en groupe, de série en série pour exercer la plénitude de la série passionnelle qui constitue la nature de l’homme. L’harmonie « ne peut naître que d’une organisation des hommes en séries de groupes ; que la Société doit présenter un vaste réseau sériaire offrant à chacun la faculté de se placer successivement et fructueusement pour lui, dans les groupes qui lui conviennent, près de ceux qu’il aime, et obéir au besoin actuel d’exercer telle ou telle faculté. » [74]

L’organisme du Phalanstère

Ces déplacements, mouvements et pérégrinations incessants, nécessaires à la constitution de l’homme total, impliquent que l’organisation sociale soit conçue comme un espace de circulation. Elle doit offrir la forme d’un organisme, conçu précisément par les physiologistes, en ce XIXe siècle, comme un tourbillon, un espace de composition et de décomposition continuelles des molécules le constituant. Saint-Simon, dans ses réflexions anthropologiques, en retient la définition : la Vie, c’est la circulation elle-même, car « l’action des fluides dans les corps organisés est le principe et même le régulateur de la vie » [75]. C’est pourquoi la mort survient lorsqu’elle cesse.

Aussi l’organisme social se présente-t-il comme l’ensemble des séries des travailleurs, composées et décomposées continuellement. « Le Groupe qui s’est emparé d’un travail et dans le sein duquel chaque Sousgroupe fait marcher un détail de l’œuvre, est un corps composé de parties qui concourent librement à l’action commune, rivalisent de zèle, d’ardeur, et s’entraînent passionnément dans un Accord puissant d’ensemble. » [76] On suit la logique d’agrégation pratique et d’enchaînement logique de la Science sociale : construire un homme total, par le travail attrayant, lequel implique un organisme social qui se construit par le mouvement même que sa mise en œuvre suppose. Mais réciproquement, il faut nécessairement constituer un corps social homogène et naturel pour que chaque être puisse y accomplir sa nature fondamentale. En d’autres termes, il faut que l’unité règne dans l’homme, celui-ci doit exercer exhaustivement ses facultés sans en abandonner aucune, pour qu’elle règne dans la société. Et inversement, il faut que la société forme une unité organique pour que l’homme puisse circuler dans cet organisme ― la circulation définissant la vie de tout organisme ― pour qu’un homme total puisse émerger. Le corps social doit se former ainsi sur le modèle du corps humain, fait à l’image de tous, pour tous, ouvert à tous. La seule façon d’édifier une société développant toutes les facultés et donnant satisfaction à tous les besoins de l’humanité, c’est de la construire sur la forme humaine, adaptée à sa Vie. Une société unie comme un homme car faite homme. « Il faudra, au contraire, que le domaine entier soit exploité comme domaine d’un seul homme, qu’ils soit soumis à une gestion unitaire, et que les efforts des travailleurs, leurs capitaux, toutes les forces enfin que cette exploitation réclame, soient réunis en faisceau, intimement liés et combinés. » [77] Selon la grande loi des analogies, l’organisme ne devient ainsi le modèle achevé de l’association entre les hommes, que parce qu’il en lui-même, déjà, une association. Le saint-simonien Charles Lambert écrit dans un manuscrit : « un appareil organique est comme une société d’organes concourant vers un même but.... » [78] Plus tard en 1858, le Père Enfantin, lors de la première publication du Mémoire sur la science de l’homme de Saint-Simon écrit en 1813, souligne à son tour que l’organisme s’offre comme un monde en soi, un peuple d’organes.

« Les nombreux organes distincts qui sont comme les peuples de cette contrée immense ; les innombrables circulations de liquides et de nerfs qui la parcourent ; les montagnes osseuses et musculaires qui en dessinent le relief ; les tissus variés qui la décorent, comme une végétation riche et splendide : tout ce la constitue un monde dont toutes les parties sont solidaires les unes des autres, dont tous les habitants sont renfermés dans une frontière commune, où le patriotisme règne au suprême degré, dans lequel chaque province est l’alliée dévouée des provinces voisines, souffre et jouit avec elles : c’est le vrai royaume de l’unité et de la multiplicité, de l’autorité et de la liberté, du devoir et du droit. » [79]

La Science sociale culmine dans une science des édifices sociaux : bâtir une nouvelle société, c’est d’abord bâtir de nouvelles constructions qui l’abritent. « Il faut une architectonique nouvelle pour une organisation sociale nouvelle. » [80] Une architecture spécifique doit en effet s’adapter à cet organisme social pour favoriser son développement en aménageant ces circulations perpétuelles : le Phalanstère. Lieu de vie, de travail et de loisirs d’une phalange, composée d’environs 1600 à 1800 personnes de toutes conditions, il se veut à la mesure du corps humain, calqué sur lui pour en favoriser la pleine expression. La pierre doit se faire chair en lui, l’habitation doit être en harmonie avec l’habitant. Le Phalanstère est commandé par une anthropologie architecturale : « Étant donné l’homme, avec ses besoins, ses goûts, ses penchants natifs, déterminer les conditions du système social le mieux approprié à sa nature » [81]. Il s’édifie autour d’une artère centrale : la rue-galerie, qui apporte la vie à l’ensemble en facilitant les circulations. « Cette galerie qui se ploie aux flancs de l’édifice sociétaire et lui fait comme une large ceinture ; qui relie toutes les parties à un tour ; qui établit le contact du centre et des extrémités, c’est le canal par où circule la vie dans le grand corps phalanstérien, c’est l’artère qui du cœur porte le sang dans toutes les veines ;[...]. » [82] Circulant dans ce milieu social nouveau, les individus vivent dans une réalité qui leur ressemble. Le déplacement libre - d’un travail à un autre, d’une série à une autre dans cet espace - est pensé est comme la condition d’un libre déploiement des qualités naturelles des hommes. Mus par leurs simples attractions, ils évoluent dans l’espace social comme les astres dans l’immensité cosmique : le corps social est bien comparable au corps individuel, comme au corps de l’univers. « Elle [i.e. l’attraction] est pour l’homme une boussole divine, une révélation permanente ; elle le guide souverainement à son but, comme l’attraction d’ordre matériel guide les astres, à travers l’espace, avec une clairvoyance merveilleuse, et réalise par leurs mouvements l’harmonie céleste. » [83] La même loi les gouvernent tous à leur échelle et les inscrit dans une suite de cercles concentriques : organisation humaine, organisation du phalanstère, du globe et au-delà du Cosmos.

« On connaît cette définition donnée par Cuvier : “tout être organisé forme un ensemble, un système unique et clos, dont les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive par une action réciproque.” (Disc. sur les révol. du Globe). - Ce que l’illustre naturaliste disait du simple individu, animal ou végétal, il faut l’appliquer aux organisations de différents degrés que présentera l’association humaine. - Ainsi, considérons d’abord le premier terme de l’association, le ménage sociétaire ou âme humaine intégrale, assortiment de tous les caractères, de tous les âges, de tous les sexes. Ce devra être un système unique, un ensemble complet, dont toutes les parties se correspondront mutuellement et concourront à la même action définitive par une action réciproque. - Cette propriété devra se retrouver encore dans la province, combinaison politique de plusieurs ménages ou cantons sociétaires ; dans le royaume, qui embrasse plusieurs provinces, dans l’empire ou association de royaumes enfin dans l’humanité, réunion de tous les empires. - Si nous élevons à des degrés supérieurs, nous verrons que l’état harmonique, l’organisation de l’être suppose toujours les conditions ci-dessus énoncées. - Par exemple, c’est sous ces conditions seulement, qu’il peut y avoir harmonie, organisation dans l’ASTRE, considéré comme la combinaison de deux puissances, de la puissance humanitaire et de cette autre puissance non moins active, non moins vivante que nous appelons nature, (l’Anima Sublunaris de Keppler). - C’est encore sous ces seules conditions qu’il peut y avoir organisation dans le tourbillon ou sociétés d’astres, dans la nébuleuse, simple ou société de tourbillons, et enfin dans les nébuleuses de tous les degrés. » [84]

Cette conception organique de l’association - et de sa clef de voûte : son enveloppe phalanstérienne - , est la matrice de nombreux discours socialistes au XIXe siècle. Joseph Déjacque, dans son projet d’Humanisphère, sorte de phalanstère anarchiste, reprend à son compte cette idée cardinale de l’École sociétaire [85]. Toute sa théorie roule sur ce principe d’un déplacement libre et anarchique des individus, en dehors de toute autorité et de toute contrainte. Ce mouvement construira, de lui-même, l’ordre spontané de la société. Le refus de l’autorité voilà l’ordre en tant que tel. « Or l’absence d’ordres, voilà l’ordre véritable. La loi et le glaive, ce n’est que l’ordre des bandits, le code du vol et du meurtre qui préside au partage du butin au massacre des victimes. C’est sur ce sanglant pivot que tourne le monde civilisé. L’anarchie en est l’antipode, et cet antipode est l’axe du monde humanisphérien. » [86] Il faut s’affranchir de toute autorité, monstrueuse en elle-même : « Les autorités sont des vampires, et les vampires sont des monstres qui n’habitent que les cimetières et ne se promènent que dans les ténèbres. » [87] Il importe donc de laisser le libre mouvement aux individus qui, d’eux-mêmes, produiront l’ordre le plus parfait et le plus harmonieux qu’aucun gouvernement, qu’aucune autorité ne pourra jamais produire : un ordre enfin naturel. Déjacque prend l’exemple de la distribution des drapeaux après février 1848 : la foule se régula dans Paris, y circula aussi naturellement que le sang circule dans les artères d’un organisme [88].

Dans l’Humanisphère la circulation spontanée de chacun suivant sa passion, son attraction s’oppose ainsi à l’engorgement, au désordre et à la maladie provoqués par les interventions autoritaires. L’attraction passionnelle, que Déjacque emprunte à Fourier et à son École, doit et peut seule réguler l’ordre, un ordre d’en bas construit automatiquement, comme le sang circule dans le corps sans intervention d’une volonté souveraine. Il s’agit en d’autres termes de laisser faire les passions, monde nouveau découvert par Fourier [89]. Déjacque le loue de cette invention. « Fourier venait de découvrir un nouveau monde où toutes les individualités ont une valeur nécessaire à l’harmonie collective. Les passions sont les instruments de ce vivant concert qui a pour archet la fibre des attractions. » [90] Il suffit donc de laisser ces attractions conduire les hommes comme elles dirigent les astres dans le Cosmos. « De même que les globes circulent anarchiquement dans l’universalité, de même les hommes doivent circuler anarchiquement dans l’humanité, sous la seule impulsion des sympathies et des antipathies, des attractions et des répulsions réciproques. » [91] L’anarchie, c’est bien l’absence de souverain, l’abandon de tout principe d’autorité émanant d’une volonté quelconque, c’est l’ordre spontané de la nature et des lois objectives qui la régissent opposé à l’ordre arbitraire imposé à la société. Proudhon écrivait déjà en 1840 : « La propriété et la royauté sont en démolition dès le commencement du monde ; comme l’homme cherche la justice dans l’égalité, la société cherche l’ordre dans l’anarchie. » [92] L’anarchie, c’est le système objectif de la Nature. Elle ne refuse pas l’ordre en soi, mais l’ordre programmé, organisé par la conscience et la volonté humaines.

Dans leurs spéculations sur la Science sociale, les communistes ont eux aussi affirmé la nécessité de mettre en œuvre une organisation libre, hors de tout commandement politique, c’est-à-dire soumise aux seules lois naturelles découvertes par la science. Ils se réclament en cela de l’anarchie, cet ordre nécessaire et objectif des sociétés. « L’anarchie organisée, c’est-à-dire l’harmonie scientifique et rationnelle, n’est-elle point l’état essentiellement normal dans lequel l’humanité doit vivre ? » [93] Ils placent au cœur de la Science sociale la règle d’une circulation harmonieuse des hommes et des biens dans la société pour la constituer comme réalité organique. « Nous démontrerons que l’analogie la plus parfaite existe dans notre système entre l’organisme social et l’organisme humain. » [94]

Théodore Dezmay écrit son Code de la Communauté, en 1842, s’inspirant largement des préceptes de l’organisation du phalanstère. Il offre une belle illustration de cet organicisme de la science communiste. Rien n’est plus opposé à la communauté organique future que la société présente, éloignée des lois de la nature pour le plus grand malheur des prolétaires. La communauté doit puiser dans la physiologie humaine la loi présidant à son organisation, forme incarnée de la solidarité et de la fraternité : la parfaite diffusion des aliments donne à chacun selon ses besoins.

« Chaque homme est, pour ainsi dire, une société en miniature. Parmi les membres du corps humain, il n’est ni Travailleurs pauvres, ni Riches oisifs ; on n’y voit point, comme dans nos sociétés inégalitaires, l’affreux spectacle d’un dépérissement funeste à côté de la Richesse. Là, point de Prolétaire condamné à suer sans cesse sang et eau pour fournir des jouissances exclusives et outrées à l’insatiable avidité d’une race frelonnière, tandis qu’il resterait, lui, dans la torpeur et le froid de la mort. Le Paupérisme, ce vice hideux de notre corps social, qui condamne les neuf-dixièmes des citoyens à vivre d’une vie morbide et paralytique, le Paupérisme n’existe point dans le petit monde que présente chacun de nous. Combien ne doit-on pas admirer, dans l’organisme humain, cette prévoyance communautaire qui distribue si régulièrement et si également à tous les organes la richesse nutritive, qui perce de ses mille canaux sanguins ses plus imperceptibles intervalles, et sait si bien reporter aux organes élaborateurs la liqueur bienfaisante qui résulte du travail commun ? Combien ne doit-on pas admirer l’économie particulière des parties les plus éloignées du point où la chaleur et l’activité vitales semblent se composer ? Ne reconnaît-on pas bien vite que tout a été prévu et que les parties les moins centrales n’ont rien à craindre de ce monopole meurtrier qui, dans notre corps social actuel, cause au Prolétaire tant d’angoisses et tant de tortures. Et la cause en est simple.

Dans nos sociétés inégalitaires, en effet, vers le Gouvernement comme vers le cœur, se portent et se rassemblent toutes les richesses, c’est-à-dire tout le sang de l’état ; mais ce sang, reversé sans économie, regorge en certains vaisseaux, ne se porte qu’en très petite quantité dans d’autres, et laisse toujours les extrémités (le Prolétariat), dans une froide paralysie, sans force et sans vigueur. Dans l’organisme du corps humain tout est réglé pour le mieux, au contraire : entre tous les membres, la solidarité, la Fraternité la plus parfaite. Certes, si les Physiologistes de l’organisme social voulaient méditer avec quelque soin sur ce phénomène et tant d’autres de la même catégorie, ils comprendraient mieux la science politique, qu’ils ne font qu’obscurcir de leur savoir mal dirigé et de leur aveugle bonne foi. Alors ils établiraient, sans doute, en principe, que l’harmonieux accord du corps national dépend directement de cette distribution égale et commune du travail et de l’aliment parmi tous les membres, qui n’est autre chose que la jouissance du droit et l’accomplissement du devoir. » [95]

Cette représentation naturaliste, biologique de la société se double d’une dimension mystique, biblique, même chez un matérialiste comme Dezamy. Ce corps communautaire ainsi pensé constitue en effet, pour le théoricien communiste, l’incarnation du corps du Christ, c’est-à-dire, d’après la parole fameuse de saint Paul, l’Église même [96]. « Car, comme le corps n’est qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres d’un seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un seul corps, il en est de même du Christ. » [97] Formulation récurrente dans la pensée socialiste du XIXe siècle, la science du corps social n’est que la matérialisation vivante du corps du Sauveur : sa biologie accomplit donc ici-bas la volonté du Seigneur. Former l’organisme social, c’est réaliser le royaume de Dieu sur la terre. Constantin Pecqueur le soutient, après avoir longuement cité l’apôtre : chaque homme est partie intégrante d’un grand organisme, encore à naître, dans lequel il exerce une fonction définie. « Chacun ici a sa tâche a remplir en qualité de membre d’un tout inséparable ; il est là tout à la fois et pour l’ensemble, et pour les autres, et pour lui. Il y a un but commun à accomplir : il faut que chacun s’ordonne, à l’activité collective. On est enfin une multitude solidaire : il faut bien que la forme sociale de la solidarité, la fonction, soit, et se manifeste. » [98] Nul ne peut se soustraire à cette solidarité naturelle de tous les hommes qui attend de prendre sa forme concrète. Le salut de l’un passe par celui des autres.

« S’il est un point démontré en science sociale, c’est l’indivisibilité du salut individuel et du salut social. Point de paix, de joie durable, de bonheur certain à soi tout seul. Le bonheur veut être partagé : il s’évanouit s’il se fait égoïste, solitaire. Cette doctrine est celle de Jésus-Christ. Ce grand homme ne veut le salut individuel que par le salut universel. Il faut, suivant lui, pour être sauvé, ne faire qu’un avec l’assemblée, avec la grande famille que Dieu nous a donnée comme l’objet et le moyen de notre félicité terrestre. Il faut donner à tous ceux qui en sont dépourvus pour un titre quelconque, et le manger, et le boire et le vêtir ; et la science, et la sagesse, et la santé ; consentir donc, à plus forte raison, toutes les conditions du développement de nos frères, vivre en intime solidarité avec eux, être un membre harmonique du grand corps de l’humanité, pour gagner la vie éternelle.

Puisque les hommes sont solidaires jusqu’à ce point, quels maux ne se feront-ils pas mutuellement, s’ils se conduisent comme ne l’étant pas ? Cependant, de toute certitude, ils vivront dans l’insolidarité traditionnelle, s’ils ignorent qu’il est bon pour eux, en tous temps, de se conduire comme les membres d’un même corps. Faites donc au peuple l’éducation de la solidarité.

Par notre solidarité naturelle, nous avons une fin collective, et par conséquent un bien collectif : nos destinés sont inséparables et proportionnelles l’une à l’autre, puisque pour s’accomplir elles sont nécessaires l’une à l’autre. Voilà donc notre bonheur tout entier dans cette loi.[...]. Vous ne voyez pas que nous sommes tous, grands et petits, dans le vaste corps du genre humain, ce qu’est une feuille, un bouton, une fleur, un fruit, sur le tronc de l’arbre : L’arbre souffre-t-il, tout ce qu’il porte s’en ressent, se flétrit, et se fane et meurt. » [99]

Ainsi le corps social, que la Science sociale doit édifier, émerge-t-il au point d’articulation de plusieurs discours dont il assure la synthèse. Il est bien le point d’aboutissement des spéculations du XIXe siècle sur la nécessaire régénération de la société. Il constitue en cela l’envers et la négation de l’ordre social en place dans la Civilisation. Parcourant divers registres, il se montre d’abord une réalité théologico-scientifique : l’organisation constitue aussi bien une donnée naturelle accessible à la science qu’une révélation religieuse, un modèle divin. Construire un organisme social, c’est à la fois retrouver les lois de la nature en constituant une entité naturelle et retrouver la volonté du Seigneur. Cette forme biologique et biblique assure également l’unité dans la diversité en distribuant les fonctions à tous les individus selon leurs aptitudes spécifiques qui, toutes, concourent à l’harmonie générale. Libre de choisir sa place dictée par ses aspirations naturelles, l’indépendance de chacun devient la condition de l’ordre. Chaque individu cherchant à satisfaire sa propre nature se trouve de ce fait relier aux autres par des liens indissolubles et naturels de fraternité. L’organisme constitue le support d’une réconciliation de l’individu et de l’universel. Enfin, il garantit l’égalité entre tous les hommes puisque chacun y est assuré de voir ses besoins satisfaits pour exercer la plénitude de ses facultés : l’individu-totalité dans la Totalité organique. L’organisation se montre ainsi l’incarnation de l’ordre naturel tant recherché par les contemporains.

Ces principes organiques de la Science sociale sont partagés par tous : ils forment la grammaire de sa pensée. Mais si tous ses partisans se reconnaissent dans son organicisme, ce dernier peut donner lieu à deux schémas opposés qui en articulent la logique. C’est sur cette trame commune en effet que l’opposition entre l’Association et la Communauté prend son sens. Les adeptes de l’Association proposent une Science sociale inégalitaire, appuyée sur le respect de la propriété et des inégalités naturelles, alors que les défenseurs de la Communauté prônent l’égalité entre tous les membres de l’organisme social. La théorie de la Fonction donne son appui aux deux positions rivales.


Loïc Rignol

Loïc Rignol

Loïc RIGNOL est docteur en histoire. Il a soutenu en 2003 une thèse sur Les Hiéroglyphes de la Nature. Science de l’homme et Science sociale dans la pensée socialiste en France. 1830-1851, dans laquelle il élabore une épistémologie du premier socialisme français. Il a collaboré récemment au Dictionnaire historique et critique du racisme, à paraître en 2009 aux PUF, sous la direction de P.-A. Taguieff.


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Notes

[1Pierre Leroux, « De l’individualisme et du socialisme », octobre 1833, Aux philosophes, aux artistes, aux politiques et autres textes, texte établi et préfacé par Jean-Pierre Lacassagne, postface de Miguel Abensour, Paris, Payot, 1994, p. 245-246. Sur Pierre Leroux, voir notamment : Pierre Leroux, Pierre Leroux. À la source perdue du socialisme français, anthologie établie et présentée par Bruno Viard, préface de Maurice Agulhon, Malakoff, Desclée de Brouwer, 1997.

[2Pierre Leroux, « Préface. Aux souscripteurs de la Revue », Revue encyclopédique, tome lx, octobre-décembre 1833, Paris, au bureau de la Revue encyclopédique, p. xx.

[3Sur la Science sociale déployée par l’École sociétaire, voir l’article de Denis Burckel, « La Révolution de 1848 à la lumière de la science sociale fouriériste », Cahiers Charles Fourier. Fouriérisme, révolution, république. Autour de 1848, n° 10, décembre 1999, p. 91-109.

[4Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, introduction et édition établie par Simone Debout-Oleszkiewicz, Paris, Les presses du réel, 1998, note (51) p. 182.

[5Sur Fourier, voir notamment Jonathan Beecher, Fourier : le visionnaire et son monde, trad. de l’américain par Hélène Perrin et Pierre-Yves Pétillon, Paris, Fayard, 1993, et Simone Debout, L’utopie de Charles Fourier, Dijon, Les presses du réel, 1998 ; la postface de Franck Malécot à la réédition du Libre arbitre de Charles Fourier : Franck MalÉcot, « Charles Fourier et l’utopie », in Charles Fourier, Du libre arbitre, Paris, éditions des Saints Calus, 2003, p. 109-138. ; et la thèse de Pierre MercklĖ, « Le socialisme, l’utopie ou la science ? La « science sociale » de Charles Fourier et les expérimentations sociales de l’École sociétaire au xixe siècle », Thèse de sociologie, Université Lyon 2, 2001.

[6Hippolyte de la Morvonnais, « Le phalanstère des âmes, ou accord de la religion, poésie et de la science harmonienne », La Phalange. Journal de la science sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 3e série, 2e partie du tome vi, n° 122, dimanche 9 avril 1843, Paris, au bureau de la Phalange, 1843, col. 2003.

[7Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, 1829, Paris, Flammarion, 1973, p. 67.

[8Just Muiron, Transactions sociales, 1832, deuxième édition, Paris, librairie sociétaire, Besançon, chez l’auteur, 1860, p. 167.

[9Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, introduction et édition établie par Simone Debout-Oleszkiewicz, Paris, Les presses du réel, 1998, p. 192.

[10Saint-simon écrit par exemple : « Prouver qu’il serait utile au progrès de la science de considérer la loi de la pesanteur universelle comme loi divine et comme loi unique, à laquelle Dieu a soumis l’univers, est le but de nos travaux. » Henri de Saint-Simon, Esquisse d’une nouvelle encyclopédie ou introduction à la philosophie du XIXe siècle, 1810, Œuvres complètes de Saint-Simon et Enfantin, précédées de deux notices historiques, tome xve, Paris, 1865-1878, p. 94-95.

[11Victor Considerant, Destinée sociale, tome premier, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 24.

[12Henri de Saint-Simon, Mémoire sur la science de l’homme, 1813, in Oeuvres complètes de Saint-Simon et Enfantin, précédées de deux notices historiques, xxxxe volume, réimpression photomécanique de l’édition 1865-1878, Aalen, Otto Zeller, 1964, p. 68-269.

[13Édouard de PompÉry, Théorie de l’association et de l’unité universelle de C. Fourier. Introduction religieuse et philosophique, Paris, Capelle, 1841, p. 231.

[14Victor Hennequin, Sauvons le genre humain, 1853, deuxième édition, Paris, E. Dentu, 1853, p. 22.

[15« Principes et définition », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 1re année, tome i, [1836], non paginé.

[16Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, 1829, Paris, Flammarion, 1973, p. 94.

[17Victor Hennequin, op. cit., p. 24.

[18Georges Cuvier, Le règne animal distribué d’après son organisation, pour servir de base à l’histoire naturelle des animaux, et d’introduction à l’anatomie comparée, édition accompagnée de planches gravées, représentant les types de tous les genres, les caractères distinctifs des divers groupes et les modifications de structure sur lesquelles repose cette classification, par une réunion de disciples de Cuvier, 1817, tome premier, Paris, Fortin, Masson et Cie, s.d., Préface de la première édition, octobre 1816, p. xiv.

[19Victor Considerant, Destinée sociale, tome deuxième, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 29.

[20Pierre-Joseph Proudhon, De la création de l’ordre dans l’humanité, 1843, tome premier, Introduction par Hervé Trinquier, Notes par C. Bouglé, A. Cuvillier, E. Jung et H. Trinquier, éditions Tops/H. Trinquier, 2000, p. 21.

[21Pierre-Joseph Proudhon, op. cit., tome second, p. 51.

[22Pierre-Joseph Proudhon, op. cit., tome premier, p. 142.

[23Henri Gorsse, alias Henri Dameth, Notions élémentaires de la science sociale de Fourier, deuxième édition, Paris, librairie de l’École sociétaire, 1846, p. 61.

[24Ibid., p. 51-52.

[25Ibid., p. 52.

[26Ibid., p. 53.

[27Victor Hennequin, op. cit., p. 30.

[28Henri Gorsse, op. cit., p. 54.

[29Victor Considerant, « Discussion sur les Dogmes », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 1re année, tome i, n° 8, 20 septembre 1836, col. 254.

[30d’Izalguier, « De la poétique dans ses rapports avec la science sociale », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 1re année, tome i, n° 5, 20 août 1836, col. 170.

[31Eugène Cartier, « Conception scientifique de la liberté », La Phalange, Journal de la science sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 3e Série, tome i, n° 14, vendredi 2 mai 1840, col. 261.

[32Alphonse Tamisier, « Coup d’œil sur la théorie des fonctions. Mémoire de M***, lu dans la 5e section du Congrès scientifique, pour répondre à cette question : “Exposer et discuter la valeur des principes de l’École sociétaire fondée par Fourier” », La Phalange, Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 3e série, tome iv, n° 14, vendredi 1er octobre 1841, col. 225.

[33« Principes et définition », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 1re année, tome i, [1836], non paginé.

[34Victor Hennequin, op.cit., p. 23.

[35Pierre-Joseph Proudhon, op. cit., tome premier, p. 277.

[36Victor Hennequin, op. cit., p. 31.

[37Édouard de PompÉry, op. cit., p. 227.

[38Hugh Doherty, « La Série, loi universelle de la Nature », La Phalange. Revue de la Science sociale, xviie année, 1re série in-8, tome vii, premier semestre 1848, Paris, aux bureaux de la Phalange, p. 35-36.

[39Victor Considerant, Destinée sociale, tome deuxième, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 29.

[40Pierre-Joseph Proudhon, op. cit., tome premier, p. 139.

[41Ibid., p. 137-138.

[42Victor Considerant, op. cit., tome deuxième, p. 30.

[43Victor Considerant, « Le Progrès social », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 3e série, tome ii, n° 34, 15 mai 1839, col. 581.

[44Pierre-Joseph Proudhon, op. cit., p. 67.

[45Victor Considerant, Victor Considerant, Destinée sociale, tome deuxième, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 30.

[46Édouard de PompÉry, op. cit., p. 215.

[47Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, 1829, Paris, Flammarion, 1973, p. 89.

[48Henri Gorsse, op. cit., p. 40.

[49d’Izalguier, « De la poétique dans ses rapports avec la science sociale », La Phalange. Journal de la Science Sociale découverte et constituée par Charles Fourier, 1re année, tome i, n° 5, 20 août 1836, col. 170.

[50Henri Gorsse, op. cit., p. 26.

[51Julien Le Rousseau, Notions de Phrénologie, Paris, librairie phalanstérienne et librairie J.-B. Baillière, 1847, p. 17.

[52Sur les communistes néo-babouvistes, voir Jacques Grandjonc, Communisme/Kommunismus/Communism. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes. 1785-1842, 2 vol., Trier, Karl Marx Haus, 1989et Alain Maillard, La communauté des Égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Paris, éditions Kimé, 1999.

[53Jules Gay, Le Communiste. Journal mensuel, Paris, 1re année, n° 1, mars 1849, p. 3.

[54Les Communistes de Rouen à leurs Frères de Paris, Rouen le 17 août 1840, lithographie, non paginée.

[55« De la liberté », La Fraternité, journal mensuel, 1re année, n° 11, mars 1842, p. 40.

[56Théodore Dezamy, M. Lamennais réfuté par lui-même, ou Examen critique du livre intitulé : Du Passé et de l’Avenir du Peuple, Paris, chez l’auteur, 1841, p. 43.

[57Ibid., p. 69-70.

[58« De la liberté », La Fraternité, journal mensuel, 1re année, n° 11, mars 1842, p. 41.

[59May, « Doctrine », L’Humanitaire. Organe de la science sociale, n° 1, juillet 1841, p. 2.

[60Théodore Dezamy, Examen critique des discours prononcés à Notre-Dame en décembre 1844 et en janvier 1845 par M. l’abbé Lacordaire, précédé d’une notice sur l’ordre des Dominicains et de la biographie de M. Lacordaire, d’après les principes de la philosophie naturelle, Paris, chez tous les libraires, 1845, p. 18.

[61René Didier, alias Victor Bouton, Le livre des Communistes. Conséquences de l’organisation du travail, Paris, Bouton, 1845, p. 36.

[62Victor Considerant, « Théorie sociétaire », La Réforme Industrielle, ou Le Phalanstère, proposant la fondation d’une phalange, réunion en 1100 personnes associées en travaux de culture, fabrique et ménage, tome i, n° 19, 4 octobre 1832, p. 165.

[63Charles Fourier, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, 1808, introduction et édition établie par Simone Debout-Oleszkiewicz, Paris, Les presses du réel, 1998, p. 194.

[64Victor Considerant, Destinée sociale, tome premier, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 442-443.

[65Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, 1829, Paris, Flammarion, 1973, p. 91.

[66Victor Considerant, op. cit., tome deuxième, p. 58.

[67Ibid., p. 43.

[68Ibid., p. 35-36.

[69Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ou Invention du procédé d’industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, 1829, Paris, Flammarion, 1973, p. 96.

[70Victor Considerant, op. cit., tome deuxième, p. 47-48.

[71Ibid., p. 49-50.

[72Hippolyte Renaud, Solidarité. Vue synthétique sur la doctrine de Ch. Fourier, Paris, Librairie sociétaire, 1845, p. 90.

[73Victor Considerant, op. cit., tome deuxième, p. 59-60.

[74Hippolyte Renaud, op. cit., p. 61-62.

[75Henri de Saint-Simon, Mémoire sur la science de l’homme, 1813, in Oeuvres complètes de Saint-Simon et Enfantin, précédées de deux notices historiques, xxxxe volume, réimpression photomécanique de l’édition 1865-1878, Aalen, Otto Zeller, 1964, p. 106.

[76Victor Considerant, op. cit., tome deuxième, p. 43.

[77Victor Considerant, op. cit., tome premier, p. 334.

[78Charles Lambert, « Conférence sur l’anatomie et la physiologie, 2 octobre 1832 », Travaux scientifiques et littéraires des Saint-simoniens, Fonds Enfantin, [ms.7856/22.

[79Prosper Enfantin, Science de l’homme. Physiologie religieuse. Lettre au docteur Guépin (de Nantes) sur la physiologie, 1858, Œuvres de Saint-Simon & d’Enfantin, publiées par les membres du conseil institué par Enfantin pour l’exécution de ses dernières volontés, quarante-sixième volume de la collection générale, réimpression photomécanique de l’édition 1865-1878, Aalen, Otto Zeller, 1964, p. 292-293.

[80Victor Considerant, Exposition abrégée du système phalanstérien de Fourier, [février 1841], Paris, Les livres français, s.d., p. 20.

[81Ibid., p. 521.

[82Victor Considerant, Destinée sociale, tome premier, Paris, au bureau de la Phalange, 1834, p. 189.

[83Victor Hennequin, op. cit., p. 16.

[84Adrien Berbrugger, « Réforme industrielle. Troisième leçon (Suite) », Société de Civilisation. Cours et conférences à l’école philosophique de la société, 11me livraison, 13 octobre 1833, Paris, p. 41.

[85Voir notamment, Nicole Riffault-Perrot, « Du Phalanstère fouriériste à l’Humanisphère de Déjacque », Cahiers Charles Fourier, n° 2, 1991, p. 33-43.

[86Joseph DÉjacque, L’Humanisphère, utopie anarchique, 1857, in À bas les chefs, textes établis et présentés par Valentin Pelosse, Paris, éditions Champ libre, 1979, p. 175-176.

[87Ibid., p. 174.

[88Joseph Déjacque écrit ainsi : « Qu’on se rappelle encore le jour de la distribution des drapeaux, après février 1848 : il n’y avait dans la foule, plus grande qu’elle ne le fut jamais à aucune fête, ni gendarmes, ni agents de la force publique ; aucune autorité ne protégeait la circulation ; chacun, pour ainsi dire, faisait sa police soi-même. Et bien ! y eut-il jamais plus d’ordre que dans ce désordre ? Qui fut foulé ? personne. Pas un encombrement n’eut lieu. C’était à qui se protégeait l’un l’autre. La multitude s’écoulait compacte par les boulevards et par les rues aussi naturellement que le sang d’un homme en bonne santé circule en ses artères. Chez l’homme, c’est la maladie, qui produit l’engorgement ; chez les multitudes, c’est la police et la force armée : la maladie alors porte le nom d’autorité. L’anarchie est l’état de santé des multitudes. » Joseph DÉjacque, op. cit., p. 174-175.

[89L’expression se trouve chez Déjacque lorsqu’il évoque l’anecdote d’un officier de marine sur une frégate de guerre, en 1841, qui faisait exécuter les manœuvres bien mieux que les autres officiers en laissant ses matelots libres d’agir : « Voulez-vous savoir le secret magique de cet officier et de quelle manière il s’y prenait pour opérer ce miracle : il ne jurait pas, il ne tempêtait pas, il ne commandait pas, il laissait faire. » Joseph DÉjacque, op. cit., p. 175.

[90Joseph DÉjacque, op. cit., p. 123.

[91Ibid., p. 121.

[92Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement. Premier mémoire, 1840, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 300.

[93Jean-Jacques Pillot, La communauté n’est plus une utopie ! Conséquences du procès des communistes, Paris, chez l’auteur, 1841, p. 32.

[94Théodore Dezamy, M. Lamennais réfuté par lui-même, ou Examen critique du livre intitulé : Du Passé et de l’Avenir du Peuple, Paris, chez l’auteur, 1841, p. 59.

[95Ibid., p. 63-65.

[96Voir Nouveau Testament, Première épître aux Corinthiens, chapitre 12, versets 12 à 31, traduction œcuménique de la Bible, Paris, éditions du Cerf, 1979, p. 512-513.

[97Théodore Dezamy, Examen critique des discours prononcés à Notre-Dame en décembre 1844 et en janvier 1845 par M. l’abbé Lacordaire, précédé d’une notice sur l’ordre des Dominicains et de la biographie de M. Lacordaire, d’après les principes de la philosophie naturelle, Paris, chez tous les libraires, 1845, p. 19.

[98Constantin Pecqueur, « Qu’est-ce que la fonction sociale ? », Le Salut du Peuple. Journal de la Science sociale, n° 2, 10 janvier 1850, Paris, chez J. Ballard, 1850, p. 30.

[99Constantin Pecqueur, « Qu’est-ce que la solidarité ? », Le Salut du Peuple. Journal de la Science sociale, n° 2, 10 janvier 1850, Paris, chez J. Ballard, 1850, p. 6.



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