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Le trésor du marché aux puces
Un portrait de Victor Considerant par Jean Gigoux

Jonathan Beecher  |  2004 / n° 15 |  décembre 2004



Index

Personnes : Considerant, Victor - Gigoux, Jean - Kleine, Auguste - Riazanov, David

Pour citer ce document

BEECHER Jonathan , « Le trésor du marché aux puces. Un portrait de Victor Considerant par Jean Gigoux  », Cahiers Charles Fourier , 2004 / n° 15 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article271 (consulté le 6 juillet 2017).

Texte intégral

Il est encore possible de dénicher des trésors dans les marchés aux puces ! C’est du moins ce que vient de démontrer Michel Petit, professeur à la faculté de médecine de Paris. Il a découvert au marché aux puces qui se tient tous les ans aux Andelys (Normandie) un portrait inconnu de Victor Considerant. C’était un jour de septembre 2002, tôt le matin, au premier jour de la « Foire à tout ». Quoiqu’un peu détérioré, c’était pourtant le saisissant portrait d’un Considerant âgé, au manteau de velours sombre, à la longue chevelure et aux moustaches gauloises presque blanchies, les yeux fixés non sur le spectateur mais sur un lointain rivage. Davantage encore que tous ceux que nous connaissons, ce beau portrait évoque description que nous a laissée Clarisse Coignet : « Il a gardé dans la vieillesse sa taille droite et souple, sa belle tête, ombragée maintenant de cheveux gris, ses traits finement découpés, ennoblis encore par l’âge. La mélancolie réside toujours sur son front, mais une mélancolie résignée et sereine. » [1]

La toile est signée par Jean Gigoux et elle est restée, semble-t-il, sur son cadre d’origine. Au dos, une inscription au crayon : « Victor Considerant, par Jean Gigoux, peinture retenue par l’URSS vers 1935. Option restée sans suite et achetée par moi au libraire Privat, rue Haussmann avec le portrait de Charles Fourier. » Cette inscription est environnée d’un certain mystère. D’abord, nous n’en connaissons pas l’auteur ; ensuite, nous ne savons pas quel « portrait de Charles Fourier » a été acheté en même temps que celui de Considerant par l’auteur de l’inscription. Faute d’informations précises, la date du portrait nous échappe. Et pourtant, certaines hypothèses sérieuses peuvent être formulées sur quelques points, et nous pouvons esquisser l’histoire de la provenance de l’œuvre.

Je crois qu’à aucun moment Considerant ne fait dans sa correspondance mention du portrait exécuté par Gigoux. On n’en trouve pas trace non plus dans l’excellent catalogue édité à l’occasion de l’exposition Gigoux au Musée des Beaux-arts et d’archéologie de Besançon (1994) ; mais notons que seules les peintures de Jean Gigoux appartenant aux musées de Besançon figurent dans ce catalogue, et les auteurs signalent qu’« on peut raisonnablement supposer qu’il reste encore beaucoup à découvrir pour évaluer l’ampleur [...] de la production du maître. » [2] En tout état de cause il ne fait à mon avis aucun doute que Gigoux est bien l’auteur du portrait. La signature - en rouge - est la sienne ; l’expression calme et profonde de Considerant, une palette de couleurs limitée mais toute en délicatesse, font penser aux meilleurs portraits de Gigoux.

Quelles ont été les relations entre Victor Considerant et Jean Gigoux ? On sait qu’ils se connaissaient déjà au début des années 1830. Les deux jeunes Franc-Comtois faisaient leur chemin à Paris et fréquentaient les salons de Charles Nodier et de Virginie Ancelot. Gigoux connaissait également Julie, la femme de Considerant ; c’était une talentueuse miniaturiste et peintre de fleurs. Peut-être lui a-t-il donné des leçons de peinture à un moment ou à un autre ; en tous cas, il appréciait son talent. [3] Et c’est Clarisse Vigoureux, la mère de Julie, qui avait commandé à Gigoux en 1835 ce magnifique portrait de Fourier qu’on peut admirer aujourd’hui au Musée des Beaux-arts de Besançon. Le portrait de Considerant est beaucoup plus petit et beaucoup moins dramatique que celui de Fourier. Pourtant, bien que plus modeste, cette oeuvre fait forte impression.

Les traits de Considerant me donnent envie de dater le portrait de la fin des années 1870. Par sa taille (72x53) il s’apparente aux deux derniers portraits du catalogue de Besançon, datés l’un et l’autre de 1882. Il faisait partie, sans doute, des nombreux dessins et toiles qui couvraient les murs du modeste appartement où Julie et Victor Considerant passèrent leurs dernières années, rue du cardinal Lemoine. Clarisse Coignet, la nièce de Julie, se souvenait que le salon était « jonché sur tous les meubles de papiers et de livres » et que sur les murs étaient accrochés « quelques portraits de famille, des tableaux, des dessins de Gigoux, des paysages de [François-Louis] François, les anciens condisciples. » [4]

Après la mort de Considerant (1893), ses papiers et ses biens revinrent à son héritier, Auguste Kleine, le futur directeur de l’Ecole des Ponts-et-Chaussées. Kleine déposa en 1922 les papiers au Centre de documentation sociale fondé par le sociologue Célestin Bouglé à l’Ecole Normale Supérieure. Le portrait fut probablement vendu ou donné à cette période pour ne reparaître que dans les années 1930, dans la librairie ancienne de Privat, sur le boulevard - et non la rue - Haussmann.

Quelle que soit l’identité de l’acheteur auteur de l’inscription au dos du cadre, référence est faite à une « option » d’achat posée « vers 1935 », mais non exécutée par « l’URSS ». Ici, “URSS” représente certainement l’Institut Marx-Engels de Moscou, engagé depuis les années 1920 dans un effort suivi d’acquisition de manuscrits, de livres, d’imprimés, d’affiches et d’images se rapportant au socialisme français et allemand du XIXe siècle. Le fondateur de l’Institut, David Riazanov, était tout particulièrement intéressé par les documents concernant le mouvement fouriériste. En 1928, il avait acquis à Bruxelles auprès de Luc Sommerhausen une série de plus de cinquante lettres adressées par Considerant à ses amis belges. Il avait aussi encouragé un certain nombre de correspondants parisiens de l’Institut à mener des recherches dans les papiers de Fourier et de Considerant à l’Ecole Normale Supérieure, et il avait même commandé la traduction en russe de la biographie de Considerant par Dommanget. Puisque l’Institut Marx-Engels comprenait un musée avec des objets en exposition sur l’histoire du socialisme européen, les portraits de Considerant et de Fourier auraient sans aucun doute beaucoup intéressé Riazanov. [5] Mais l’Institut connut une purge en 1931 et Riazanov fut arrêté, puis exécuté. Sous la direction de son successeur, Vladimir Adoratskii, les Soviétiques renoncèrent à acquérir le portrait de Considerant, qui devint plus tard - avec le portrait de Fourier - la propriété de l’inconnu auteur de l’inscription. Ensuite, l’oeuvre disparut pour resurgir aux Andelys en 2002, lorsque le professeur Petit la découvrit.

Mais quel était donc ce « portrait de Charles Fourier » acheté en même temps que celui de Considerant ? Certainement pas l’oeuvre célèbre de Gigoux. Comme elle était beaucoup trop grande pour tenir dans leur modeste appartement, les Considerant en firent don au Musée du Luxembourg en 1872 ; il fut transféré au Louvre en 1903 et placé en dépôt permanent à Besançon en 1949. Ainsi l’inscription fait-elle peut-être référence au superbe portrait anonyme de Fourier, daté de 1835 et reproduit pour la première fois par Jean Gaulmier dans la seconde édition de l’Ode à Fourier d’André Breton (1961). [6] Mais il ne s’agit là que d’une supposition. Un autre portrait de Charles Fourier attend peut-être dans quelque autre marché aux puces qu’on le découvre. Pour l’heure, nous pouvons tous nous réjouir de la découverte par le professeur Petit de ce portrait beau, sobre et sensible de Victor Considerant par Jean Gigoux. [7]


Jonathan Beecher

Jonathan Beecher

Jonathan Beecher est professeur d’histoire à l’Université de Californie à Santa Cruz (UCSC). Il est notamment l’auteur de Fourier. Le Visionnaire et son monde (Fayard, 1993) et de Victor Considerant and the Rise and Fall of French Romantic Socialism (Univ. of California Press, 2001, traduction en 2012 aux Presses du Réel sous le titre Victor Considerant, grandeur et décadence du socialisme romantique français) ; il habite une cabane de bois dans un forêt de séquoias pas loin du Pacifique, et il participe depuis longtemps aux activités de l’Association d’études fouriéristes.


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Notes

[1Clarisse Coignet, Victor Considerant. Sa vie, son œuvre, Paris, Félix Alcan, 1895, p. 97

[2Régis Marin, Matthieu Pinette, Françoise Soulier-François. Frédérique Thomas-Marin, Jean Gigoux (1806-1894). Dessins, peintures, estampes. Oeuvres de l’artiste dans les collections des Musées de Besançon, Besançon, Lagrange Atelier Graphique, 1994.

[3Jean Gigoux à Victor Considerant, 10 juin [pas de mention de l’année]. Archives Nationales 10AS 38 (11) : « Mon cher Considerant, Je viens de voir les fleurs qu’a exposées Madame Considerant. Elles sont bien au-dessus de ce qu’on s’attend à trouver dans un talent d’amateur. C’est à ce point que je n’en sais pas dans l’exposition qui puissant lutter avec ce qu’elle a exposé. »

[4Clarisse Coignet, Victor Considerant. Sa vie, son œuvre, op. cit., p. 97.

[5Sur ce qui précède : Jonathan Beecher et Valerii Nikolaevich Fomichev, “French Socialism in Lenin’s and Stalin’s Moscow : David Riazanov and the French Archive of the Marx-Engels Institute,” à paraître (The Journal of Modern History). A la source de cet article, l’abondante correspondance entre David Riazanov et Boris Souvarine, Léon Bernstein, Alix Guillain, Amédée Dunois, Georges Bourgin et Maurice Dommanget (Archives d’Histoire politique et sociale de l’Etat russe). Toutes les personnes citées ci-dessus excepté Dommanget ont été employées à un moment ou à un autre par Riazanov comme “correspondants” pour l’Institut Marx-Engels.

[6André Breton, Ode à Fourier, 2e édition, introduction et notes par Jean Gaulmier, Paris, Klincksieck, 1961.

[7Je tiens à exprimer ma gratitude à Nicolas Petit (Ecole des Mines de Paris). Il m’a contacté au sujet de la découverte de son père, il m’a invité chez lui pour voir le portrait, il a mis à ma disposition la reproduction que nous publions dans les Cahiers. Merci aussi à Marie-Christine Thooris et à Jérémy Barande, de l’Ecole Polytechnique : ils ont accepté que la reproduction, propriété de la photothèque de l’Ecole, soit publiée ici.



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