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Les fouriéristes, les "Mariannes" et le coup d’Etat du 2 décembre 1851

Michel Cordillot  |  2004 / n° 15 |  décembre 2004



Index

Notions : Politique

Personnes : Baron, Victor - Bonaparte, Louis-Napoléon - Boulet, Jean - De Bourges, Michel - Desmoineaux, Edme - Dessignoles, Antoine (dit Lambulant) - Dethou, Alexandre - Guillerault, François Paul - Pérusson, Jean-Baptiste - Pyat, Félix - Reimann, François Nicolas - Tandonnet, Eugène

Pour citer ce document

CORDILLOT Michel , « Les fouriéristes, les "Mariannes" et le coup d’Etat du 2 décembre 1851  », Cahiers Charles Fourier , 2004 / n° 15 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article274 (consulté le 22 juillet 2014).

Texte intégral

D
ans une précédente contribution, j’ai cherché à monter comment quelques fouriéristes de premier plan jouèrent, entre l’été 1848 et le printemps 1849, un rôle central dans le processus visant à rassembler et à structurer la gauche républicaine autour d’un programme politique, ainsi qu’à lui donner des moyens d’action propres, processus qui déboucha finalement sur la constitution et l’émergence du parti démoc-soc [1].

Le présent article [2] a pour but de prolonger cette réflexion, en s’interrogeant sur le rôle joué par d’autres militants fouriéristes durant la période comprise entre le 13 juin 1849 et le 2 décembre 1851, à partir d’une étude de cas régionale portant sur trois départements du centre de la France situés de part et d’autres de la Loire, le Cher, la Nièvre et l’Yonne.

Ces trois départements (ainsi que le Loiret dont les Archives départementales ont malheureusement été détruites en 1940), ont en commun d’avoir connu, à la veille ou au lendemain du coup d’État du 2 décembre 1851, des troubles importants liés à la forte implantation des sociétés secrètes républicaines, les « Mariannes » ; ils ont en commun aussi le fait que les autorités y ont mené une répression politique impitoyable, dont les archives nous permettent aujourd’hui d’avoir une connaissance acceptable de ces mêmes sociétés secrètes, de leur fonctionnement, de leur personnel, voire même des débats politiques qui se déroulèrent en leur sein [3]. C’est en fait pour avoir participé à une série de colloques et de rencontres autour du 150e anniversaire du 2 décembre, que mon attention s’est trouvé attirée sur le rôle joué dans chacun de ces trois départements par des militants ou des sympathisants fouriéristes. Or ce rôle me paraît avoir été essentiel, d’où une série d’hypothèses que je me propose d’examiner ici.

*

Au lendemain du 13 juin 1849, après l’échec de la manifestation des Arts et Métiers et la fuite des principaux dirigeants Montagnards, le parti démoc- soc se retrouve considérablement affaibli. Il subsiste certes encore des structures républicaines légales, notamment la Propagande démocratique et sociale - à la mise en place de laquelle plusieurs fouriéristes ont œuvré -, dont l’activité éditoriale ne faiblit pas, et dont les réseaux de diffusion restent opérationnels et actifs dans tout le pays ; mais du fait que leurs activités politiques sont sévèrement contrôlées et réprimées, les républicains avancés se voient progressivement contraints de se réfugier dans une semi-clandestinité. C’est pour cette raison que vont s’organiser localement différents types de sociétés réputées « secrètes », qui sont le plus souvent désignées sous le terme générique de « Mariannes ».

Il est par ailleurs communément admis qu’après le 13 juin, une fois ses chefs prosocialistes mis hors-jeu, la grande majorité des membres de l’École sociétaire a pour sa part opté, sous la pression de sa base, pour faire quelque peu machine arrière sur son engagement actif en politique [4]. Si un tel renversement de tendance est compréhensible, en tant qu’il a pu constituer une revanche des modérés au sein de l’École consécutivement à l’échec de la stratégie personnifiée par Victor Considerant, il ne serait pas moins compréhensible et logique que la fraction des fouriéristes la plus engagée dans la constitution d’un grand parti uni des républicains démocratiques et sociaux ait, à l’inverse, choisi de lier son sort au devenir de ce même parti, en plongeant avec lui dans la lutte semi-clandestine et la constitution de sociétés secrètes, jusqu’à l’ultime épreuve de force du 2 décembre 1851. Et puisque aussi bien l’impulsion des fouriéristes avait été décisive dans la formation du parti, il ne serait pas à proprement parler étonnant que des militants fouriéristes aient continué de jouer un rôle important en son sein à un niveau régional ou local.

Cela tendrait tout simplement à prouver que la division apparue au grand jour au sein de l’École après le 13 juin sur la base de désaccords stratégiques se perpétua durablement bien au-delà de cette date.

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Les modalités par lesquelles Louis-Napoléon s’empara brutalement du pouvoir par un coup d’État lancé le 2 décembre 1851 sont suffisamment connues pour qu’on ne s’y attarde pas ici [5]. On commence de même à mieux cerner les mouvements populaires de résistance qui ont tenté d’y faire échec [6]. Mais certains épisodes spécifiques de cette lutte féroce entre les démoc-socs et le parti de l’Ordre restent encore trop méconnus. Il en va par exemple ainsi des événements qui se déroulèrent dans le Cher à l’automne 1851, et qui constituèrent en quelque sorte une répétition générale des événements tragiques du 2 décembre [7].

Rappelons donc brièvement le film des événements. L’échec du 13 juin 1849 a décapité le parti démoc-soc dans le Cher : son véritable chef, Félix Pyat (un ancien fouriériste), a dû s’exiler, et Michel de Bourges a été arrêté (il sera libéré un peu plus tard). Plusieurs dirigeants locaux très populaires sont également victimes de persécutions, parmi lesquels Edme Desmoineaux, maire « rouge » du bourg de Précy (canton de Sancergues), qui passera 64 jours en prison : son crime est d’avoir « crié sur la place publique qu’il fallait soutenir la République démocratique et sociale » !

Dès lors, le procureur général de Bourges, Corbin, qui a la haute main sur les trois départements du Cher, de la Nièvre et de l’Indre, n’aura de cesse de développer une répression tous azimuts. Contraints à la clandestinité, les Républicains du Val-de-Loire berrichon commencent durant les premiers mois de 1851 à mettre en place un réseau de société secrètes, en étroite collaboration avec leurs amis politiques nivernais (seule la largeur de la Loire les sépare). Début septembre, Corbin, qui a sans doute compris que le coup d’État était entré dans sa phase active de préparation et qui s’inquiète par ailleurs de la recrudescence des menées républicaines dans les campagnes, prend l’initiative de lancer une vaste chasse aux républicains.

Mettant à profit deux incendies criminels survenus - de manière un peu trop providentielle pour ne pas être suspecte - à Précy, village à juste titre suspecté d’être une plaque tournante des Mariannes, il passe à l’offensive le 11 octobre, en faisant arrêter les chefs socialistes locaux, Desmoineaux, Ragouat et Brault [8]. Cet acte arbitraire donne le signal d’un premier mouvement. Résolus à arracher ces pères de famille à leur prison, une centaine de militants républicains de Précy et des communes limitrophes se rassemblent armés et décident de marcher sur Sancerre dans la nuit. Au matin du 12, alors qu’ils sont au pied de la ville, ils sont dissuadés de pousser plus avant par un chef républicain de Sancerre venu les prévenir d’une intervention imminente de l’armée. Ils rebroussent alors chemin, bientôt poursuivis par la gendarmerie qui procède à plusieurs arrestations. Simultanément des dispositions sont prises sur l’autre rive de la Loire pour museler les républicains de la Nièvre. La ville de la Charité est occupée, le littoral de la Loire est placé sous surveillance militaire.

Dans la nuit du 13 au 14 le mouvement va pourtant rebondir. Sous la direction du tuilier Jean Boulet, trois communes du canton de Sancergues, Argenvières, Saint-Léger-le-Petit et Beffes, se soulèvent : 150 à 200 républicains armés se rassemblent, avant d’être rapidement dispersés par les trois colonnes mobiles dépêchées par le procureur. La répression va alors se déchaîner, d’autant qu’on a appris par le recoupement d’informations précises l’existence d’un plan de soulèvement concerté des deux côtés de la Loire, dont le signal aurait dû être donné par les démoc-socs nivernais.

Le 21 octobre, l’état de siège est décrété dans le Cher et dans la Nièvre, qui va déboucher sur des centaines d’arrestations, à l’intérieur comme à l’extérieur des régions insurgées.

De ce prélude aux luttes de l’après-2 décembre, il est surtout intéressant ici d’analyser le rôle clef qu’y ont joué les quelques militants et sympathisants fouriéristes connus en tant que tels.

Si l’enquête désigne comme véritable chef d’orchestre du parti « rouge » sur les deux rives de la Loire Victor Baron [9], un militant démoc-soc repéré de longue date qui a établi son domicile à Pouilly-sur-loire (Nièvre) après avoir été renvoyé de Nérondes (Cher) par suite du rôle qu’il a joué lors d’une grève des ouvriers des chemins de fer en 1848, elle va aussi révéler progressivement le rôle plus discret, mais presque aussi important, qu’a joué un fouriériste convaincu de La Charité nommé François Paul Guillerault [10]. Désigné comme « l’âme de la société secrète » locale par Moyeux, l’émissaire chargé par la direction lyonnaise de la Nouvelle Montagne de passer en revue les effectifs des Mariannes du Val-de-Loire, de Nevers à Orléans, et qui, arrêté le 17 octobre, se fera bientôt délateur afin d’échapper à une punition trop sévère. À mesure que se succèdent les interrogatoires des affiliés, il s’avère très vite que Guillerault a joué au cours des mois précédents un rôle d’éducateur politique et d’organisateur parmi les républicains, et en particulier parmi les ouvriers. Le commissaire de police spécialement installé à La Guerche avec pour mission de surveiller à la fois le Cher et la Nièvre, en témoigne dans son rapport du 24 octobre :

« Le sieur Guillerault, propriétaire à la Charité, homme riche dit-on, est signalé par tous et de tous les côtés comme un des principaux chefs des sociétés secrètes. On l’accuse en outre d’avoir ouvert sa maison comme refuge aux insurgés qu’on recherche. »

Autre témoin à charge, le maire de Saint-Léger (Cher), une des communes soulevées le 13 octobre, déclare pour sa part :

« Depuis trois mois environ, mes ouvriers, dont Julien Louis, un des plus compromis, m’ont raconté plusieurs fois qu’ils allaient souvent chez Guillerault, grand esprit qui leur donnait des grandes idées pour les rendre heureux. Il leur disait qu’il fallait aller plus loin que la République et qu’il fallait commencer par abattre les privilèges. Tous ces ouvriers étaient affiliés. »

Fantasme de partisans de l’Ordre fermement décidés à conjurer leurs peurs en éradiquant toute velléité de résistance républicaine ? Pas seulement.

Il est en effet indéniable que Guillerault était extrêmement populaire. On en voudra pour preuve ce témoignage oculaire de son arrestation, le 18 octobre, qui décrit une foule nombreuse venue braver les soldats (l’état de siège ne sera toutefois proclamé que trois jours plus tard) :

« Au moment où je termine ma lettre, un grand nombre de soldats sont rangés le long de la Loire. Le procureur général de Bourges vient de s’installer à l’Hôtel de Ville, on fait des perquisitions. M. Massé, ancien maire de La Charité révoqué par la réaction, comparaît devant le juge d’instruction.

Messieurs Paul Guillerault, ex-contrôleur des contributions directes, et Cougny, tous deux républicains dévoués, sont mis en arrestation. Ils vont être dirigés sur Bourges. Une immense multitude attend à la porte de la prison. À leur sortie, les deux prisonniers poussent le cri de ‘Vive la République démocratique’. Le peuple répond avec enthousiasme par le même cri, et la voiture emportant les deux prisonniers, entourés de gendarmes, prend la route de Bourges. »

Ensuite son influence est attestée par les témoignages de deux des principaux dirigeants des sociétés secrètes du Cher, Jean Boulet et Edme Desmoineaux [11]. Ce dernier a par exemple le dialogue suivant avec le procureur lors de son interrogatoire :

« - Connaissez-vous Guillerault de La Charité ?

- Oui monsieur.

- Vous êtes-vous entretenu de politique avec lui ?

- Oui, je désirerais que toutes les personnes qui parlent politique fassent comme lui. C’est un homme qui a des idées très sages. »

Quant à Jean Boulet, considéré par le procureur Corbin comme l’un des trois meneurs de l’insurrection du Val-de-Loire et qui a lui aussi admis avoir eu des contacts réguliers avec les démoc-socs nivernais, on sait qu’il s’est rendu à La Charité dans la nuit du 13 octobre pour y demander des instructions. C’est à son retour, après avoir conféré avec Baron (qui l’a exhorté « à ne pas caler ») et d’autres (Guillerault ?), qu’il s’est mis en devoir d’appeler aux armes les affiliés. Par ailleurs, on a retrouvé chez lui lors de la perquisition qui a fait suite à son arrestation plusieurs exemplaires du Charivari et surtout de la Démocratie pacifique, qui lui avaient été donnés par Guillerault au cours des mois précédents.

On comprend dès lors la sévérité dont firent montre les autorités à l’encontre de ce dernier, alors qu’il n’y avait somme toute rien de très précis à lui reprocher (en dehors de vagues renseignements - exacts au demeurant - indiquant qu’il avait hébergé des insurgés en fuite). Son refus de grâce, le 15 avril 1852, était motivé par le commentaire suivant : « Illuminé phalanstérien. Sa maison était comme une école où se sont formés nombre de ceux qui ont pris part à l’insurrection de Précy-Beffes [12]. »

Fouriériste, Guillerault l’était bel et bien [13]. Le 19 octobre 1851 il est interrogé par le conseiller Bazenerye, faisant fonction de juge d’instruction. Ce dernier note que bien que Guillerault nie avoir été le chef de la société secrète de la ville et se défende d’avoir incité à l’insurrection, il est patent qu’il a été le maître à penser des Boulet, Desmoineaux, Ragouat, etc, et leur ami personnel. À la question du juge : « N’avez-vous pas développé avec beaucoup de force des doctrines contraires au maintien de la propriété et de la famille et promis que tous les hommes seraient heureux quand on serait parvenu à abattre les institutions que vous appelez le privilège ? », il répond : « J’ai mis en parallèle les idées émises par Journet et celles du Christ, et j’ai cherché de tout mon pouvoir à faire ressortir toute la vérité de l’Évangile ». Il poursuit : « Quand j’ai parlé d’abattre le privilège, j’ai entendu parler des impôts mal répartis qui grèvent certains objets au détriment de la population. »

C’est donc bien en accord avec ses convictions phalanstériennes que Guillerault s’est investi corps et âme dans le travail d’agitation et de propagande au sein des sociétés secrètes républicaines, et qu’il a ce faisant contribué à la « politisation » de la plupart des principaux acteurs des événements d’octobre 1851.

Que ses idées aient rencontré un écho dans le Cher n’est d’ailleurs guère surprenant : en effet, suite à la désignation d’Allyre Bureau, une sommité fouriériste nationale également impliquée, puis blanchie, dans l’affaire du 13 juin, comme candidat officiel du parti républicain aux élections législatives complémentaires du 10 mars 1850, l’équation : fouriéristes = démoc-socs, pouvait sembler aller de soi. De plus, le fait que Guillerault ait été capable de développer une vision politique sur le long terme, ainsi que son action de diffuseur de la littérature démoc-soc [14] et fouriériste reçue de Paris, contribua également à faire de lui un conseiller politique écouté.

*

À quelques dizaines de kilomètres plus au nord, dans l’Yonne, où le manque de clairvoyance du préfet Haussmann a fait que la répression préventive est intervenue trop tardivement pour parvenir à désorganiser les sociétés secrètes qui ont très vite essaimé depuis les communes riveraines de la Loire, l’insurrection armée éclate peu après l’annonce du coup d’État. La région la plus touchée est la Puisaye, au sud-ouest du département, à la limite du Loiret et de la Nièvre, et à quelques kilomètres de la vallée de la Loire. Elle s’embrase le 6 décembre [15]. Au même moment, les républicains de la Nièvre ont déjà pris le contrôle de la sous-préfecture de Clamecy [16] (avec le renfort de militants venus du Sud de l’Yonne) et tentent de soulever la région de Cosne-sur-Loire [17] ; et dans l’extrême sud du Loiret, tout proche de la Puisaye et à la pointe nord de la Nièvre, on peut entendre sonner le tocsin [18].

Là encore, les archives de la répression impitoyable qui va faire suite à la défaite des républicains nous permettent rétrospectivement de mieux cerner l’action de plusieurs personnalités fouriéristes locales, qui ont joué un rôle dans la constitution des Mariannes, puis dans le déclenchement et la conduite de l’insurrection.

Le plus connu des phalanstériens icaunais est Alexandre Dethou. Descendant d’une famille de négociants enrichis installés à Bléneau, il rallie dès 1842 le camp républicain. La région est excessivement pauvre, et il devient très populaire durant la crise frumentaire qui marque le très rigoureux hiver 1846-47 en vendant aux ouvriers sans travail du blé à moitié prix et à crédit, tout en sachant que la plupart d’entre eux ne pourront jamais le rembourser. Élu maire de Bléneau peu après la Révolution de février 1848, il est à l’initiative de la fondation d’une boulangerie et d’une épicerie « sociétaires » dans la bourgade. L’échec du 13 juin ne le fait pas renoncer. Propagandiste actif de la Montagne, il est condamné à 100 F d’amende pour distribution d’écrits séditieux. Révoqué de ses fonctions de maire au terme d’un véritable bras de fer avec le juge de paix local qui lui avait interdit de fêter le 2e anniversaire de la proclamation de la République en plantant un arbre de la Liberté, il paraît un moment vouloir prendre du recul par rapport à la politique active.

Était-ce pour mieux se consacrer à des activités moins avouables ? Bien qu’il n’ait jamais revendiqué sa participation aux Mariannes (et l’on comprend assez bien pourquoi), il fut fortement soupçonné d’avoir personnellement procédé à des affiliations aux sociétés secrètes, et même d’avoir mis à la disposition de ces dernières le parc de son château, afin que puissent s’y tenir des rassemblements discrets [19]. Il fut de même accusé par divers témoignages de s’être mis à la tête du petit groupe armé qui se rassembla à Bléneau le 6 décembre dans l’intention de se joindre au mouvement insurrectionnel de la Puisaye, avant d’être prématurément dispersé par une intervention de gardes nationaux fidèles à l’Ordre [20].

Arrêté le 23 décembre sur mandat d’amener délivré par le général commandant l’état de siège, il est maintenu en prison sans jugement jusqu’au 26 avril 1852. Expulsé de France, il s’installe en Belgique. Près d’un an après le soulèvement, le sous-préfet de Joigny, interrogé par son supérieur hiérarchique, garde pourtant sur lui une opinion mesurée : « Les calomnies et les haines l’ont jeté dans l’opposition ; il est généreux, seulement égaré et facile à ramener ; c’est une influence à rallier par une grâce entière » [21].

Le fonctionnaire se trompait toutefois quant à la possibilité de gagner Dethou au nouveau régime. En Belgique, ce dernier a rejoint le cercle des fouriéristes qui se réunit régulièrement autour de Considerant, Cantagrel et Rittinghausen, et il ne rentrera définitivement en France qu’après l’amnistie de 1859. Il devait par la suite faire une longue carrière politique dans le camp de la gauche républicaine, et preuve qu’il avait gardé une forte influence en Puisaye, il fut élu colonel de la 5e légion de la garde nationale de l’Yonne à l’automne 1870, à l’heure où menaçait l’invasion prussienne [22].

Autre fouriériste avéré, François Nicolas Reimann, ex-clerc d’huissier et ex-agent du canal de Briare. Né à Lille, célibataire, il s’est installé à Saint-Fargeau. Républicain convaincu, il aide par ailleurs Dethou à fonder son épicerie sociétaire coopérative. Membre actif et influent des sociétés secrètes, ayant participé activement à l’insurrection, il parvient à s’enfuir après l’échec et ne sera arrêté que début 1852 à Lille (il réussira peu après à s’évader). L’enquête diligentée par les autorités conclura que ce « fouriériste » « (...) parlait de ses doctrines avec chaleur ; a beaucoup contribué à égarer les ouvriers de Saint-Fargeau. » Reimann paiera ce rôle de propagandiste et sa participation à l’insurrection manquée d’un long et douloureux exil en Angleterre (après avoir lui aussi transité par la Belgique) [23].

Dernier cas intéressant, celui d’Antoine Dessignoles (dit Lambulant), né et mort à Taingy (1803-1879), cultivateur propriétaire dans ce même bourg. Membre influent de la Marianne locale, c’est lui qui est allé chercher le mot d’ordre à Courson-les-Carrières le 5 décembre, la veille du soulèvement. De retour auprès des affiliés, il s’est mis à la tête du groupe, menaçant même de mort l’un des hommes qui refusait de marcher. Arrêté par les gendarmes après l’échec du mouvement sur réquisitoire du procureur de la République qui le considère comme influent et particulièrement dangereux du fait des ses idées phalanstériennes, il est emprisonné à la caserne d’Auxerre ; dans un premier temps, il sera condamné à la transportation en Algérie [24].

En n’hésitant pas à prendre les armes pour défendre la République menacée par les factieux de l’Élysée, ces hommes n’avaient fait que tirer à leur manière les leçons du 13 juin 1849. Seule la force pouvait répondre à la force. La démocratie pacifique était un idéal désormais caduc et inadapté eu égard aux circonstances du moment.

*

Ainsi, il apparaît que dans des régions pénétrées par les Mariannes et entraînées dans l’insurrection pour contrer les desseins de l’usurpateur, un certain nombre de fouriéristes - et même en l’occurrence tous les fouriéristes connus comme tels - optèrent pour lier leur sort à celui du parti démoc-soc. Faut-il vraiment s’en étonner ? Il n’y a là somme toute rien que de très logique. De même que certains de leurs amis et maîtres à penser avaient eu nationalement un rôle moteur dans sa mise en place, eux y ont gardé localement, au plus près du terrain, un rôle important au moment du passage à l’action clandestine. On pourrait certes objecter le faible nombre des individus concernés. Mais pour les quelques-uns dont les inclinations phalanstériennes nous sont connues, combien furent-ils à penser qu’il valait mieux tâcher de se faire oublier en restant discrets sur leurs convictions personnelles, d’ailleurs involontairement - mais fortement - aidés en cela par des enquêteurs manifestement peu intéressés à comprendre les motivations politiques des uns et des autres, et pour qui tous les républicains étaient des « rouges », indépendamment de toutes les nuances idéologiques pouvant exister entre eux.

À propos de ceux en tout cas qui nous sont connus, on soulignera que leur rôle fut décidément essentiel parce que triple : ils agirent à la fois en tant que diffuseurs de la propagande démoc-soc en général (notamment, mais pas seulement, de la propagande fouriériste) ; en tant qu’inspirateurs et éducateurs politiques de la base militante ; et en tant qu’organisateurs et chefs des sociétés secrètes, jusques et y compris dans la lutte armée.

Reste bien entendu une question fondamentale : quand bien même seraient-elles pertinentes pour quelques départements comme l’Yonne, la Nièvre et le Cher, ces conclusions peuvent-elles pour autant être étendues à l’ensemble de la France ? Seule la multiplication des études régionales pourra le dire, mais sous réserve d’inventaire, il semble que la réponse pourrait bien être positive. Ainsi, pour ce qui est du Var [25], département sur lequel une activité de recherche et de réflexion très intense s’est développée au sujet des événements de 1851-52, il ressort des observations concordantes. Plusieurs fouriéristes connus y ont participé activement à la mise en place et aux activités semi-clandestines, puis franchement conspiratives du parti démoc-soc. C’est par exemple le cas d’Augustin Daumas, portefaix en blé sur le port de Toulon, profession protégée et à transmission patrilinéaire, par ailleurs assis socialement et en contact avec une petite bourgeoisie éclairée, souvent frottée de saint-simonisme. C’est également le cas d’un autre activiste de la démocratie socialiste, l’officier de marine Camille Ledeau, lui-même en relation avec Charles Richard, polytechnicien, qui fait une carrière algérienne. Un troisième fouriériste connu, Étienne Fournier, fripier, s’est occupé du Restaurant des Sociétaires, une entreprise dont Maurice Agulhon a esquissé l’histoire, et qui a permis une diffusion des idées « rouges » dans un milieu franchement populaire. L’historien René Merle n’hésite donc pas à parler d’un phénomène d’« osmose » entre des fouriéristes qu’on pourrait qualifier de « traditionnels », formés dans la scission du saint-simonisme, et des hommes du peuple, lesquels contribueront non seulement à la cristallisation du courant démoc-soc autour de la création d’un journal juste avant les législatives de 1849, mais encore à la constitution des sociétés secrètes et au projet d’une insurrection pour l’hiver 1850, conçue comme une forme d’action politique préventive destinée à contrer la répression réactionnaire. Cette tentative avortera finalement, en partie à cause de l’opposition des Marseillais, et la répression du complot dit de Lyon les décapitera. Ces activistes ont été un peu vite qualifiés de néo-babouvistes, alors qu’en fait, c’est à partir d’un milieu toulonnais baignant dans la franc-maçonnerie, des souvenirs du saint-simonisme, des engagements fouriéristes marqués et un embryon de pratique « syndicale » à l’Arsenal, que se diffusent, en dépit du coup de filet de l’automne 1850, les sociétés secrètes qui prendront en charge l’insurrection au lendemain du 2 décembre.

Il y a également les nombreux cas individuels connus par ailleurs qui inclinent dans le même sens. Ainsi en va-t-il, dans le département insurgé du Lot-et-Garonne, d’Eugène Tandonnet : journaliste bordelais monté à Paris, il a été en 1837 un des fondateurs de l’éphémère Institut d’études sociétaires ; membre du Conseil général de la Gironde en 1848, rédacteur en chef de la Tribune de la Gironde, journal démoc-soc fondé par Maurice Lachâtre (le futur éditeur du Capital de Marx), il est l’un des principaux fondateurs et animateurs de la société secrète de Casteljoux, et de ce fait doit s’exiler précipitamment à San Sebastian (Espagne) au lendemain du 2 décembre, jusqu’à ce que la proclamation de l’amnistie lui permette de rentrer au pays [26].

Mentionnons encore l’avocat fouriériste de Chalon-sur-Saône, Jean-Baptiste Pérusson, qui est inquiété pour son implication dans le complot de la Nouvelle Montagne d’Adolphe Gent, organisation dont on sait qu’elle a été à l’initiative de la fondation d’un grand nombre de société secrètes dans le Midi et dans le Centre de la France ; Eugène Ducamp, fouriériste de Nîmes, membre de la commission de permanence qui tente d’organiser l’insurrection en réponse au coup d’État ; Joseph Durand de Gros, membre de la commission constitutionnelle provisoire créée par les républicains de l’Aveyron dans le but de résister au coup d’État, qui sera condamné à la déportation Algérie + (son fils, également fouriériste, sera lui condamné à 1 an de prison ferme et 10 000 F d’amende, et devra s’exiler) ; Wladimir Gagneur, le théoricien des fruitières franc-comtoises, organisateur de la résistance dans le Jura, qui passera en Belgique lorsque tout espoir sera perdu ; le franc-comtois François Guyon, gagné aux idées phalanstériennes par Considerant lui-même, qui prend une part active à la résistance à Paris, au Faubourg Saint-Denis (et qui servira vingt ans plus tard la Commune) [27]. Qu’en fut-il précisément de leur action et de leur influence ? En quoi leurs idées fouriéristes les encouragèrent-elles à s’organiser et à résister ?

Sans doute ces questions sont-elles encore à creuser, sans doute faut-il aller voir ce qu’il en a été dans d’autres départements, en particulier ceux qui ont été directement impliqués dans des mouvements insurrectionnels, pour parvenir à des conclusions raisonnablement définitives sur le degré d’implications des fouriéristes dans les sociétés secrètes et dans la résistance armée au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Mais cet article aura atteint son but si l’on veut bien admettre qu’il est décidément nécessaire de réexaminer l’action des fouriéristes sous la Deuxième République.


Michel Cordillot

Michel Cordillot

Michel Cordillot, professeur émérite de civilisation américaine à l’Université Paris VIII, collabore au Maitron et a publié aux Editions de l’Atelier La Sociale en Amérique : dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis, 1848-1922. Il a été l’un des fondateurs des Cahiers Charles Fourier.


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Notes

[1] Voir Michel Cordillot, « Les fouriéristes et l’émergence de la coalition démoc-soc à l’automne 1848 », Cahiers Charles Fourier, n°13, 2002, p. 59-85.

[2] Cet article n’aurait pas pu être écrit sans les informations et les documents qui m’ont été fournis par MM. Guy Lavrat, Denis Martin et René Merle. Qu’ils en soient ici chaleureusement remerciés, ainsi que Thomas Bouchet, Bernard Desmars et Jonathan Beecher qui ont accepté de me relire et m’ont suggéré plusieurs améliorations.

[3] Le Coup d’État du 2 décembre 1851 dans l’Yonne. Résistance et répression, textes recueillis et mis en ordre sous la responsabilité de Michel Cordillot, Auxerre, SSHNY/Adiamos-89, 2002, en particulier les contributions de Guy Lavrat sur le Cher, de Denis Martin sur l’Yonne, et de Bernard Stainmesse sur la Nièvre, ainsi que les indications bibliographiques qui y sont données.

[4] Voir par exemple Gabrielle Rey, Le Fouriériste Allyre Bureau (1810-1859), La Pensée universitaire, Aix-en Provence, 1962, p. 309 et suiv.

[5] Voir par exemple Maurice Agulhon, 1848, ou l’apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, Le Seuil (Points), nlle édition, 1992, p. 183 et suiv.

[6] Voir la bibliographie établie par Sylvie Aprile et Raymond Huard, in Revue d’histoire du XIXe siècle, n°22 (2001), p. 127-146.

[7] Voir à ce sujet la communication de Guy Lavrat, « Les ‘Jacqueries’ du Cher et leur répression, printemps-automne 1851 », in Le Coup d’État du 2 décembre 1851 dans l’Yonne, op. cit., p. 87-110 ; du même auteur, Dans le Cher, au temps du fer et des républicains rouges, ms inédit [2003], dans lequel j’ai puisé l’essentiel des informations concernant le Cher.

[8] Desmoineaux mourra en déportation à Millianah (Algérie), le 14 octobre 1852 ; Brault, libéré en 1853, sera réexpédié en Algérie à la demande expresse du maire (il y mourra le 24 octobre 1855) ; seul Ragouat reviendra définitivement d’Algérie en 1853.

[9] Sur Baron, voir Michel Cordillot, La Sociale en Amérique. Dictionnaire biographique du mouvement social francophone aux Etats-Unis, 1848-1922, Paris, Éditions de l’Atelier, 2001.

[10] Né le 19 pluviose an XIII, célibataire, ex-contrôleur des contributions directes à Clermont-Ferrand révoqué en 1849, propriétaire à La Charité, Guillerault était toujours en vie au début des années 1880, moment où il déposa une demande de réparation dans le cadre de la loi de réparation nationale. Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. La loi de réparation nationale du 30 juillet 1881, Paris, Archives Nationales, 1992, p. 353.

[11] Ce dernier avait fait été aidé financièrement par Guillerault qui lui avait prêté de l’argent lors de sa sortie de prison le 23 octobre 1849.

[12] Copie de ce document fournie par M. Guy Lavrat (qui a photocopié l’ensemble des documents concernant Guillerault à la BNF et aux AN).

[13] Et il le restera : en 1866, alors qu’il s’est réinstallé à Orléans après son retour d’exil à Londres, il souscrit des actions dans la société en commandite détentrice de la Librairie des sciences sociales ; il sera par ailleurs abonné aux revues fouriéristes au moins jusqu’à la fin des années 1870 (renseignements aimablement communiqués par Bernard Desmars).

[14] Lors de son interrogatoire ; Guillerault reconnaîtra par exemple avoir abonné Pierre Laurent , un des « meneurs » de l’insurrection de Beffes, à La Feuille du village de Pierre Joigneaux. Il conviendra en outre l’avoir rencontré « dans la rue » le dimanche 12 octobre alors que ce dernier s’était rendu à La Charité avec un groupe de militants pour y chercher des renforts en vue de préparer le second soulèvement du Cher.

[15] Line Skorka, « Le coup d’État de 1851 et ses répercussions dans l’Yonne », in Léo Hamon (dir), Les Républicains sous le Second Empire, Paris, Éditions de lamaison des sciences de l’Homme, 1993 (« Les Entretiens d’Auxerre »), p. 1-14 ; Denis Martin, « Les Rouges de l’Yonne en 1851. Esquisse d’un profil », Maîtrise, Univ. Paris X, 1995.

[16] Bulletin de la Société scientifique et artistique de Clamecy, année 1997, « L’insurrection de 1851 » ; « Coup d’État du 2 décembre 1851. Les insurgés de Clamecy et de la Nièvre », Actes du colloque de Clamecy, 24 mai 1997, Publication de la Société scientifique et artistique de Clamecy, nd [1998].

[17] Alain Bouthier, « La réaction au coup d’État du 2 décembre et sa répression dans l’arrondissement de Cosne-sur-Loire », in Actes du colloque de Clamecy, 24 mai 1997, op. cit., p. 137-198.

[18] Sur les sociétés secrètes et les événements insurrectionnels du Loiret, voir Christiane Marcilhacy, « Les caractères de la crise sociale et politique de 1846 à 1852 dans le département du Loiret », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome VI (1959), p. 5-59.

[19] Rapport du procureur général de Paris du 10 novembre 1851, cité par I. Tchernoff, Associations et sociétés secrètes sous la Deuxième République, Paris, Alcan, 1905, p. 371.

[20] À noter toutefois que l’organisation républicaine secrète de Bléneau avait été partiellement démantelée suite à un raid de gendarmerie mené dans ce secteur de la Puisaye du 15 au 19 novembre sous la direction du préfet Haussmann en personne.

[21] AD Yonne 3 M 1 156, 157, 158 ; renseignements complémentaires fournis par Denis Martin ; Denis Martin, « Les Rouges de l’Yonne en 1851 », op. cit. ; Robert Breuiller, « Républicains et socialistes en Puisaye, 1848-1870 », Bulletin de l’Association d’études, de recherche et de protection du vieux Toucy, n°65 (1995), p. 14-27.

[22] Voir notice Dethou, CDRom Maitron.

[23] Reimann ne regagna définitivement Bléneau qu’après la proclamation de la République le 4 septembre 1870. Il décéda à Montargis (Loiret) le 19 avril 1890. cf Paul Camille Dugenne (dir.), Dictionnaire historique et généalogique de l’Yonne, t. 4, Auxerre, Société généalogique de l’Yonne, 1998, p 1306.

[24] Le 7 avril 1852, il sera remis en liberté et placé sous surveillance de haute police par une décision du général Canrobert, aide de camp du président de la République (renseignements fournis par Denis Martin). Après le vote de la loi de réparation nationale de 1881, sa veuve déposera une demande d’indemnisation ; Denise Devos, La Troisième République et la mémoire du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, op. cit., p. 583.

[25] Renseignements communiqués par René Merle, historien, fondateur et président jusqu’en 2003 de l’Association « 1851-2001 » ; voir également Maurice Agulhon, Une ville au temps du socialisme utopique. Toulon, de 1815 à 1851, Paris, Mouton, 1970, en particulier p. 320-326.

[26] François Gaudin, Maurice Lachâtre (1814-1900). Portrait d’un éditeur et lexicographe socialiste, Thèse de doctorat, Université Versailles-Saint-Quentin en Yvelines, 2004, p. 101.

[27] Pour tous ces hommes, cf CDRom Maitron.



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