Né le 17 mars 1803 à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), décédé le 30 avril 1885 à Paris, 15e arrondissement (Seine). Journaliste et écrivain ; brièvement fonctionnaire en Algérie. Auteur des Juifs, rois de l’époque, du Travail affranchi, de L’Esprit des bêtes, du Monde des oiseaux et de Tristia. Collaborateur de La Phalange, de La Démocratie pacifique et de l’Almanach phalanstérien. Cofondateur du Travail affranchi. Considéré comme l’un des principaux promoteurs de l’antisémitisme au XIXe siècle.
Originaire de la Meuse, du côté de Saint-Mihiel, le père d’Alphonse Toussenel fait partie de l’armée de l’Ouest qui, en 1793, lutte contre les royalistes de la Vendée ; il y exerce les fonctions de commissaire ordonnateur, chargé des vivres et du logement des soldats [1]. Il se marie avec Marie-Louise-Céleste Malécot des Bournais (ou Desbournais), fille d’un maire de Curçay-sur-Dive (Vienne) et s’installe à Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), ville dont il est nommé maire en 1800. Trois enfants naissent dans cette ville, Adélaïde
en 1801, Alphonse, en 1803, puis Théodore en 1806 [2]. Mais cette même année, leur père est nommé commissaire des guerres à l’armée d’Allemagne. La famille s’installe alors en Lorraine où Alphonse passe la plus grande partie de son enfance. Il reste « douze ans de [sa] vie dans ce bagne odieux de l’enfance qu’on nomme le collège », écrit-il quelques années plus tard, alors qu’il a, « dès l’âge le plus tendre, l’amour désordonné des oiseaux et du vagabondage » qui le destine « à la haute mission de chasseur cosmopolite et d’explorateur du globe » [3].
Journaliste dans la presse provinciale et parisienne
Après ses études, il passe quelque temps dans sa famille à la campagne ; il pratique la chasse et l’agriculture – il écrit en 1845 que « sa mais’entend mieux à creuser un sillon qu’à griffonner des pages » [4] ; il se livre à l’observation des mondes animal et végétal. Puis, dans les années 1830, il entame une carrière de journaliste dans la presse. Il dirige successivement la rédaction du Journal de Saône-et-Loire (Mâcon), du Nord (Lille) et du journal conservateur La Paix (Paris). Plus tard, en s’appuyant sur son expérience personnelle, il décrit la façon dont les gouvernements de la monarchie de Juillet versent des subventions à certains journaux afin d’obtenir des articles qui leur sont favorables [5], articles d’ailleurs largement repris du Journal des débats [6]. Lui-même avoue avoir « servi dix ans la cause du pouvoir » [7], en tant que journaliste, mais aussi en occupant des emplois dans des ministères :
Attaché dans un intervalle de cinq à six ans aux cabinets de cinq à six ministres, j’ai pu, sans même tendre la main, m’emparer des plus douces et des plus riches sinécures [8].
Il travaille, notamment « mais une quinzaine de jours seulement » [9], au « bureau de l’esprit public », qui dépouille la presse départementale afin de faire la liste des journaux auxquels le ministère de l’Intérieur doit verser des fonds, et qui rédige « quelque tartine ministérielle à l’usage de la presse subventionnée de la province » [10]. Ses services lui valent la Légion d’honneur en 1839. Il est alors un « admirateur passionné » de François Guizot [11]. Il est recommandé par Émile de Girardin et Alphonse de Lamartine auprès du général Bugeaud qui contribue à lui faire obtenir des postes dans les ministères, « par cela seul qu’il avait défendu les idées conservatrices » en particulier à la rédaction de La Paix [12].
Son adhésion au fouriérisme
Pendant ces années 1830, il adhère à la théorie sociétaire de Fourier. Il est à Mâcon quand il achète en décembre 1834 par l’intermédiaire de Just Muiron, le premier tome de Destinée sociale ainsi que Considérations sociales sur l’architectonique, deux ouvrages de Victor Considerant [13].
Il collabore à La Phalange qui paraît à partir de 1836 : ses premiers articles datent d’août 1840 et concernent la politique étrangère [14]. Sa participation à la rédaction du périodique fouriériste se développe dans les mois suivants, jusque dans l’été 1841. Par ailleurs, il ouvre les colonnes des journaux qu’il dirige à la propagande sociétaire, ainsi qu’il l’écrit quelques années plus tard à Victor Considerant :
On m’avait confié la rédaction d’un journal richement subventionné pour défendre l’ordre public. J’en ouvris les colonnes à l’un des vôtres, à Amédée Paget, au grand préjudice vous le savez de tous mes intérêts d’ambition et d’argent, et le Journal de Saône-et-Loire, obtient plus d’une mention honorable dans vos bulletins de guerre. De Mâcon je passe à Lille où les dimensions de mon journal s’agrandissent, on me permet de consacrer plus d’espace à l’apologie de vos doctrines. Relisez La Phalange de 1836 et 1837. Vous y verrez le nom de ce journal plus d’une fois à l’ordre du jour. En 1837, j’étais appelé à la rédaction en chef de La Paix, journal fort belliqueux et d’un grand format et la théorie sociétaire comptait enfin dans le sein de la presse parisienne un organe de présence quotidienne qui ne craignait pas d’avouer ses sympathies pour elle […] Où que j’aie passé, ville ou journal, je vous ai rallié […] des sympathies sincères ou des juges bienveillants [15].
Il est en relation avec le général Bugeaud qu’il conduit au banquet organisé pour l’anniversaire de la naissance de Fourier, le 7 avril 1840 ; l’officier y prononce un toast « à l’anéantissement de la guerre, à la transformation des armées destructives en armées industrielles » [16].
En Algérie
Devenu gouverneur général de l’Algérie, Bugeaud fait nommer Toussenel commissaire civil en 1841 à Boufarik [17]. La région est réputée dangereuse, les colons peu nombreux étant entourés d’une population arabe hostile ; des marais insalubres menacent la santé des habitants. Selon Toussenel,
en 1842, Bou-Farik était la localité la plus mortelle de l’Algérie : les visages des rares habitants échappés à la fièvre pernicieuse étaient verts et bouffis. La paroisse change trois fois de prêtre en un an […] Tout le personnel de l’Administration civile et militaire a dû être renouvelé. Il périt cette année-là 92 personnes de la maladie du climat sur une population de 300 habitants [18].
Cependant, la région a au moins une vertu : elle est très giboyeuse, et le nouveau commissaire civil peut se livrer à son activité favorite, la chasse.
J’ai passé un an de ma vie parmi les palmiers nains de l’Atlas, et les friches de la Mitidja, au temps des belles guerres de l’Émir, époque où le sanglier, la bécasse, la perdrix et le lièvre faisaient également élection de domicile aux anciens jardins des tribus repris par le désert…. La terre d’Algérie était alors la terre promise du gibier et du chasseur [19].
Toussenel acquiert d’ailleurs une réputation très avantageuse dans ce domaine en Algérie. Ses « exploits cynégétiques […] se racontent et se chantent […] ; c’est passé à l’état de légende », écrit un historien de Boufarik à la fin du XIXe siècle [20].
Sous l’administration de Toussenel qui, « malheureusement sera de trop courte durée », selon le même auteur, « des plantations nouvelles viendront faire de ce terrain embroussaillé et marécageux sur lequel s’assoit Boufarik, une forêt d’arbres fruitiers et d’agrément » ; une « magnifique allée de saules » longe la face nord de l’enceinte [21]. Le commissaire civil réunit les colons possesseurs de lots ruraux dans une association pour la récolte et l’exploitation des fourrages de Boufarik [22]. Et, écrit Toussenel, « quand ces pauvres travailleurs eurent reconnu que l’association et la solidarité produisaient de si heureux résultats pour la récolte des foins, ils furent les premiers à me demander s’il n’y avait pas moyen de les organiser en société pour toutes les autres cultures » [23]. En février 1842, les colons écrivent au gouverneur général de l’Algérie, le général Bugeaud : ils craignent que les autorités coloniales n’abandonnent le lieu, dont ils défendent les qualités. « Fermement résolus à rester à Boufarik, nous vous supplions, Monsieur le Gouverneur général, de nous conserver le Commissariat civil et le fonctionnaire qui l’occupe, M. Toussenel ; car il a su apprécier la localité et la valeur de ses habitants » [24].
Cependant Toussenel critique les brutalités des soldats envers les civils et entre fréquemment en conflit avec les autorités militaires, qu’il juge complaisantes envers les violences de leurs subordonnés [25]. « Victime du régime du sabre », il donne sa démission après environ une année passée à Boufarik [26], une décision prise sous la pression des militaires [27]. Dans sa lettre à Considerant, Bugeaud se plaint des « inconvenances de Toussenel » et « le regarde, en raison de son caractère, de ses habitudes et de l’esprit qu’il a puisé dans le journalisme, comme impropre à l’administration » [28]. Dans un rapport adressé à ses supérieurs, le même Bugeaud reproche à Toussenel « sa violence de caractère et son manque de tenue » ; « il se déconsidéra à Boufarik par des dettes, par des habitudes de café et par des querelles qu’il eut avec des officiers » [29].
Rédacteur de La Démocratie pacifique
De retour en métropole, il collabore à La France méridionale, publiée à Toulouse, ainsi qu’à La Phalange puis à La Démocratie pacifique, dont la publication commence en août 1843 et dont il est parfois présenté comme l’un des fondateurs [30]. Certains de ses articles sur la chasse publiée dans le quotidien fouriériste sont repris dans le Journal d’agriculture pratique [31].
En 1844, François Cantagrel fait une tournée en province, à la rencontre de ses condisciples ; il leur demande leur avis sur les contenus de La Démocratie pacifique et sur les projets de l’École sociétaire ; lors de son passage à Tonnerre, il rencontre un nommé François Arsène Urbain Baillot, magistrat au tribunal de première instance, qui trouve les articles de « Toussenel très bien, quoique étrange pour les civilisés qui ne comprennent pas tout » [32]. À Semur-en-Auxois, Cantagrel reçoit le même avis de la part de Jean-Jacques Collenot, Simon-Charles Rasse et Hector Gamet [33]. Son nom est aussi connu à Dijon [34].
Apprécié des lecteurs de La Démocratie pacifique, il entretient des relations plus difficiles avec la direction de l’École sociétaire, et en particulier avec Victor Considerant et François Cantagrel. Le 10 octobre 1843, Toussenel souhaite faire paraître un article sur Fourier, à l’occasion de l’anniversaire de sa mort. Victor Considerant l’aurait alors « vertement réprimandé pour cet excès d’audace » et aurait qualifié cette initiative de « haute inconvenance et de manque de respect aux abonnés de La Démocratie pacifique », sans que l’on sache si c’est le projet de Toussenel ou le contenu de son article qui suscitent la réaction hostile de Considerant ; aussi, Toussenel écrit-il quelques années plus tard : « Je renonçai aux Premiers Paris [l’article placé à la « une » du journal donnant l’opinion de la rédaction] et m’installai au feuilleton », même s’il reste l’auteur d’articles placés ailleurs dans le journal [35].
Cantagrel critique aussi un compte rendu rédigé par Toussenel d’un livre de Leblanc de Prébois, Les départements algériens, qui lui « paraît avoir été inséré légèrement » dans le quotidien fouriériste ; Leblanc de Prébois « n’a pas émis la moindre idée sociale » et « n’a pas abordé même la question sociale », alors que son ouvrage est présenté comme « le meilleur livre sur l’Algérie […] parce que Prébois est momentanément l’ami de Toussenel » [36]. À partir de la fin 1847, la participation de Toussenel à la rédaction de La Démocratie pacifique se limite au feuilleton, avec des textes consacrés à la chasse, aux animaux et à la botanique. Un autre conflit l’oppose à la direction du journal : il demande que chacun signe ses articles, car « il n’était pas juste que la gérance qui était seule en nom dans la partie sérieuse du journal, s’attribuait tout le mérite des bons articles qu’elle n’avait pas écrits en se déchargeant sur autrui de la responsabilité des mauvais dont elle était mère » [37]. Les auteurs des articles étant néanmoins identifiés dans une table semestrielle, l’accusation portée par Toussenel est peut-être oiseuse et polémique.
Il donne un texte sur « la police de la chasse » à l’Almanach phalanstérien pour 1845, puis un long article sur l’Algérie à l’Almanach phalanstérien pour 1846 [38] : il s’y prononce en faveur de la colonisation de ce territoire, grâce à laquelle
les fléaux que la folie des hommes a substitués en ces terres fécondes aux dons précieux d’une nature prodigue, la lèpre, la dysenterie, la fièvre disparaîtront comme par enchantement devant le pic du pionnier et la bêche du planteur quand la science l’ordonnera. […] Et puis cette terre nourricière d’Afrique se repose depuis si longtemps, et demande si ardemment à produire qu’il va suffire de la toucher du soc pour en faire jaillir des merveilles de végétation tropicale [39].
Il préconise l’installation de nombreux Européens, qui remplaceront des populations indigènes décimées par « la guerre, la famine, les razzias » [40].
Il y aura à pourvoir chaque commune d’un comptoir communal ; à attribuer le monopole des transports et des banques à l’État ; à substituer un système de crédit agricole au régime hypothécaire qui asservit le colon métropolitain à la tyrannie du capital et de l’usure [41].
Dans l’Almanach phalanstérien pour 1847, paraît un autre texte de Toussenel, dénonçant cette fois-ci l’impôt sur le sel [42].
Les Juifs, rois de l’époque
En août 1845 paraît la première édition des Juifs, rois de l’époque. Histoire de la féodalité financière. Il s’agit pour l’auteur de dénoncer la domination exercée par les Juifs sur la nation française puisque, selon lui, « le juif règne et gouverne en France » [43]. Vise-t-il les membres d’un peuple ? les fidèles d’une religion ? Il déclare s’attaquer à la « féodalité mercantile », à la « féodalité financière », à « l’aristocratie d’argent » [44] ; d’ailleurs, il dit prendre le mot « juif » dans « son acception populaire : juif, banquier, marchand d’espèces » ; cela concerne, ajoute-t-il, « tous les liseurs de Bible, qu’on les appelle Juifs ou Genevois, Hollandais, Anglais, Américains », car « tous ces peuples mercantiles apportent, dans l’art de rançonner le genre humain, la même erreur de fanatisme religieux » [45], car « juif et protestant, c’est tout un » [46].
L’objectif principal du livre est la critique du capitalisme, de l’exploitation des travailleurs, de la domination exercée par le monde de la banque ; tout en préconisant une alliance entre le roi et le peuple, contre « la féodalité financière », Toussenel dénonce les politiques menées par le gouvernement français, soumis au Royaume-Uni et aux puissances d’argent, notamment à Rothschild, une de ses cibles. Il consacre de nombreuses pages à la misère ouvrière qu’il dit avoir lui-même observée dans « les bagnes industriels, qui s’appellent la Croix-Rousse à Lyon, le quartier Saint-Sauveur à Lille » [47]. Il critique le protectionnisme économique qui se fait au profit des industriels, mais aussi des éleveurs de bovins ce qui rend la viande inaccessible aux consommateurs populaires ; il dénonce aussi les avantages concédés aux compagnies de chemins de fer, aux sociétés concessionnaires des canaux et aux producteurs de betteraves à sucre (il consacre de nombreuses pages à la question du sucre et souhaite qu’on privilégie le sucre de canne).
Mais en même temps que le mot « juif » semble utilisé pour désigner une catégorie socio-économique - l’aristocratie financière – quelle que soit la nationalité ou la religion de ses membres – ce sont bien les Juifs qui sont désignés par Toussenel comme l’incarnation du mal, ainsi que l’indique le titre du livre, même si de nombreux passages s’en prennent aussi aux Anglais [48].
Toussenel mentionne Fourier à plusieurs reprises, pour ses propos contre les juifs [49], mais aussi comme l’inventeur de l’expression « féodalité industrielle » [50], ou comme faisant partie des « autorités contre la moralité du commerce » avec Jésus-Christ et Montesquieu [51], ou encore parmi les « sublimes découvreurs » que sont Pythagore, Colomb, Kepler et Newton [52]. Il promeut quelques thèmes fouriéristes, comme la formation de comptoirs communaux, de « communes modèles » « exploitant la propriété communale comme un seul corps de ferme » [53], la répartition des revenus entre le capital, le travail et le talent [54], l’organisation du travail dans le cadre de l’association [55], la « transformation des armées destructrices en armées industrielles » [56]. Cependant, beaucoup plus que Fourier, il accorde un rôle important à l’État auquel il souhaite confier le monopole des chemins de fer et des activités bancaires.
Réception des Juifs, rois de l’époque chez les fouriéristes
Avant la parution de cet ouvrage, des extraits paraissent pendant le second semestre 1844 dans La Démocratie pacifique. Le premier est précédé d’une brève présentation qui souligne l’intérêt du texte dont l’auteur « a voulu dénoncer au pays les faits et gestes de l’aristocratie nouvelle ».
Mais nous voulons dès aujourd’hui reprocher au fougueux ennemi de Genève et de Jérusalem l’abus de la personnalité et de l’ironie sanglante qui donnent aux écrits les plus sérieux les allures du pamphlet. La force et la vérité des idées contenues dans son livre n’auraient pu que gagner, selon nous, à demeurer constamment enveloppées d’une forme plus charitable. Nous n’aimons pas que l’écrivain se laisse aller, dans un ouvrage de longue haleine, à ces emportements de la plume qui trahissent les habitudes de l’ardente polémique de journal. Nous aurions voulu, en un mot, un peu plus de sang-froid dans l’expression, à côté de la logique dans l’idée [57].
Puis, la publication du second extrait est précédé des lignes suivantes :
C’est toujours la même verve de critique, âpre jusqu’à l’excès peut-être contre la tyrannie de notre époque, et un peu trop indulgente aussi, par contraste, pour certaines tyrannies du passé. Mais le lecteur impartial fera la part d’abus de chacun des régimes, et nous saura gré, quelles que soient ses prédilections, d’avoir mis sous ses yeux cette chaleureuse philippique [58].
La première édition de l’ouvrage de Toussenel, en août 1845, commence par un « Avertissement des directeurs de la librairie sociétaire », qui louent « le style brillant, nerveux et plein de verve » de l’auteur et considèrent que les « doctrines [qui y sont exposées] sont généralement conformes à celles que l’École sociétaire a développées et produit encore tous les jours » ; mais ils préviennent que « sur plusieurs points, cependant l’auteur se laisse emporter, par la vigueur de son élan et de ses réactions passionnées à des opinions et à des agressions où l’École ne le suivrait certainement pas toute entière ». En particulier, « le titre de l’ouvrage, qui consacre une signification fâcheuse donnée au nom de tout un grand peuple, suffirait à lui seul pour motiver une réserve de notre part » [59].
Le compte rendu publié dans la revue théorique de l’École sociétaire – La Phalange. Revue de la science sociale – est dû à Eugène Stourm, qui félicite Toussenel pour sa critique de la « féodalité redoutable, armée d’une invincible puissance, celle de l’argent », mais fait des « réserves […] sur quelques passages d’une polémique peut-être trop personnelle, sur certaines idées un peu âpres » [60].
Dans l’extrait du catalogue de la Librairie sociétaire publié dans l’Almanach phalanstérien pour 1846, les réserves disparaissent :
Sous ce titre, Les Juifs, rois de l’époque, M. Toussenel attaque, avec une éloquente énergie, la Féodalité financière, ce fléau du jour. Sans rien perdre de l’élégance et de la légèreté habituelle de son style, l’auteur passe en revue et résout avec bonheur les plus importantes questions politiques, économiques et sociales. Il apprécie la Charte bourgeoise de 1830, les vues du commerce civilisé, les énormes abus consacrés par la législation des chemins de fer ; il aborde tous les problèmes agricoles les plus actuels et les plus intéressants, les sucres, le recrutement, la colonisation, l’esclavage, il n’oublie rien. Les Juifs sont un livre instructif, sérieux, profond même, que nous recommandons vivement à l’attention de nos lecteurs. On en trouvera la lecture aussi agréable, aussi attrayante que celle d’un pamphlet ou d’un feuilleton de chasse et d’analogie [61].
Au-delà des fouriéristes
Ce qui semble surtout avoir frappé la presse et le monde politique lors de la parution des Juifs, rois de l’époque, ce ne sont pas les attaques contre les Juifs, mais les passages consacrés par Toussenel à la presse subventionnée par le gouvernement. Ces révélations sont reprises dans les journaux [62], ainsi qu’à la Chambre des pairs et à celle des députés dont des membres lisent lors d’une séance des extraits des Juifs, rois de l’époque. Le ministre de l’Intérieur Duchâtel récuse les affirmations de Toussenel, qui réagit par une lettre publiée dans La Démocratie pacifique, dans laquelle il confirme les pratiques gouvernementales dévoilées dans le livre.
Le compte rendu qui paraît dans les Archives israélites de France est bien sûr critique envers le livre, mais surtout envers le titre : l’auteur dénonce l’utilisation d’un « préjugé injuste » et regrette que Toussenel n’ait pas « intitulé son livre : Le Commerce, roi de l’Époque », puisque le commerce est la véritable cible ; mais sans doute un tel titre aurait-il été moins attractif pour le public ; mettre sur la couverture Les Juifs, rois de l’époque « est un moyen ingénieux de faire acheter le livre ». Mais les « écrivains de savoir et de conscience » doivent combattre les préjugés, et « il y a un grand danger à dire à chaque page de ce livre que tout le mal qui ronge l’époque actuelle est dû aux juifs ». Mais, ajoute l’auteur de la recension, « il y a aussi des choses excellentes dans ce livre, qui dénote parfois une imagination malade, mais presque toujours un cœur d’honnête homme et un esprit intelligent », notamment ses passages sur la presse [63].
Au total, la façon dont Toussenel décrit les Juifs ne semble pas avoir suscité une véritable indignation dans la presse de l’époque. Le titre de l’ouvrage de Toussenel est d’ailleurs repris par Pierre Leroux, dans un article qu’il publie en janvier 1846 dans sa Revue sociale [64].
La deuxième édition des Juifs, rois de l’époque
En 1847, Toussenel publie une deuxième édition de son ouvrage, avec quelques modifications, chez un nouvel éditeur, Gabriel de Gonet [65] : le livre comprend désormais deux tomes ; le texte est un peu réorganisé, avec des paragraphes qui changent de chapitre ; de nouvelles informations concernant des événements qui se sont déroulés en 1846 y sont insérées.
L’hostilité de Toussenel envers les Juifs y est plus forte encore que dans la première édition ; en 1845, tout en dénonçant l’emprise des Juifs sur l’économie, il écrit :
Personne ne reconnaît plus volontiers que moi le caractère supérieur de la nation juive. Le peuple juif tient une place immense dans l’histoire de l’humanité ; c’est le peuple organisateur par excellence, le peuple de l’unité politique et religieuse. Aucune autre race n’a été plus féconde que celle-là en individualités brillantes. Il semble qu’elle ait été douée par la nature de toutes les aptitudes. Politique, législation, beaux-arts, littérature, les juifs ont abordé et cultivé avec un égal succès tous ces domaines de l’intelligence ; et sur chacun de ces domaines la trace de leur passage est restée [66].
Deux ans plus tard, ce paragraphe a disparu et l’auteur indique :
Je ne décerne pas le titre de grand peuple à une horde d’usuriers et de lépreux, à charge à toute l’humanité depuis le commencement des siècles, et qui traîne par tout le globe sa haine des autres peuples et son incorrigible orgueil. […] Où que vive cette race, je défie qu’on me la montre occupée à une fonction utile ou productive, occupée à autre chose qu’à gruger et dépouiller la nation qui l’a reçue en son sein (France, Russie, Pologne, Portugal, Allemagne) [67].
Toussenel ajoute une introduction dans laquelle il répond aux critiques suscitées par ses propos envers les Juifs dans la première édition ; il y insère des passages du Nouveau Monde industriel et sociétaire dans lesquels Fourier s’en prend aux « légions de juifs, tous parasites, marchands, usuriers, etc. » et à « une race toute improductive, mercantile et patriarcale » [68].
Au total, la haine des Juifs est beaucoup plus prononcée dans cette deuxième édition, et il ne s’agit plus seulement des Juifs associés aux Anglais, aux Genevois ou aux Hollandais comme représentant la féodalité financière, mais des Juifs en tant que peuple. Si, à la lecture de la première édition, on peut considérer qu’il s’agit d’abord d’attaquer la « féodalité financière », l’analyse de la seconde montre qu’il s’agit d’abord de s’en pendre au peuple juif [69]. La deuxième édition comprend aussi des paragraphes nouveaux dont un texte de près de 20 pages intitulé « Aux socialistes ». Il s’adresse aux « socialistes de toutes les communions » [70] à qui il demande de se rassembler, de « [s’]incline[r] » et de « se découvr[ir] le front devant Fourier, qui lit plus couramment qu’[eux] dans le livre d’avenir » [71]. Il dénonce en particulier les saint-simoniens devenus banquiers, industriels, directeurs de compagnies de chemin de fer ou de journaux, ou hommes politiques qui sont « repus […] accroupis aux pieds du veau d’or » [72].
Mais Toussenel critique aussi le mouvement fouriériste et en particulier ses dirigeants qualifiés de « dictateurs de l’École sociétaire » et de « fainéants » [73] parce qu’ils ne luttent pas suffisamment contre le capital ; ses condisciples, affirme-t-il, se préoccupent trop peu de la misère des travailleurs.
Le centre d’où devait partir l’impulsion s’endormait aux délices du journalisme civilisé, et s’occupait surtout de faire nommer député son directeur suprême, en même temps que d’augmenter le produit de la feuille d’annonces du journal. Le centre ajournait, ajournait… et pour légitimer sa théorie du far niente, il taxait les impatients d’hérésie ; il les appelait des hommes dangereux, et citait complaisamment les échecs essuyés par les réalisateurs d’Amérique et de France, pour démontrer les périls de la précipitation [74].
Ces réflexions de Toussenel sont reproduites dans La Démocratie pacifique dont la rédaction déclare que « de pareilles imputations n’accusent qu’un état d’aigreur et de violence qui appartient au domaine de la pathologie ».
Nombre de nos amis se sont plaints, surtout dans les derniers temps où la collaboration de M. Toussenel ornait de ses spirituels paradoxes le feuilleton de la Démocratie, des sentiments violentes et haineux, qui trop souvent les déparaient. On nous représentait que des personnalités grossières et des imputations de perversité native et indélébile adressées à des races et à des peuples, faisaient, dans le feuilleton de la Démocratie, outrage à nos grands principes des doctrines qu’elle a mission de propager et de défendre. Nous étions parfaitement de cet avis : les étranges reproches que nous jette aujourd’hui M. Toussenel le prouveront surabondamment et expliqueront, à ceux qui ne l’auraient pas deviné, le motif de la retraite de M. Toussenel. Entre nos principes et les sentiments dont le feuilleton de la Démocratie devait subir l’expression pour conserver une collaboration à tant d’égards regrettable, spirituelle et récréative, il y avait en effet pleine incompatibilité [75].
Toussenel répond à Considerant « qu’il y [a] incompatibilité absolue de doctrines, de tempérament et de style. […] La parenthèse et la médiocrité qui vous vont, m’horripilent. Il nous fallait tôt ou tard divorcer ».
J’ai désappris le chemin de vos salons comme tant d’autres parce que l’ennui y pleut, la foi y gèle, et que vous avez déjà oublié d’introduire l’attrait dans deux choses essentielles, la causerie et le journal, ce qui m’inquiète pour l’avenir [76].
À Allyre Bureau, Toussenel écrit qu’il a attaqué « les chefs de l’École […] [à cause] de leur excessive bienveillance pour le capital » [77].
Cette scission remonte loin […] Elle date du soir même de la fondation du journal quotidien, alors qu’une inspiration fâcheuse vous pousse à substituer au titre significatif de Phalange le titre ridicule de Démocratie pacifique, […] indice d’une tendance fatale vers cette politique hostile qui consiste à cacher son drapeau et à endosser l’uniforme de l’ennemi pour pénétrer son camp [78].
Pour Toussenel, la candidature de Considerant aux élections législatives à Montargis en 1846 témoigne du même travers et de la « passive bienveillance [des dirigeants de l’École] pour le capital ». Il ajoute : « ma place n’était pas dans un journal dirigé par des anglais et imprimé par un juif [79] » ; il demande la convocation d’une assemblée générale des fouriéristes « pour mettre en accusation le chef de l’École, nouveau Saint-Pierre qui renie ses doctrines. M. Cantagrel, le castor du rédacteur en chef de la Démocratie pacifique refusa cette assemblée » [80].
Alphonse Toussenel, sur la couverture des ouvrages qu’il publie dans les années suivantes, ajoute à son nom : « Auteur des Juifs, rois de l’époque » [81] ; et même s’il publie d’autres livres ensuite, c’est d’abord à cet ouvrage que son nom est associé à la fin des années 1840 et au début des années 1850 : quand Jules Lechevalier lui adresse en 1848 sa brochure sur l’organisation du travail, il ajoute la dédicace suivante : « à Toussenel, auteur des Juifs roi de l’Époque » [82].
Dans L’Esprit des bêtes, pourtant consacré aux animaux, il reprend ses reproches envers ses condisciples :
Les disciples de Charles Fourier prennent quasi contre moi la défense du juif brocanteur et parasite qui, nulle part, ne laboure la terre et n’a fait de sa vie œuvre utile de ses mains, du juif qui prélève aujourd’hui sur le travail de toutes les nations du monde une dîme colossale [83].
Portrait de Toussenel vers la fin des années 1840
Philibert Audebrand, un publiciste qui rencontre Toussenel au Divan, un café fréquenté par les journalistes et les écrivains sous la monarchie de Juillet, en laisse quelques années plus tard le portrait suivant :
[Il] était de taille moyenne et d’une mise assez correcte. […] La figure était fine, d’un vif enjouement. Ce qu’il y avait surtout de remarquable en lui, c’était la facilité avec laquelle il pouvait passer d’un sujet frivole à une thèse savante, et vice versa. Il en était de sa parole comme de ses écrits. Ceux qui l’entouraient prenaient autant de plaisir à l’écouter qu’à le lire. En lui il fallait reconnaître A. Toussenel le phalanstérien, celui qui, pendant cinq années de suite, avait improvisé tant de pages instructives et charmantes dans la Démocratie pacifique de Victor Considerant.Un causeur, ah certes, oui, c’en était un et qui ne songeait pas à poser pour montrer sa belle voix, comme dit le fabuliste. Vif, clair, rapide, coloré, abondant en ressources imprévues, il s’était fait pour ainsi dire une clientèle d’auditeurs. On se pressait pour l’entendre, sachant qu’il y avait toujours quelque chose à tirer de ce qu’il disait. Plein de la doctrine de Charles Fourier, qu’il n’a pas cessé de regarder comme la sauvegarde de l’avenir, il nous dévoilait, tout en se jouant, les secrets dont, est encore entourée cette science de la future Harmonie, et tous ceux qui étaient là de dire « Comme il parle d’or. Ah c’est un autre Sermon sur la Montagne » [84].
Un projet sociétaire dans l’Oise ?
En 1845-1846, Alphonse Toussenel est à Ourscamp, près de Noyon (Oise) [85]. Il mentionne à plusieurs reprises cette localité dans L’Esprit des bêtes, notamment quand il parle de la chasse. Dans l’une des rééditions de cet ouvrage, datée de 1868, il écrit avoir été le « fermier » de la forêt d’Ourscamp sans préciser en quoi cela a consisté [86]. Il aurait tenté de créer dans cette localité des « colonies d’harmonie » [87] ou « une société d’harmonie » [88], sur lesquelles on a très peu d’information.
Toussenel signale son séjour à Ourscamp ainsi que son départ, dans L’Esprit des bêtes, mais de façon plutôt énigmatique :
Ourscamp ! C’était au sein de cette superbe forêt domaniale que ma laborieuse paresse avait rêvé le doux asile des vieux jours ; là que les destins adoucis m’avaient permis naguère de déployer ma tente ! là que l’affinité des humeurs et des goûts m’avait créé de nobles et nombreuses amitiés ! […] là que ma pauvreté charitable organisait les moyens de faire participer tous mes pauvres frères en saint Hubert aux jouissances des heureux du jour !Est venue la spéculation odieuse avec le boutiquier parjure, et tout cet avenir d’enchantements s’est enfui comme un songe [89].
Une manufacture textile existe alors à Ourscamp, qui, sous la direction d’un patron paternaliste, fait croître le nombre de travailleurs industriels. « Est-ce cette importante colonie ouvrière que Toussenel tenta de convertir à ses idées […] ? », se demande Jacques Sigot [90]. À vrai dire, rien ne l’atteste. D’autant que dans les pages qu’il consacre à Ourscamp, Alphonse Toussenel s’intéresse surtout à la forêt, aux animaux qui y vivaient dans les siècles passés et à ceux que l’on y rencontre au XIXe siècle, aux chasses auxquelles il participe, à une légende concernant un ours que l’on y raconte… [91].
L’Esprit des bêtes, 1847
Les relations qu’entretient Toussenel avec l’École sociétaire semblent s’apaiser au cours de l’année 1847 : c’est la Librairie sociétaire qui publie L’Esprit des bêtes, qui reprend en partie des articles déjà parus dans La Démocratie pacifique, mais les complète avec de nouveaux chapitres ; cependant, un « Avertissement des éditeurs » précède à nouveau le texte de Toussenel ; il reprend en partie celui que l’on trouvait au début des Juifs, rois de l’époque ; s’ajoutent quelques paragraphes indiquant plus précisément qu’en 1845 ce qui soulève des réserves :
Il restera donc bien établi qu’en éditant un ouvrage d’esprit et de verve, dont l’auteur partage beaucoup de nos croyances, nous n’endossons point la responsabilité de certaines doctrines dans lesquelles il semble se complaire, notamment ses théories au sujet du capital, et ses sentiments à l’endroit du Juif et de l’Anglais. L’auteur, qui reconnaît avec nous la légitimité du capital et de la propriété individuelle dans le passé et dans le présent, nous paraît en faire trop bon marché dans l’avenir. Nous croyons, nous, au droit et à l’utilité sociale du capital et de la propriété individuelle dans toutes les formes sociales, tout en attaquant leurs abus dans la forme actuelle. Quant à ce qui concerne le Juif et l’Anglais, nous n’admettons pas qu’il y ait dans l’humanité des races perverses [92].
En effet, même s’il s’agit a priori d’un livre consacré aux animaux, l’auteur de L’Esprit des bêtes s’en prend à nouveau aux Juifs et aux Anglais - « l’Anglais est un juif roux qui a déclaré comme celui-ci la guerre à tous les peuples du monde et dont la fortune ne peut se faire que de la ruine de tous les autres peuples » [93] – ainsi qu’aux Genevois et autres populations liées à l’argent selon lui. L’auteur y fait de fréquentes analogies entre le monde animal et l’organisation sociale [94]. L’ouvrage est précédé d’une dédicace de l’auteur « à [ses] amis Charles Brunier et Cyprien du Motay ». Ce Charles Brunier, rédacteur de La Démocratie pacifique, est d’ailleurs celui qui annonce la parution de l’ouvrage [95]. Le quotidien fouriériste publie la veille de la mise en vente de L’Esprit des bêtes, un bref texte louant la verve de Toussenel, « nonobstant quelques points sur lesquels nous ne sommes pas d’accord avec l’auteur, et qui ont dû motiver une réserve de notre part » [96]. Quelques mois après, Victor Hennequin fait dans le feuilleton de La Démocratie pacifique un compte-rendu élogieux [97]. Juliette Lamber, la future Juliette Adam, se rappelle que son père, le fouriériste Jean-Louis Lamber se passionnait pour ce livre et lui lisait dans son enfance, alors qu’elle avait une dizaine d’années, « des récits tirés de l’Esprit des bêtes » [98].
Sous la Deuxième République
Toussenel dans Les Juifs, rois de l’époque avait défendu la monarchie, dont il souhaitait qu’elle fasse alliance avec le peuple, contre la « féodalité financière ». C’est donc un « républicain du lendemain », mais « un socialiste de la veille » qui rappelle volontiers ses écrits, ses critiques envers le capitalisme [99].
Il se rallie à la République mais en demandant des réformes sociales. Il fréquente plusieurs clubs et y prend volontiers la parole : il intervient à la Société républicaine centrale, où il critique les mesures financières prises par le gouvernement et où il appelle à lutter contre « la finance qui se coalise pour ressaisir ses privilèges de banque et d’usure » [100] ; on l’entend aussi au Club des républicains socialistes, qui se réunit dans les bureaux de La Démocratie pacifique, où il affirme : « Il n’y a jamais eu qu’un oppresseur dans le monde, le capital. Il n’y a jamais eu qu’un opprimé, le travailleur » ; il propose d’attribuer « à l’État, qui est l’association de tous les intérêts, le monopole des grandes industries ; Monopole des banques et des transports, les deux grands leviers du commerce ; Monopole des assurances. Monopole des denrées coloniales, etc. etc. » [101]. Dans La Démocratie pacifique, au lendemain de la décision du gouvernement de créer l’impôt des 45 centimes, il demande l’établissement d’une taxe sur les créances hypothécaires détenues par des capitalistes [102]. Il fait partie de la Commission du travail qui siège au Luxembourg ; il y fait la promotion de l’association [103].
Il figure sur une liste de candidats à l’Assemblée constituante soutenue par La Démocratie pacifique lors des élections d’avril 1848, aux côtés de quelques membres du gouvernement provisoire, de quelques socialistes notoires (Proudhon, Leroux, Cabet) et de quelques fouriéristes (Eugène Stourm, Jean Leclaire) ; il n’est pas élu et il est à nouveau présenté par le quotidien fouriériste lors des élections complémentaires de juin 1848, sans succès.
Même s’il est présent dans la liste des rédacteurs placée en tête de la table des articles en 1848, la liste des articles parus dans La Démocratie pacifique ne mentionne pas de textes de sa part [104]. Il participe à la création d’un nouvel hebdomadaire, Le Travail affranchi, aux côtés de François Vidal, de Victor Meunier, de Léopold Graslin et de Pierre Vinçard ; un numéro spécimen paraît fin décembre 1848, et la publication régulière commence le 7 janvier 1849 ; l’organe se prononce en faveur de « la République démocratique et sociale » et revendique « le droit au travail, l’abandon de toute exploitation de l’homme par l’homme, l’organisation du travail par l’association » [105].
Toussenel publie en mai 1849 Travail et fainéantise [106] ; la brochure, adressée « aux travailleurs de la Seine » paraît dans sans doute dans la perspective des élections législatives qui se déroulent ce même mois. Le texte commence et finit par : « Ni prêtre, ni juif » ; selon Toussenel, « les républicains ont dirigé la colère du peuple contre la royauté, alors qu’ils devaient d’abord s’en prendre aux vrais maîtres de la société et de la politique, « les hauts barons de notre féodalité à nous, les lords du capital et de l’usure », c’est-à-dire les Juifs [107]. Surtout, la révolution de Février a manqué d’un véritable programme, que veut lui donner Toussenel, hostile aux religions : « Droit au bonheur – Liberté absolue des consciences – Plus de cultes salariés – Éducation gratuite, intégrale et obligatoire pour tous – Organisation démocratique du crédit » [108].
Le dernier numéro du Travail affranchi paraît le 17 juin 1849. En effet, Toussenel a participé à plusieurs réunions préparant la manifestation du 13 juin [109] ; il est arrêté avec Vidal le 22 juin [110]. Il passe plusieurs semaines en prison avant d’être libéré, comme Vidal, grâce à une ordonnance de non-lieu [111]. Il est présent lors du procès qui a lieu en octobre, mais en tant que témoin, même s’il tient à préciser qu’il a « été arrêté, interrogé comme prévenu, non comme témoin » ; il ajoute : « l’accusation me présente comme dénonciateur de plusieurs de mes amis […], comme ayant désigné, signalé » plusieurs d’entre eux, ce qu’il récuse ; en effet, les magistrats s’appuient régulièrement sur ses dépositions pour affirmer la présence de certains prévenus à des réunions précédant le 13 juin [112].
Il collabore ensuite aux Veillées du peuple. Journal mensuel de la démocratie socialiste, à la rédaction de laquelle participent aussi Auguste Blanqui et Eugène Sue ; il publie dans le premier numéro, daté de novembre 1849, un article dans lequel il dénonce « les seize impôts du vin » dont les Juifs sont selon lui en grande partie responsables. Ce premier numéro est saisi dès sa parution, et des poursuites sont lancées à propos de deux articles signés Eugène Sue et Alphonse Toussenel, pour « excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la République », « attaque contre le respect dû aux lois » et « provocation à un crime, non suivie d’effet » [113]. L’affaire doit passer devant la cour d’assises en avril 1850 [114], avant d’être retirée des affaires à juger [115]. Un seul autre numéro des Veillées du peuple paraît, en mars 1850, mais Toussenel n’y contribue pas [116].
Il continue à participer à des réunions dans lesquelles son attitude sous la monarchie de Juillet est interrogée :
Croyez-vous, lui demande-t-on, que la République soit indispensable pour fonder le socialisme ? – Je crois, répond le citoyen Toussenel, que c’est la meilleure forme de gouvernement pour parvenir à ce but. […] N’est-ce pas vous, lui crie le citoyen Testelin, qui rédigiez autrefois un journal monarchique où la République était insultée ? – Je n’étais pas républicain de la veille, mais je suis socialiste depuis quinze ans, réplique l’orateur. J’ai été, je l’avoue, l’admirateur passionné de M. Guizot. Mais plus tard, j’ai renoncé à tout : places, fortune, croix d’honneur.
Mais « les sifflets et les cris ont contraint [Toussenel] d’abandonner la tribune » [117]. Il s’éloigne ensuite des combats politiques et des clubs. Cependant, il continue à collaborer aux organes fouriéristes : l’Almanach phalanstérien pour les années 1850 et 1852 [118], et surtout La Démocratie pacifique : il est souvent l’auteur du feuilleton en 1850 et 1851 avec des articles sur la « zoologie passionnelle ». Il n’écrit plus sur la politique, mais sur les oiseaux ; après la disparition du quotidien fouriériste, il continue dans La Presse [119]. Des journaux provinciaux publient aussi ses articles [120], de même que la Revue de Paris [121].
Pendant les années suivantes, il reste en relation avec le Centre sociétaire ; il participe vers 1853 à des séances spirites organisées rue de Beaune, siège de l’École sociétaire et de la Librairie phalanstérienne et y amène plusieurs personnes ; selon son condisciple Eugène Nus, « notre guéridon avait un faible bien concevable pour l’auteur du Monde des oiseaux, et ne manquait jamais de l’accueillir par une phrase aimable en français, en anglais, en grec ou en latin, quand il rentrait le soir rue de Beaune, dans ce grand appartement dont il occupait une chambre » [122]. Il envisage vaguement de partir au Texas pour s’installer à Réunion : « Si Considerant veut m’emmener avec lui et me donner là-bas un emploi de [mot illisible, peut-être « guide » ou « garde »], je suis prêt à m’embarquer », écrit-il à Amédée Guillon [123]. Finalement, il reste en France, mais correspond avec Considerant [124].
Le Monde des oiseaux et le « paradoxe du gerfaut »
En 1853, la Librairie phalanstérienne – nouveau nom de la Librairie sociétaire – réédite L’Esprit des bêtes avec un sous-titre un peu modifié et deux nouveaux chapitres [125]. Toussenel publie ensuite Le Monde des oiseaux en trois volumes qui paraissent de 1853 à 1855. Ces deux ouvrages font l’objet de plusieurs rééditions de la fin des années 1850 au milieu des années 1870, avec de nombreuses additions et des réaménagements des chapitres [126].
Il cite Fourier, qui, dans la Théorie des quatre mouvements écrit : « les progrès sociaux et changements de périodes s’opèrent en raison des progrès des femmes vers la liberté, et les décadences d’ordre social en raison des décroissements de la liberté des femmes » [127]. Il adapte et élargit ce raisonnement aux espèces animales et en particulier aux oiseaux avec ce qu’il appelle la « formule du gerfaut » : « le bonheur des individus et le rang des espèces sont en raison directe de l’autorité féminine … et inverse de la masculine » [128] ; le principe analogique permet d’appliquer ce principe aux êtres humains comme aux animaux :
La formule du gerfaut contient toute la science et toute l’histoire de l’avenir, … plus celle du passé, … plus la solution immédiate et radicale de toutes les questions épineuses auxquelles cette pauvre humanité se déchire depuis six mille ans, religion, politique, beaux-arts, littérature, etc., etc. » [129]
En effet,
Nous croyons à la supériorité de l’essence féminine, parce que cette supériorité nous frappe comme elle frappe les bêtes ; parce que c’est la femme qui porte plus particulièrement le caractère de l’humanité, parce que nous sentons que la femme, qui est sortie des mains du Créateur après l’homme, a été faite pour commander à celui-ci [130].
Il critique le mariage qui place l’épouse sous la domination de son mari [131]. Cependant, s’il souhaite l’affranchissement des femmes, le regard qu’il porte sur elles n’est pas exempt de stéréotypes :
La femme n’a pas l’esprit de suite, l’esprit d’analyse, mais bien l’autre : l’esprit de synthèse qui saisit les rapports des choses et voltige dans les hauteurs de l’espace pour planer à la fois sur tous les horizons ; l’esprit d’embrassement qui s’habille volontiers de paraboles, d’allégories et de métaphores, parce que ces figures sont des mariages d’idées. Ce qui est cause que la femme, si faible en géométrie, en métaphysique et généralement dans les sciences ennuyeuses, est si supérieure en revanche dans le grand art de la conversation aussi bien que dans ceux du chant, de la science dramatique et de la botanique passionnelle, qui exigent l’éloquence, le charme et l’expression, parfums de la parole [132].
Par ailleurs, pour lui, « la femme reste avant tout épouse, mère, institutrice. Objet de désir, la femme incarne néanmoins l’ordre et l’harmonie à venir, le travail, la pudeur » [133].
Sociabilité, écriture et chasse
Alphonse Toussenel vit à Paris pendant l’hiver ; il fréquente le salon de Juliette Lamber, la future Juliette Adam [134], qu’il rencontre aussi à la Librairie des sciences sociales, siège de l’École sociétaire réorganisée au milieu des années 1860. Selon cette autrice, Toussenel est « un homme loyal et sincère » : il est « à la fois observateur profond, logique et voyant, causeur paradoxal et de sens précis […]. Spirituel autant qu’un Parisien peut l’être, il transformait, par sa présence l’humble librairie de la rue de Beaune en un lieu brillant et privilégié » [135].
Il est sollicité pour être candidat à Paris lors de l’élection législative complémentaire de février 1864 par « de nombreuses députations ouvrières » [136], proposition qu’il refuse [137].
Apprécié pour sa conversation et ses qualités oratoires – il fait des conférences, par exemple les 16 et 30 juin 1864 sur l’histoire de la domestication et de l’acclimatation des espèces animales au Jardin d’acclimatation de Paris [138] –, Toussenel l’est aussi pour ses livres et ses articles. C’est « le plus spirituel des écrivains socialistes », écrit Proudhon dans ses Confessions d’un révolutionnaire [139] ; Juliette Adam le présente comme un « écrivain exquis, merveilleux d’imagination, d’un caractère si élevé... » [140]. Pour Le Monde illustré, c’est un « délicat écrivain », un « élégant auteur » [141]. Selon Le Charivari, A. Toussenel est tout bonnement un des hommes les plus remarquables de l’époque ; […] A. Toussenel est un savant doublé d’un poète. Grand cœur, esprit vif et puissant, observateur profond, il possède au plus haut degré deux facultés qui se trouvent bien rarement réunies dans le même cerveau : l’analyse et la synthèse. Il a l’originalité et l’éloquence. Il est lui par les idées et par la phrase, – une phrase abondante, colorée, imagée, substantielle, allant avec la même facilité à l’émotion et au sourire » [142]. Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, fondé par Pierre Larousse, considère que « M. Toussenel est un écrivain ingénieux, spirituel et paradoxal, un observateur très fin en même temps qu’un esprit doué d’une fantaisie charmante. Il ne faut pas chercher dans ses écrits de raisonnements suivis. Ce qu’on y trouve, ce sont d’ingénieuses dissertations pleines d’imprévu, d’aperçus piquants, des causeries fantaisistes, un grand art pour bien présenter le paradoxe, un style familier où la grâce abonde » [143]. Ces éloges envers l’écrivain Toussenel ne sont ni nuancés, ni complétés par des réserves concernant son antisémitisme.
Des périodiques recherchent sa collaboration ; il fournit des articles à des quotidiens sur des animaux et sur la chasse, au Petit Journal [144], au Grand Journal [145], à L’Opinion nationale [146] dont la direction, dans les publicités qu’elle fait paraître dans divers journaux de province, le mentionne parmi ses « principaux collaborateurs », aux côtés d’autres fouriéristes comme Jean-Augustin Barral, Anthony Méray, Victor Meunier, Charles Sauvestre [147] ; il est mentionné parmi les rédacteurs du Derby [148], aux côtés d’Alexandre Dumas fils, de Ponson du Terrail, de Léon Gozlan ; de La Vie à la campagne (1861-1868) qui publie ses textes sur « le chien », « le lièvre », « le chat », etc. [149]. En 1867-1868, il aurait posé sa candidature à l’Académie française, sans être élu [150].
Mais des années 1840 aux années 1870, il passe une partie de l’été à la campagne, notamment dans le département de l’Indre où il séjourne au château de Saint-Cyran (commune de Saint-Michel en Brenne), propriété d’une certaine Thérèse Vincent, veuve Bon, qui meurt en 1860 ; c’est dans ces lieux qu’il rédige L’Esprit des bêtes [151]. Il est aussi accueilli au Boulay (Indre-et-Loire) chez Henriette Loreau, à qui il dédicace son Monde des oiseaux, et son mari Alphonse, tous les deux fouriéristes. Il utilise ces périodes pour se livrer à la chasse. Il y séjourne encore dans les années 1870 [152], tout en étant aussi accueilli dans la villa de l’éditeur Furne, au hameau des Plâtreries, dans la commune de Samois-sur-Seine près de Fontainebleau (Seine-et-Marne)
Selon Juliette Adam,
il pouvait faire à la campagne une promenade de dix lieues dans la journée. Toussenel se sentait enfermé rue de Beaune, s’en allait et revenait sans cesse. Chacune de ses disparitions attristait ses nombreux amis qui l’accueillaient au retour avec des explosions de joie et s’abordaient, entre eux, dans la rue, par ces mots « Toussenel est à Paris ».Et vite on courait et l’on se retrouvait auprès du cher « revenu », comme nous l’appelions, et que Mlle Beuque accusait de trop de « papillonne » [153].
Sans doute connaît-il une situation financière difficile à la fin des années 1860 et au début des années 1870 : il est même « pauvre » selon Juliette Adam [154] ; et Aimée Beuque, à la Librairie des sciences sociales, s’efforce de lui procurer des ressources « en exagéra[nt] le nombre des volumes de Toussenel vendus à la librairie » [155]. Juliette Adam elle-même fait « acheter de temps à autre quelques volumes de L’Esprit des bêtes et des Juifs, rois de l’époque, chaque fois [qu’elle a] l’occasion de les offrir » [156]. Elle espère aussi le faire travailler pour la rédaction de La République française, en vain [157], puis pour la Nouvelle Revue, qu’elle lance en 1879 et pour laquelle elle lui propose de rédiger des articles contre rémunération. Il est d’abord prêt à faire « un dernier effort littéraire » en développant sa théorie « du Gerfaut » ; mais il avoue à un ami que s’il a les idées, il n’a pas écrit l’article : « je ne suis qu’un corps usé, une intelligence qui s’en vont par lambeaux. […] je ne peux plus … je ne peux plus !... » [158].
Mais ses amis parviennent à lui obtenir du ministère de l’Instruction publique une « indemnité littéraire » annuelle de 1200 francs en 1873, qui est portée à 2 000 francs en 1880, puis à 2 400 francs en 1882 [159].
Les relations avec les fouriéristes
En 1857, Charles Sauvestre fait paraître la Revue moderne, à laquelle collaborent plusieurs fouriéristes ; on y annonce à plusieurs reprises des articles de Toussenel dans les prochains numéros, mais aucun ne paraît dans ce périodique dont la publication cesse au bout de quelques mois. On ne trouve pas non plus son nom dans les colonnes de La Science sociale (1867-1870), du Bulletin du mouvement social (1872-1880) et de la Revue du mouvement social (à partir de 1880), les organes successifs du mouvement fouriériste.
Il n’entre pas dans l’actionnariat de la société en commandite, puis de la société anonyme qui, à partir du milieu des années 1860, exploitent la Librairie des sciences sociales et font paraître La Science sociale ; mais peut-être est-ce en raison de la modestie de ses ressources. On ne trouve pas son nom parmi les convives qui reprennent à partir de 1865 la tradition des banquets fouriéristes du 7 avril afin de célébrer l’anniversaire de la naissance de Fourier.
Cependant, il fréquente à la fin des années 1860 la Librairie des sciences sociales où il converse avec Aimée Beuque : « lorsque Toussenel et sa vieille amie parlaient de l’« École », de nouveaux adeptes, d’expériences faites, leurs cœurs battaient à l’unisson, leur vie s’éclairait de rayons visibles à tous ; ils s’illuminaient », observe Juliette Adam [160]. Il y débat avec vivacité de politique et d’idées ; il est très critique envers les saint-simoniens, le capitalisme financier et les juifs.
Sur un seul point, Toussenel perdait sa sérénité. Lui, si doux, si conciliant, devenait violent, avait des éclats de voix terribles lorsqu’on évoquait le « spectre du 2 décembre ». Il accusait l’Empire d’avoir arrêté le développement des idées de Fourier, d’avoir rendu la France stérile au moment où elle était préparée aux enfantements sociaux [161].
Mais Aimée Beuque meurt en septembre 1871 et la Librairie sociétaire de la rue de Beaune ferme. Sans doute Toussenel n’a-t-il plus beaucoup ensuite de rapport avec ses anciens condisciples.
Les dernières années
Vers 1880, il cesse de pratiquer la chasse, son état physique ne lui permettant plus de longues marches. Sa notoriété est encore grande : dans la presse, de nombreux articles consacrés à la chasse et aux animaux mentionnent le nom de Toussenel. Des publicités pour ses ouvrages – en particulier Le Monde des oiseaux et L’Esprit des bêtes – y paraissent. Le nom de Toussenel entre dans la gastronomie ; un nommé Berthe, cuisinier au Café de Paris, reçoit le deuxième prix décerné par l’« union universelle pour le progrès de l’art culinaire » en décembre 1882, pour un
plat dénommé « le monde des oiseaux à la Toussenel » [162]. L’écrivain passe ses dernières années à Paris, boulevard Lefebvre (15e arrondissement), dans une maison entourée d’un jardin [163], où il s’éteint le 30 avril 1885. Son décès est signalé dans de très nombreux journaux, avec quelques éléments biographiques et la mention de ses principales œuvres, Les Juifs, rois de l’époque, L’Esprit des bêtes et Le Monde des oiseaux. Le fouriériste Charles-Mathieu Limousin annonce sa mort en quelques lignes dans sa Revue du mouvement social :
Encore un de nos anciens qui disparaît ! Toussenel ne fut pas parmi les didactiques de l’école sociétaire : sa nature sentimentale le portait un peu vers le communisme. Ce qui l’enthousiasmait c’était le côté poétique, et la théorie des analogies l’avait enthousiasmé. On connaît les livres charmants intitulés : la Zoologie passionnelle, Le Monde des oiseaux. Conteur inimitable il fit par son talent une propagande considérable, par son talent [sic] à la cause sociétaire.
Qui donc remplacera les hommes qui s’en vont ? [164].
Limousin ne cite pas Les Juifs, rois de l’époque, peut-être à dessein. Par ailleurs, la nécrologie est particulièrement vague et dépourvue d’informations biographiques. Mais Limousin, né en 1840, appartient à une autre génération que Toussenel et il a rejoint le mouvement fouriériste alors que Toussenel s’en est largement éloigné.
La nécrologie signée Benoît Malon qui paraît dans la Revue socialiste est beaucoup plus étendue et plus détaillée, même si elle comporte quelques erreurs chronologiques. Toussenel y est présenté comme « un des plus brillants disciples de Fourier, […] un homme de bien, un des hommes les plus spirituels de son temps et un écrivain de race » [165]. Les Juifs, rois de l’époque est un livre de « polémique socialiste » et « une œuvre de mérite » [166]. Quelques mois plus tard, dans un article sur « la question juive », le même Malon considère que « l’œuvre admirable de Toussenel, Les Juifs, rois de l’époque, était un pamphlet purement anticapitaliste » et n’avait pas de caractère « antisémitique » [167].
« Précurseur de l’antisémitisme »
En 1883, Auguste Chirac publie Les rois de la République : histoire des juiveries, titre évidemment inspiré de l’ouvrage de Toussenel, dont, affirme l’auteur, « toutes les prophéties […] se sont réalisées » [168].
Le disciple de Fourier meurt quelques mois avant la parution de La France juive d’Édouard Drumont, qui fait plusieurs références aux Juifs, rois de l’époque, « chef d’œuvre impérissable » :
Pamphlet, étude philosophique et sociale, œuvre de poète, de penseur, de prophète, l’admirable œuvre de Toussenel est tout cela à la fois et ma seule ambition, je l’avoue, après de longues années de labeur littéraire, serait que mon livre pût prendre place près du sien dans la bibliothèque de ceux qui voudront se rendre compte des causes qui ont précipité dans la ruine et dans la honte notre glorieux et cher pays [169].Dans le livre de Toussenel, la nouvelle féodalité juive est peinte de main de maître et nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire le terrible tableau qu’en trace l’illustre écrivain [170].
Nul mieux que Toussenel n’a signalé la conquête de tous les États chrétiens par le Juif [171].
Mais Drumont néglige le fait que l’hostilité de Toussenel vise d’abord le capitalisme et inclut les Anglais, les Genevois et les Hollandais. Il transforme l’hostilité de Toussenel envers les Juifs, considérés comme l’incarnation de la « féodalité financière », en un antisémitisme racialiste.
En 1886, la version de 1847 des Juifs, rois de l’époque, c’est-à-dire la plus antisémite, est rééditée, assortie d’une préface de l’éditeur Gabriel de Gonet qui cite La France juive de Drumont, et en particulier les propos élogieux de ce dernier envers l’auteur des Juifs, rois de l’époque [172] ; c’est cette troisième édition qui est reprise en 1888, chez l’éditeur Dentu. En 1891, un certain Noël Gaulois (pseudonyme d’Emmanuel Gallian) lance un périodique, L’Anti-Youtre, dont le premier numéro est notamment composé d’extraits des Juifs, rois de l’époque et de La France juive [173].
Dans les décennies qui suivent, Toussenel fait l’objet d’articles et de conférences, comme naturaliste, auteur de L’Esprit des bêtes et du Monde des oiseaux, comme socialiste et comme antisémite pour Les Juifs, rois de l’époque, en particulier dans La Libre Parole, le journal fondé par Drumont ; l’ouvrage de Toussenel – Les Juifs, rois de l’époque – est d’ailleurs remis gratuitement aux abonnés du périodique, parmi d’autres livres antisémites [174].
Désormais, Toussenel est une référence pour les antisémites : son « identité politique fortement marquée par le socialisme n’empêche pas des générations d’antisémites, de tous bords, de l’inscrire à leur patrimoine doctrinal » [175].
Un monument à Montreuil-Bellay
Vers le milieu des années 1890, un poète et historien de Montreuil-Bellay, Émile Chevalier, entreprend de rendre hommage à Alphonse Toussenel, auquel il consacre un article dans la Revue de l’Anjou en présentant « le grand écrivain montreuillais » comme un « précurseur de Drumont » [176]. Puis, il forme un comité qui envisage d’abord l’érection d’une statue de Toussenel, mais finalement y renonce, apparemment pour des raisons d’économie ; ce comité préfère un monument composé d’un socle surmonté d’une pyramide à quatre faces. L’une d’elle porte le buste de Toussenel, et les autres des médaillons de bronze de trois personnes natives de Montreuil-Bellay, le poète Dovalle et deux médecins, Duret et Moreau.
La municipalité effectue les démarches auprès du ministère de l’Intérieur pour obtenir l’autorisation de réaliser le monument ; dans la brève biographie de Toussenel jointe au dossier, elle indique que « notre compatriote se consacra à des études d’histoire naturelle qui lui valurent une réputation universelle » [177]. Des articles et des conférences permettent de faire connaître le projet et de lancer des souscriptions pour réunir l’argent [178].
Le monument est inauguré le 14 août 1898, en présence d’hommes politiques, d’artistes, de littérateurs et de membres de sociétés savantes, ainsi que de représentants de la presse locale et nationale. Dans son discours, le député-maire de Montreuil-Bellay, Georges de Lamaison, un conservateur catholique et républicain, fait de Toussenel « le fondateur de l’école naturaliste ou plutôt naturiste moderne, qui, hélas ! a tant dégénéré sous prétexte de décrire les choses telles qu’elles sont » – on est au temps de l’affaire Dreyfus et quelques mois après le « J’accuse » de Zola, et Lamaison se situe du côté des antidreyfusards [179]. L’orateur souligne aussi les qualités de
ce conteur si original et si français que fut Alphonse Toussenel. Je dis si français, car bien avant Drumont, il signala le péril juif, c’est-à-dire l’invasion des vieilles races autochtones par l’élément sémite, entraînant avec lui l’esprit de domination par l’argent issu des spéculations malhonnêtes, esprit néfaste qui menace de tarir tout ce que nos âmes aryennes avaient de poésie et de générosité [180].
L’écrivain André Theuriet, membre de l’Académie française et de la Ligue de la Patrie française, nationaliste et antidreyfusarde, consacre son intervention à l’homme de lettres Toussenel et à ses travaux zoologiques [181]. Il rappelle l’appartenance de Toussenel et de quelques-uns de ses amis à une « génération nourrie de romantisme, éprise de beauté et d’idéal. « Aussi le travail de leur cerveau enfantait-il souvent des utopies et des chimères ; – mais c’étaient du moins de généreuses utopies et de nobles chimères ».
Toussenel fut un des poursuivants passionnés de ce chimérique idéal. Il s’était enthousiasmé pour les paradisiaques théories de Charles Fourier. Disciple et ami de Victor Considerant, il ne voyait de remède à nos misères sociales que dans l’établissement de l’Eden phalanstérien [182].
Drumont devait participer à la fête ; souffrant, il est représenté par Gaston Méry, journaliste à La Libre Parole, qui remercie le maire George de Grandmaison pour « avoir tenu à associer le nom d’Édouard Drumont à cette fête en l’honneur de Toussenel », puisque « nul mieux que l’auteur de la France juive n’eût pu vous faire l’éloge de l’auteur des Juifs, rois de l’époque » :
Vous n’honorez pas seulement la mémoire d’un rêveur qui, dans la campagne verte, dans la senteur des futaies, chercha l’égoïste et savoureux plaisir de la solitude ; vous honorez aussi un patriote profond […] vous êtes ici, bien moins peut-être pour rendre hommage à un poète, que pour glorifier un précurseur […] Toussenel a été un véritable voyant : c’est lui qui, le premier, a perçu le danger de l’influence juive en France. […] En son livre éloquent, d’une logique si serrée et si lumineuse, il nous a montré ce que serait la France, le jour où les Juifs y seraient devenus complètement les maîtres [183].
Selon Méry, « Toussenel fut un magnifique prophète qui prêcha dans le désert », tandis que Drumont, « cinquante ans plus tard », a obtenu « ce rôle retentissant mais périlleux d’émouvoir le peuple, de le révéler à lui-même, et surtout de faire trembler Israël » [184]. Ainsi, Méry utilise la manifestation en l’honneur de Toussenel pour mettre en avant l’action de Drumont. Ce projet de monument, puis cette inauguration suscitent plusieurs brèves publications sur Toussenel [185].
La Rénovation, la revue de l’École sociétaire qui paraît à partir de 1888, entreprend au printemps 1897 la publication en première page d’une série de biographies, illustrées par un portrait, de Fourier et de ses disciples. En septembre 1898, c’est Toussenel qui fait l’objet de cette présentation ; l’article est signé « La rédaction », mais est sans doute due à Adolphe Alhaiza, le dirigeant de l’organisation fouriériste et de son périodique. Il considère que la publication des Juifs, rois de l’époque, « paru en 1844 [sic], a devancé l’opinion malheureusement trop justifiée qui ne devait prendre consistance que beaucoup plus tard » ; Alhaiza professe lui-même un antisémitisme, qui se renforce au temps de l’affaire Dreyfus [186].
Dans les années suivantes, un projet de statue de Toussenel est annoncé dans la presse, mais il ne semble pas avoir été très loin [187]. En 1904, le conseil municipal d’Alger décide d’attribuer le nom de Toussenel à une rue de la ville [188].
Écrivain socialiste de l’Anjou ou précurseur d’Hitler
Dans les années 1930, un militant socialiste du Maine-et-Loire, François Simon, rend hommage à Toussenel, sur lequel il fait une « causerie » à Montreuil-Bellay en 1933, le texte étant publié quatre ans plus tard [189]. Il veut « faire connaître un grand écrivain de l’Anjou, qui fait honneur à son pays, le nôtre, et qui est resté jusqu’alors presque totalement ignoré de la masse de ses compatriotes. Pourquoi ? Il était laïque et socialiste » [190]. L’œuvre de Toussenel constitue une « critique de la société et du régime capitaliste » et présente l’« espérance en une organisation humaine plus juste et plus harmonieuse » [191]. À propos des Juifs, rois de l’époque, il écrit :
Ce […] travail est à nos jours d’actualité. On pourrait l’intituler : Les puissances financières, reines du monde. Car s’il y a un siècle, les Juifs étaient presque les seuls détenteurs du « Mur d’argent », mur moderne des Lamentations prolétariennes contre lequel les gouvernements soi-disant démocratiques se brisent la tête, aujourd’hui les pierres du « Mur doré » appartiennent à des Financiers de toute religion, et tout acabit [192].
Pour Simon – comme Benoît Malon quelques décennies plus tôt –, Toussenel dénonce « la corruption des parlementaires, des administrations, de la magistrature, la torpeur des esprits, la féodalité financière », et non le peuple juif.
À la vue du titre, Les Juifs, rois de l’époque, on pourrait croire qu’Alphonse Toussenel fut antisémite. Il fut trop bon et trop juste pour être cela : l’ennemi d’une race humaine [193].
Simon souhaite que Toussenel soit mieux connu à Montreuil-Bellay, que l’on appose une plaque sur sa maison natale, que la bibliothèque municipale acquière ses œuvres, que les instituteurs et institutrices de la localité fassent un travail avec leurs élèves sur l’écrivain, et que les socialistes de Montreuil diffusent ses idées.
Mais pendant l’Occupation, c’est surtout la dimension antisémite de l’œuvre de Toussenel qui est mise en avant : Louis Thomas publie des articles sur Alphonse Toussenel. Dans L’Illustration [194] et dans La France au travail [195], il souligne que « Toussenel a été socialiste, mais non point internationaliste et catastrophique à la façon du Juif Karl Marx. […] Son socialisme a été national. […] [Il] a attaqué la féodalité financière ». Thomas développe sa présentation de Toussenel dans un livre publié la même année et affirme que Toussenel
a énoncé, professé, lancé à travers le monde certaines et même la plupart des idées qui se retrouvent dans le national-socialisme allemand et qui font la base de son corps de doctrine [196].
L’antisémitisme de Toussenel a donc précédé celui de Hitler. Thomas doute cependant que le premier ait pu influencer le second, le chef de l’Allemagne nazie n’ayant sans doute pas lu l’écrivain français dont Les Juifs, rois de l’époque n’a pas été traduit [197]. En tout cas, « il n’y a point d’opposition foncière entre la doctrine nationale-socialiste allemande et la pensée toute française de l’antisémite national et socialiste Alphonse Toussenel » [198]. Comme l’écrit Pierre-André Taguieff, « nombre de spécialistes de la propagande antijuive à l’époque de Vichy, y compris et surtout parmi les collaborationnistes, se sont appliqués à retracer une généalogie proprement française de l’antisémitisme et du racisme » ; cette « paternité idéologique permettait de transformer l’antisémitisme officiel, celui du gouvernement de Vichy comme celui des autorités allemandes, en expression d’une tradition française, légitime à ce titre » [199]. Jean Drault, un admirateur de Drumont, fait un compte rendu très élogieux de « l’admirable livre de Louis Thomas sur Toussenel » [200].
Mais, déplorent certains écrivains, comme Drieu La Rochelle et Céline – chez qui l’influence de Toussenel est manifeste selon Pierre Birnbaum [201] –, Les Juifs, rois de l’époque est un ouvrage difficile à trouver, la dernière édition datant de 1888 [202]. Aussi, certains périodiques en reproduisent de larges extraits : ainsi fait en 1942-1943 Le Pays libre !, organe du Parti collectiviste nationaliste, une organisation antisémite, dans une rubrique intitulée « Relisons nos maîtres », avec une brève présentation de Toussenel :
Quand on relit ces pages et qu’on pense qu’elles ont été rédigées et publiées il y a cent ans, on reste confondu.Naturellement, les pontifes du marxisme ont soigneusement caché à la classe ouvrière un des meilleurs défenseurs qu’elle ait eus.
Ceux qui voudront jouer un rôle dans l’organisation future de notre pays feraient bien de conserver ces pages avec soin et de les méditer souvent [203].
Ce sont des passages de l’édition de 1847, la plus violemment antisémite, qui sont reproduits. La série commence le 4 janvier 1942 et s’achève, après quelques longues interruptions, en mars 1943 [204]. On annonce la future publication dans cette rubrique « Relisons nos maîtres » d’extraits des œuvres de « Sorel, notre cher Sorel, et notre maître à tous, Proudhon » [205]. D’autres journaux collaborationnistes s’intéressent à Toussenel, comme Je suis partout qui le présente comme un « précurseur » et « son maître livre reste encore pour les Français de 1941 plein d’enseignements terriblement actuels » [206].
Après 1945
Sans doute le nom de Toussenel est-il moins présent après 1945. Cependant, l’écrivain libertaire Henry Poulaille, animateur du courant de la littérature prolétarienne, republie en 1948 sa brochure Travail et fainéantise, parue pour la première fois en 1849 [207]. Il critique ceux qui, dans les années de l’Occupation ont présenté l’auteur comme annonçant l’antisémitisme moderne ; pour lui, Toussenel s’en prend à la banque, à la féodalité financière, et « non aux Juifs en personne » [208].
Le nom de Toussenel est toutefois attribué à une rue d’Angers en 1958. Cette appellation est contestée au début du XXIe siècle. Le Courrier de l’Ouest signale « la volonté de la municipalité de débaptiser » la rue Toussenel qui, d’après le bulletin municipal, devrait être renommée du nom de Marie et Ernest Androuin, « deux justes […] qui, par leur courage, ont sauvé des Juifs pendant la guerre ». Mais lors d’une réunion d’information, des habitants de la rue manifestent leur hostilité à ce changement de nom et tiennent « des propos très virulents et inacceptables » selon le maire qui, sans doute pour apaiser la situation, retire sa proposition [209].
Cependant, l’antisémitisme est alors placé « en hibernation forcée », et la question qui se pose aux antisémites est donc « de savoir comment il pouvait retrouver une expression, sans pour autant subir la réprobation morale ou la condamnation pénale » [210].
Autour de 1970, c ‘est surtout l’extrême-droite antisémite qui s’intéresse à Toussenel : on trouve sa biographie dans Informations – Documents, un bulletin lié au le Mouvement Jeune Révolution, aux côtés des biographies de Maurras, Barrès, Drumont, mais aussi Blanqui et Proudhon [211]. Quelques années plus tard (1985), une cinquième édition des Juifs, rois de l’époque paraît aux éditions du Trident [212] ; le libraire qui effectue cette opération, J.-G. Malliarakis, est « ordinairement considéré comme le doctrinaire et l’animateur du courant néo-fasciste français » [213]. La quatrième de couverture présente Toussenel comme un socialiste dégagé de toute « haine raciale » et qui a surtout pour objectif de dénoncer la finance ; il s’agit pour l’éditeur de mettre à disposition du public un document qu’il lui semble utile de faire connaître [214]. L’ouvrage de Toussenel reparaît encore en 2003 à la Librairie du savoir, aussi appelée Librairie roumaine, et devenue une « centrale du négationnisme » [215].
Des textes de la « nouvelle droite » soulignent la place de Fourier, de Proudhon et de Toussenel dans le développement de l’antisémitisme au XIXe siècle [216]. Dans ces derniers cas, « l’antisémitisme socialiste (en tant que thème) paraît donc ne plus être destiné qu’à être un prétexte polémique capable, dans la guerre idéologique, de servir une stratégie discursive et militante » contre le socialisme [217]. Cela vaut aussi pour l’extrême-droite, qui, en mettant en avant l’antisémitisme de gauche, dont celui de Toussenel, s’efforce de se disculper d’avoir joué un rôle dans le développement des mouvements et des discours contre les Juifs [218].
Ainsi que l’écrit Michel Dreyfus, « l’antisémitisme occupe une place centrale dans [l]a pensée » de Toussenel [219] ; un antisémitisme économique qui accuse la « féodalité financière » de provoquer la misère du prolétariat et la perte d’indépendance du peuple français ; cette « féodalité » est principalement représentée par les Juifs – on peut y voir une rémanence du vieil antijudaïsme chrétien, mais démultipliée par l’essor du capitalisme – auxquels Toussenel associe les Anglais, les Genevois, les Hollandais et de façon générale les protestants. Mais ce sont bien les Juifs qui sont les principaux visés puisque ce sont eux qui paraissent sur la couverture du livre ; la haine des Juifs se manifeste de façon encore plus violente dans la seconde édition parue en 1847, cette version étant celle qui est utilisée pour les futures rééditions.
Les Juifs, rois de l’époque constituent désormais une référence qui est intégrée dans la littérature antisémite, même quand se développe à la fin du XIXe siècle un antisémitisme racialiste et xénophobe, notamment avec La France juive de Drumont. Si quelques socialistes (Malon, Simon) insistent encore sur la critique par Toussenel du monde de la banque, c’est principalement une lecture racialiste qui est faite des Juifs, rois de l’époque, vers 1900, dans l’Entre-deux-guerres et surtout entre 1940 et 1944. À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, Toussenel est utilisé par les adversaires du socialisme pour affirmer la responsabilité de la gauche dans le développement de l’antisémitisme.